Economie

Votre ordinateur vaut bien plus que son prix

Annie Lowrey, mis à jour le 26.04.2011 à 6 h 43

Les milliers d'heures que nous passons devant notre ordinateur lui donnent une valeur que les économistes peinent à calculer.

Power Of One, Ian Sane via Flickr, CC-Licence-by

Power Of One, Ian Sane via Flickr, CC-Licence-by

Imaginez que vous soyez tombé nez à nez ce matin avec un cambrioleur masqué, faisant main basse non pas sur votre argenterie ou vos bijoux, mais sur votre ordinateur portable. Ce criminel atypique vous dit qu'il ne veut pas voler votre ordinateur mais le kidnapper. Il vous le rendra si vous acceptez de négocier avec lui, et de déterminer combien vous seriez prêt à mettre dans un rançon, annuelle, vous octroyant le privilège de garder cette machine chez vous.

Les ordinateurs et leur valeur insoupçonnée

Ce qui pourrait sembler ridicule, mais de nombreux économistes adoreraient faire cette expérience. Car ils suspectent que nos ordinateurs valent, d'une certaine (et étrange) façon, bien plus que ce que nous payons en les achetant. Actuellement, en gros, nous dépensons 550 euros en matériel, et 30 euros en connexion Internet. Si vous achetez un ordinateur tous les quatre ans, cela vous revient environ à 480 euros par an.

Mais nous passons des milliers d'heures par an à nous délasser ou à effectuer des tâches domestiques devant l'écran de nos ordinateurs personnels. Nous comparons les prix de produits à travers le monde entier, nous ignorons les poèmes que Tata Millie nous envoie, nous faisons nos comptes, jouons à des jeux fantastiques et lisons des journaux en hindi. Ces activités doivent valoir à nos yeux bien plus quelques centaines d'euros, vu comme nous dépensons notre argent sur d'autres choses.

Une valeur à chiffrer

Tout d'abord, voyons pourquoi les économistes pensent qu'il est important de répondre à cette question. La valeur d'un ordinateur ne correspond-elle pas précisément à ce que le marché en demande, c'est à dire la somme du prix du PC, du coût de la connexion Internet et de d'électricité? Qui se soucie de la valeur de bénéfices incalculables, de toutes les façons?

La réponse la plus générale est que les économistes s'en soucient parce qu'il semble que nous tirons d'énormes bénéfices incalculables de nos ordinateurs et d'Internet, des bénéfices qui ne relèvent pas des traditionnelles mesures du PIB, des dépenses et des revenus.

Erik Brynjolfsson,  un économiste du MIT ayant passé vingt ans à étudier les effets de la technologie sur les affaires et les statistiques macroéconomiques, explique que cette question de la valeur pourrait nous faire revoir toute la manière dont nous mesurons la production économique, puisque de plus en plus de marchandises, de services et d'expériences se font aujourd'hui dans un monde connecté et numérique et sont de plus en plus difficiles à comptabiliser. Pour reprendre les termes de Tyler Cowen, économiste à l'Université George Mason, et qui vient juste de consacrer une énorme part d'un e-book sur le sujet: «Plus nous modifions l'usage de notre temps, moins nous pouvons nous fier aux statistiques du revenu réel».

Le «surplus du consommateur»

De nombreux économistes ont donc cherché à définir ces «surplus du consommateur» —la jolie formulation universitaire signifiant les «bénéfices que vous obtenez sans avoir à payer pour»— des ordinateurs et d'Internet. (Et une littérature encore plus foisonnante explique quelle est la valeur des ordinateurs pour les entreprises.) Par exemple, Erik Brynjolfsson a mis le doigt sur l'impact des libraires en ligne, comme Amazon. Avec ses co-auteurs, il a remarqué que l'incroyable variété de livres disponible sur Internet, comparée aux boutiques physiques, procure des bénéfices au consommateur.

Les calculs sont complexes, mais, globalement, Erik Brynjolfsson et ses co-auteurs ont déterminé «de combien d’argent un usager pré-Internet avait besoin pour obtenir l'équivalent de ce qu'il ou elle a obtenu après l'émergence des marchés en ligne», émergence qui lui a permis d'acheter un livre rare à un prix de marché correct quasi instantanément. En se replaçant en 2001, il a estimé ces bénéfices entre 51 millions d'euros et 725 millions d'euros, soit de 7 à 10 fois les bénéfices de la baisse des prix du livre générée par la concurrence en ligne.

Quelques études encore plus ambitieuses ont cherché à évaluer tout le tremblement. L'une des premières initiatives est venue d'Austan Goolsbee, directeur du Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche, qui était à l'époque économiste à l'Université de Chicago, et de Peter Klenow, de Stanford.

En 2006, ils se sont intéressés aux «gains de bien-être» incalculables que nous obtenons grâce à Internet. «Seulement 0,2% des dépenses de consommations américaines [...] provenaient d'Internet en 2004, et pourtant les données disponibles sur le temps d'utilisation montraient les individus passer environ 10% de leur temps libre en ligne», écrivaient-ils. Ils développèrent un modèle fondé sur la valeur du temps individuel, et estimèrent au final que l'accès à Internet correspondait à 2% du revenu global. Ensuite, ils estimèrent que la valeur des gains de bien-être permis par Internet pouvait aller jusqu'à 2600 euros par personne.

Plus récemment, Karen Kopecky de la Réserve Fédérale d'Atlanta et Jeremy Greenwood, de l'Université de Pennsylvanie ont abordé une question connexe. Ils ont analysé les valeurs des ordinateurs personnels, du branlant Apple II de 1977, jusqu'aux modèles surpuissants actuels, en prenant comme repère les évaluations d'autres nouvelles technologies. Au final, ils ont estimé que les PC valaient de 2 à 3% des dépenses de consommation personnelle. Des calculs approximatifs  tableraient jusqu'à 140 milliards d’euros, soit environ 450 euros par personne et par an. Mais une analyse plus précise du Wall Street Journal mentionne quelque-chose comme 1175 euros.

Évidemment, d'une certaine façon, ces études mesurent l'incommensurable. Et je suis peut-être un cas particulier, mais vous devriez me payer beaucoup plus que 1400 euros pour m'enlever Internet et mon ordinateur portable. En outre, les économistes doivent engager ou deviner toutes sortes de variables pour que leurs modèles soient effectifs —comme la force de votre préférence pour l'utilisation d'Internet contre celle de la télévision, et la valeur de votre temps libre. Cependant,  ils démontrent que nos ordinateurs valent des sommes considérables à nos yeux. Mais vous n'aviez peut-être pas besoin d'une étude universitaire, ou de la menace d'un enlèvement économique pervers de votre ordinateur, pour le savoir.

Annie Lowrey

Traduit par Peggy Sastre

Annie Lowrey
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