Monde

Faire pression sur Bachar el Assad

Foreign Policy, mis à jour le 21.04.2011 à 7 h 44

Les diplomates américains se plaignent constamment du fait qu’ils n’ont pas d’influence sur la Syrie. C’est faux.

Des manifestants pro-Assad, devant l'ambassade de Syrie à Sofia, le 17 avril 2011. REUTERS/Oleg Popov

Des manifestants pro-Assad, devant l'ambassade de Syrie à Sofia, le 17 avril 2011. REUTERS/Oleg Popov

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai dû quitter mon poste de journaliste à Damas, où j’exerçais depuis huit ans, en raison d’un rapport que j’avais publié sur l’opposition syrienne et qui avait déplu au régime. Depuis mon arrivée à Washington, j’ai pu échanger à loisir mon point de vue sur le régime syrien avec de hauts fonctionnaires américains bien intentionnés, chargés de négocier avec mon ancien pays d’attache. Et j’entends de plus en plus souvent à Washington (surtout depuis la sévère répression des contestataires par le régime en place) que les Etats-Unis n’ont tout simplement pas d’influence sur la Syrie.

Pourtant, après avoir assisté à d’innombrables discussions (notamment depuis le début des manifestations, ces dernières semaines) sur le président Bachar el-Assad et son gouvernement, dominé par les alaouites, il ne s’agit pas pour moi d’un problème d’influence, mais de stratégie.

Assad dirige le pays dans l’ambiguïté et la duplicité; son discours du 30 mars, au cours duquel il a dénoncé une «conspiration» de l’étranger pour justifier la révolte dans son pays et a refusé de s’engager sur des réformes concrètes, montre qu’il n’a pas l’intention de changer sa façon de gouverner (du moins sans intervention extérieure).

Les leçons du passé

Il affirme depuis onze ans qu’il est un réformateur, mais n’a rien fait en matière de réformes politiques, selon une méthode bien huilée. Il négocie la paix avec Israël, tout en livrant des missiles Scud au Hezbollah. Il promet de ne pas intervenir au Liban, mais a récemment coopéré avec le Hezbollah pour faire chuter le gouvernement en place à Beyrouth. Il déclare qu’en tant que signataire du traité de non-prolifération nucléaire, il veut un Moyen-Orient sans nucléaire, mais refuse aux inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique l’accès aux ruines d’un complexe en construction, soupçonné d’être l’embryon d’un réacteur nucléaire de conception nord-coréenne.

Faire pression sur Assad s’est avéré payant par le passé. En avril 2005, face à la pression multilatérale des Etats-Unis (alors que la Syrie était touchée par un mouvement de protestations semblable à celui d’aujourd’hui), il a cédé et mis fin à l’occupation syrienne du Liban depuis vingt-neuf ans.

Les sanctions américaines sur le régime d’Assad ont également eu un effet inattendu sur sa situation financière et la capacité de ses membres à investir à l’étranger. Elles ont en effet dissuadé la plupart des banques et entreprises étrangères de faire affaire avec Damas; la levée des sanctions est donc devenue l’une des priorités de la Syrie, dans le cadre de ses négociations avec les Etats-Unis. Après tout, quelle grande entreprise internationale mettrait en péril ses activités aux Etats-Unis pour signer des contrats avec une économie à peu près de la taille de Pittsburgh? Pourquoi une telle méthode ne fonctionnerait-elle pas dans la crise actuelle?

Jusqu’à présent, l’administration Obama a chargé en priorité Bachar el Assad de relancer les pourparlers de paix avec Israël et d’atténuer l’impact de ses politiques destructrices sur la région. Dans le cadre des négociations de paix entre la Syrie et Israël, Washington a tenté de vérifier ses intentions et sa capacité à prendre ses distances avec l’Iran et se rapprocher de l’Occident en le plaçant face à un dilemme: soit la Syrie récupère le plateau du Golan, soit elle continue de soutenir le Hezbollah, mais pas les deux.

Ces efforts bien intentionnés n’ont toujours pas permis de sortir de l’impasse: Israël surveille les transferts d’armes entre la Syrie et le Hezbollah, doute des intentions pacifiques d’Assad et refuse de reprendre les négociations (une décision politique risquée). Washington ne parvenant pas à ramener Israël à la table des négociations, Assad n’a pas encore été contraint de révéler son jeu.

L’administration Obama a raison de recourir à des dilemmes pour négocier; ils obligent à trancher dans le vif et sont très utiles pour révéler le caractère et les intentions d’une personne, ses choix parlant d’eux-mêmes. Mais il faut tenir compte du contexte.

Assad, qui a récemment accusé l’ingérence étrangère (d’Israël et des Etats-Unis) d’être à l’origine de la révolte dans son pays et a perdu beaucoup de sa popularité en tirant à balles réelles sur les manifestants, ne va pas risquer d’aliéner davantage ses partisans en signant prochainement un accord avec Israël.

Les ingrédients nécessaires: concentration et créativité

De plus, un dilemme n’est efficace que s’il est correctement posé. Jusqu’à présent, l’administration Obama a tenté de gérer le cas de la Syrie en négociant à huis clos avec Assad sur la paix avec Israël et ses politiques destructrices, tout en maintenant les sanctions américaines.

Mais elle n’a pas pris de mesures répressives en réponse à l’ingérence d’Assad dans la région et à sa féroce répression, qui va complètement à l’encontre des intérêts et des valeurs des Etats-Unis. Assad ne craint donc pas de sanctions de Washington à l’avenir, d’autant plus que les hauts fonctionnaires américains ne cessent de souligner leur manque d’influence sur Damas.

Il faudra à la fois faire pression et négocier avec la Syrie pour que son président change de politique. Ce qui implique de la concentration et de la créativité, deux qualités qui ont fait défaut à la politique américaine en Syrie par le passé.

La vague de contestation qui touche actuellement la Syrie et le reste du Moyen-Orient est l’occasion pour Washington de poursuivre une stratégie combinée en Syrie et de gérer ainsi plus efficacement plusieurs dossiers à la fois. La politique américaine en Syrie devra alors aller au-delà de la simple question d’Israël.

Pour commencer, Washington doit faire la lumière sur les violations des droits de l’homme perpétuées par le régime d’Assad et les porter à l’attention du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Sur le plan multilatéral, l’administration Obama doit coopérer étroitement avec la France et d’autres alliés en vue d’instaurer un régime de sanctions efficace contre Assad (notamment l’isolement diplomatique), afin qu’il mette fin à la répression sanglante dans son pays et qu’il aille jusqu’au bout des réformes promises.

Elle doit ensuite, dans l’esprit de ses déclarations en Libye, publier une nouvelle ordonnance sur les violations des droits humains en Syrie, ce qui permettra au département du Trésor de bloquer les comptes des personnes responsables de la répression. Enfin, elle doit utiliser ces attributions pour nommer davantage de représentants et de personnalités de premier plan en Syrie selon l’ordonnance 13460 [PDF], dont l’objectif est de lutter contre la corruption qui sévit au sein du régime (le ciment qui maintient la cohésion du régime d’Assad et l’une des principales raisons qui a poussé les manifestants dans la rue).

Un conseil: gardez la porte ouverte

Avec ces nouvelles mesures, l’administration Obama pourrait réunir les alliés autour d’une cause commune, envoyer un signal fort à Assad en lui montrant ce que sa répression peut lui coûter et délimiter clairement le champ d’intervention des Etats-Unis en Syrie. Elle pourrait également utiliser ces instruments sur la position de plus en plus affaiblie d’Assad dans son pays pour obtenir des concessions sur les relations entre la Syrie et l’Iran, qu’il s’agisse de sa relation avec le Hezbollah ou (le moment venu) des pourparlers de paix avec Israël. Assad sera ainsi prévenu que Washington le jugera sur ses actions, et non pas seulement sur le discours qu’il tient à huis clos aux représentants américains.

Les hauts représentants et sénateurs américains qui négocient avec Assad et agitent leur index sous son nez pour exprimer leur désaccord ne le feront pas changer. Comme un bon ami syrien m’a dit un jour, la clé pour traiter avec le régime d’Assad est de toujours garder ses options ouvertes et d’être prêt à repartir libre de toute obligation. Le jour où les Etats-Unis indiqueront clairement qu’ils sont prêts à agir de la sorte et quelles en seront les conséquences, Washington pourra alors espérer une réponse sans ambiguïté de la part de Bachar Al-Assad.

Andrew J. Tabler

Chercheur associé au Washington Institute for Near East Policy (sur le Proche-Orient) et auteur de In the Lion's Den: An Eyewitness Account of Washington's Battle with Syria (Dans la fosse aux lions: un témoin oculaire de la bataille de Washington avec la Syrie), à paraître.

Traduit par Charlotte Laigle

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