Monde

Les Etats-Unis super-impuissants

Fred Kaplan, mis à jour le 22.04.2011 à 7 h 44

Pourquoi les Etats-Unis sont bien moins puissants qu’on le croit en Afghanistan et au Proche-Orient.

Soldats américains en Afghanistan. REUTERS / Denis Sinyakov

Soldats américains en Afghanistan. REUTERS / Denis Sinyakov

Il est clair aujourd’hui, même pour les optimistes les plus forcenés, que les récentes révoltes au Proche-Orient ne déclencheront pas une flambée de révolutions démocratiques. Nul ne sait à quoi elles aboutiront, mais déjà, elles signifient un coup de plus porté à l’ordre du monde, la fragmentation toujours plus importante des puissances mondiales, et de fait, le prolongement de l’effritement en cours depuis la fin de la guerre froide.

Cependant, l’espoir est de mise. Le désordre peut être une force positive. Les dictateurs récemment renversés méritaient de l’être. Les sociétés dont ils empêchaient l’évolution avaient besoin de changement. Et la guerre froide, dont la fin a dégelé le cours de l’histoire, était une période effrayante.

Malgré tout, elle avait engendré un système de sécurité internationale. La plupart des Etats, volontairement ou non, étaient sous l’influence de l’une ou de l’autre superpuissance. Les conflits étaient appréciés, et réglés, à l’aune de cet antagonisme supérieur. Du moins était-ce le point de vue des superpuissances, dont le but ultime était la «stabilité», en clair le maintien de leur domination.

Ce système s’est écroulé en même temps que l’Union soviétique. Sans la dissolution de l’URSS, difficile d’imaginer que les révoltes qui se déroulent aujourd’hui auraient pu naître, encore moins devenir incontrôlables. Dans le système de la guerre froide, la Tunisie, l’Egypte, le Yémen, la Syrie, etc, n’auraient été, aux yeux des superpuissances, que des pions sur le grand échiquier du monde, des jetons servant uniquement à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Le mouvement de contestation contre le président égyptien Hosni Moubarak, par exemple, aurait été considéré (à tort ou à raison) comme une guerre par procuration pour s’emparer de ce jeton. Ainsi, afin de préserver l’équilibre, le mouvement de contestation aurait été récupéré, ou écrasé, bien avant qu’il prenne de l’ampleur. (Pour une illustration de ce calcul, à une échelle plus petite mais radicale, pensez aux tanks saoudiens entrant dans Bahreïn.)

A ce titre, l’expression «monde post-guerre froide» n’est pas qu’un cliché creux (même s’il est utilisé à tort et à travers). Dans le contexte des événements du Proche-Orient et du Maghreb, cela signifie que les forces régionales et locales (politiques, sociales, économiques et culturelles) suivent désormais leur dynamique propre, libérées du carcan des deux superpuissances.

Autre particularité de ce monde post-guerre froide (et c’est l’un des grands paradoxes de notre époque): les Etats-Unis y possèdent beaucoup moins de pouvoir qu’au temps de l’Union soviétique.

Il y a deux raisons à cela. Premièrement, pendant la guerre froide, il arrivait que des pays n’appartenant pas au bloc soviétique se rangent du côté des Etats-Unis même contre leurs propres intérêts, car l’alternative (le chiffon rouge agité à l’horizon) était trop inquiétante. Aujourd’hui que le chiffon a disparu, ces pays s’estiment libres d’agir à leur guise. Deuxièmement, et c’est le plus important, pendant la seconde moitié du vingtième siècle, les Etats-Unis ont défini (et établi) leur puissance selon les règles de la guerre froide. Nous avons gagné, mais maintenant que la partie est finie, les outils de notre puissance, accumulés et perfectionnés pendant tant d’années, répondent moins bien (mais répondent quand même) aux défis et menaces actuels.

Ainsi, nous nous retrouvons dans la position inhabituelle (et inédite pour presque tous les Américains) de spectateurs des transformations du monde. Dans une région dite «vitale», des manifestants sont descendus dans la rue, ont parfois même renversé des régimes qu’on pensait inamovibles, sans presque jamais se référer, ni se soucier, de ce que les Etats-Unis, ou une autre puissance «majeure», en pensaient. Exception notable, les rebelles libyens ont demandé et obtenu de l’aide, à cause de l’urgence humanitaire. Mais même là, le président Barack Obama (ayant peut-être compris la nouvelle donne, ou tout du moins appris avec l’Egypte et la Tunisie que c’est au peuple de faire la révolution) n’a répondu que par la voix d’une alliance euro-arabe, dans laquelle il n’occupe qu’une position subalterne (officiellement du moins).

Le destin de ces soulèvements va affecter les intérêts américains, et dans le cas de l’Egypte et du Yémen, nos intérêts vitaux. Pourtant, nous ne pouvons pas faire grand-chose. De toute façon, les factions les plus à même de servir nos intérêts ne veulent pas de notre influence (pas ouvertement, du moins).

Ce qui nous amène au problème de l’Afghanistan.

Dans cette guerre, le gouvernement Obama a adopté une stratégie de contre-insurrection, ce qui signifie que les combats sont menés via le gouvernement afghan et en son nom. L’objectif est d’empêcher que l’Afghanistan ne redevienne un repaire de terroristes. Dans une guerre contre-insurrectionnelle, il ne s’agit pas tant de tuer et de capturer des insurgés (même s’il y a aussi beaucoup de cela) que de protéger la population. Une fois la sécurité restaurée par les militaires, le gouvernement prend le relais en fournissant les services de base. Ainsi, du moins en théorie, la population se ralliera au gouvernement, et les insurgés, qui tirent leur force de la coercition mais aussi des services qu’ils proposent à la population, verront leur influence diminuer.

Comme je l’ai dit, il s’agit de la théorie. Côté militaire, la situation prend bonne tournure. Mais le gouvernement afghan n’est pas à la hauteur. Le régime du président Hamid Karzaï, rongé par l’incompétence et la corruption, est réticent, ou incapable, de fournir des services à ses concitoyens. L’état-major américain a maintes fois souligné l’importance des réformes, expliquant que la corruption était aussi préoccupante que les talibans. Une mission anti-corruption a d’ailleurs été confiée à l’un des meilleurs officiers de l’armée américaine, le général de brigade H.R. McMaster.

Mais cela n’a eu que peu d’effet sur Hamid Karzaï, qui a même aggravé la situation en critiquant vertement la tactique militaire américaine, et en attisant récemment la colère musulmane qu’avait provoqué l’autodafé d’un Coran par un pasteur de Floride. Cela a déclenché des émeutes dans plusieurs villes, dont Mazar-e-Charif, une grande ville pourtant habituellement calme, où plus d’une dizaine d’employés et de gardes de l’ONU ont été tués.

Ces dissensions sont révélatrices d’un problème plus profond. Le gouvernement américain et le régime de Hamid Karzaï ont des objectifs différents, et parfois contraires. Difficile dans ces conditions de mener une guerre contre-insurrectionnelle.

Pour se maintenir au pouvoir, le président Karzaï doit s’assurer de la loyauté de son réseau (les ministres, gouverneurs et chefs de district qu’il a nommés) en les soudoyant. La corruption fait partie du système. Sans elle, Karzaï ne tiendrait plus les rênes du pouvoir. Le général David Petraeus, commandant des forces américaines en Afghanistan, a essayé d’appuyer des chefs locaux indépendants de Karzaï, ainsi que des unités d’autodéfense locales (autrement dit des milices), plus enclines à défendre leurs villes et villages que l’armée nationale afghane. Il a parfois eu gain de cause. Mais le plus souvent, Karzaï s’y est opposé, arguant (avec raison) que ces démarches affaiblissaient son autorité.

Sans vouloir faire de comparaison (car les différences sont plus nombreuses que les similarités), c’est une des raisons pour laquelle nous avons perdu au Vietnam – une des nombreuses raisons, qui ont souvent à voir avec la limite de la puissance d’un pays. Comme l’a écrit Douglas Blaufarb, un ancien responsable de la CIA au Laos, dans un ouvrage très éclairant, paru en 1977 et depuis longtemps épuisé, The Counterinsurgency Era: «Quand, selon la doctrine de contre-insurrection, les Etats-Unis poussent un gouvernement menacé à se réformer au milieu d’une crise, ils semblent demander à ce régime de mettre son pouvoir en péril pour que nous battions les communistes. (…) Nous risquons de devenir malgré nous prisonniers d’un régime incompétent et peu recommandable, que nous devrons continuer à aider malgré ses manquements évidents faute de pouvoir faire machine arrière

Fred Kaplan

Traduit par Florence Curet

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