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Sport: comment les femmes ont perdu la partie

Anna Kournikova à l'Autoshow 2006 à Istanboul, REUTERS/Fatih Saribas

Anna Kournikova à l'Autoshow 2006 à Istanboul, REUTERS/Fatih Saribas

La glorification de la beauté et du look est devenue la norme dans le sport féminin, réduisant la femme à un simple objet de désir pour la population masculine.

Il y a quelques semaines, je me suis retrouvé dans une position très avantageuse, sous le soleil de la Gold Coast, en Australie, en train d’interviewer Stephanie Gilmore, quadruple championne du monde de surf, en lice ces jours-ci lors du Rip Curl Pro Bells Beach, deuxième étape du championnat du monde 2011 organisée à Torquay à une heure de route de Melbourne.

Stephanie Gilmore, âgée de 23 ans, est un phénomène de sa discipline. Depuis qu’elle est passée professionnelle en 2007, elle a été sacrée championne du monde tous les ans. Un palmarès immaculé inédit chez les femmes comme chez les hommes. En plus d’être très talentueuse, la surfeuse originaire de Nouvelle-Galles du Sud a l’avantage d’être très jolie et cela n’a pas échappé à Quiksilver, l’un des monstres économiques du marché du surf, qui vient de la débaucher de chez Rip Curl, autre marque dominante. Sous contrat pendant cinq ans, Gilmore aura pour mission d’aider au développement d’une ligne de produits à destination des 18-24 ans. Elle m’a avoué:

«Etre sexy est très important pour moi. Pendant longtemps, le monde du surf féminin a été regardé de travers en raison de physiques jugés trop masculins. La Californienne Lisa Anderson, qui a été championne du monde et était une idole pour moi, a commencé à changer la donne et j’essaie de perpétuer son héritage

Une tendance chez les surfeuses

Pour résumer brutalement la pensée de Stephanie Gilmore: aujourd’hui, dans le surf, si vous êtes moche, point de salut, vous n’intéresserez personne. Mais n’est-ce pas, après tout, la destinée du sport féminin? Devoir tout miser sur le sex-appeal pour pouvoir espérer prendre son essor ou attirer les regards?

A Bells Beach, la gagnante touchera un chèque de 15.000 dollars quand le vainqueur de la compétition masculine en empochera 60.000 de plus. Les surfeuses ne combleront pas leur retard en termes de rémunération en faisant des prouesses sur les vagues les plus spectaculaires de la planète. Elles réussiront dans leur entreprise d’une seule et unique façon: en faisant du glamour l’alpha et l’oméga de la croissance de leur sport.

Stephanie Gilmore est une des premières figures de proue de ce credo du circuit mondial. Tyler Wright, une autre jeune Australienne très douée et future grande du surf, est prête aussi à se jeter dans ce grand bain aux sirènes. Allez faire un tour sur le Net pour trouver des photos et des vidéos d’Alana Blanchard, autre professionnelle aux formes plus qu’avantageuses dont il se dit que les juges auraient parfois tendance à lui donner des bonnes notes pour des raisons pas tout à fait avouables.

Alana Blanchard, qui aime surfer en bikini quand d’autres portent des combinaisons, est considérée comme une Anna Kournikova du surf, c’est-à-dire comme une jolie sportive sans avenir au plus haut niveau, mais essentielle pour l’attractivité de la discipline. C’est un compliment et une sorte d’insulte à la fois.

La révolution Kournikova...

Au fond, le sport féminin a beaucoup perdu avec Anna Kournikova, joueuse de tennis devenue l’un des premiers mythes du Net. Ce qu’il a gagné en visibilité, il l’a cédé en crédibilité. Dans le monde, le tennis est le sport féminin n°1, très loin devant tous les autres. Au niveau des rémunérations, il a même réussi le tour de force de parvenir à l’égalité des prix avec les hommes dans les quatre tournois du Grand Chelem. Il doit cette conquête en partie à Anna Kournikova qui a tout chamboulé et tout accéléré au milieu des années 90 avec son joli minois et sa moue boudeuse.

Cette nouvelle révolution venue de Russie, où la belle était née, a tout emporté pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur avec une augmentation générale des dotations due à l’afflux de sponsors affolés par cette tension sexuelle soudaine. Le pire avec l’incapacité de la joueuse à devenir ce qu’elle aurait pu être: une championne. Elle n’a jamais remporté le moindre tournoi individuel et s’est contentée d’une demi-finale à Wimbledon en 1997. Oh, elle est bien devenue la meilleure joueuse du monde en double, aidée dans sa tâche par Martina Hingis, sa partenaire avec qui elle faisait une paire surnommée les «spice girls», patronyme évocateur. A sa manière, Kournikova a été le bide le plus triomphal et rémunérateur de l’histoire du sport féminin, qui ne s’en est jamais tout à fait remis.

Depuis l’apparition d’Anna Kournikova, les dirigeants successifs du circuit féminin du tennis n’ont cessé de capitaliser sur les courbes de ses joueuses les plus attractives. Parmi d’autres, il y a eu la Slovaque Daniela Hantuchova, un temps soupçonnée d’anorexie, les sœurs Williams, qui ont toujours adoré poser devant l’œil des photographes, la Russe Maria Sharapova, sorte d’Anna Kournikova qui gagne, devenue la sportive la mieux payée de la planète, et la Serbe Ana Ivanovic qui vous hypnotise d’un simple regard.

... et ses héritières

La glorification de la beauté et du look est devenue la norme du circuit féminin qui tient la chronique de ses belles à chaque fois qu’elles apparaissent dans un magazine de mode. Généralement, les journalistes reçoivent un email (une media alert selon le langage des attachés de presse du circuit) pour vous signaler que Maria est en couverture d’un journal russe ou qu’Ana est à la Une d’une publication indonésienne. Lorsque Daniela Hantuchova, la Française Tatiana Golovin et la Russe Maria Kirilenko se sont retrouvées toutes les trois dans le célèbre spécial maillots de bain de l’hebdomadaire américain Sports Illustrated, ce fut évidemment l’extase pour les promoteurs d’un circuit féminin qui joue la carte du sexe sans sourciller et sans se demander s’il n’y a pas une dimension réductrice à voir la femme ainsi ramenée à un simple objet de désir pour la population masculine.

Depuis quelques années, tous les autres sports ont suivi le tennis et abattu cet atout de la sexualisation de la représentation de leurs meilleurs éléments. Le golf, par le biais de Natalie Gulbis, la natation, grâce à Amanda Beard et Laure Manaudou, le ski, avec Lindsey Vonn, ont embrassé cette mode, parmi d’autres, afin de pouvoir capter un peu de cette médiatisation qui leur échappe. Car n’en déplaise à Chantal Jouanno, notre ministre des Sports qui a regretté récemment l’absence des femmes dans un quotidien comme L’Equipe, le sport féminin ne fait pas vendre en temps normal. Ce n’est pas être sexiste de le dire, c’est un constat implacable.

L’audience d’une finale de Roland Garros est environ deux fois moindre à celle des hommes. Mettre une femme en Une d’un magazine sportif fait fuir le lecteur (je l’ai mesuré à l’époque où je travaillais à Tennis Magazine dont les ventes chutaient nettement dès que nous prenait l’idée de mettre une joueuse en couverture). Ce sont les hommes qui consomment du sport massivement, pas les femmes, qui représentent environ 15% seulement du lectorat de l’Equipe. Ce sont aussi les hommes qui écrivent majoritairement sur le sport. Le badminton, qui vient d’exiger le port de jupettes pour améliorer sa visibilité, fait fausse route et restera une discipline confidentielle malgré cette allégeance au sexe fort.

Relents homophobes

Sexualiser le sport à outrance ne rend pas le sport féminin plus populaire. Il est un artifice pour appâter le sponsor en cachant un autre objectif inavouable. C’est aussi un vernis qui masque des relents clairement homophobes. Pendant longtemps, à tort ou à raison, le sport féminin a été associé à l’homosexualité dans la mesure où, c’est vrai, beaucoup de lesbiennes occupaient les premières places mondiales notamment au tennis et au golf, les sports ayant basculé en premier dans le professionnalisme. Or, l’homosexualité est clairement rejetée par les annonceurs qui ne jurent que par l’hétérosexualité.

Il est aisé de le constater en prenant l’exemple d’Amélie Mauresmo, gay assumée devenue n°1 mondiale, qui n’a probablement pas eu tous les sponsors qui auraient normalement dû être les siens en raison de sa préférence sexuelle et que le circuit féminin n’a pas «vendue» avec le même empressement qui était le sien lorsqu’il s’agissait de promouvoir la première bimbo venue. Dans le passé, Martina Navratilova avait évoqué ses millions de dollars perdus en contrats publicitaires a partir du moment où elle avait révélé son homosexualité alors que Chris Evert, sa rivale, petite fiancée de l'Amérique, s'en mettait plein les poches.

Aujourd'hui, le sport féminin se retrouve tout simplement dans une impasse: obligé, pour exister, de se complaire aux hommes et a leurs stéréotypes les plus machistes. C'est une défaite absolue...

Yannick Cochennec

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