Culture

«Détective Dee», le beau bazar de Tsui Hark

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 15

Dans son dernier film, le cinéaste hong-kongais puise dans le bazar visuel accumulé depuis trente ans et l'organise avec une puissance maximale.

Une image de «Détective Dee: le mystère de la flamme fantôme» de Tsui Hark (Huayi Brothers)

Une image de «Détective Dee: le mystère de la flamme fantôme» de Tsui Hark (Huayi Brothers)

Le problème de Tsui Hark, c’était qu’il l’avait déjà fait. Avec dix ans d’avance sur les autres, il avait révolutionné le film d’arts martiaux entre 1979 (The Butterfly Murders) et 1991 (Il était une fois en Chine). Un peu plus d’une décennie pour reprendre l’extrême virtuosité d’un Liu Chia-liang et l’élégance suprême d’un King Hu (disons: les classiques), l’énergie sur-incarnée d’un Chang Cheh (appelons-le «baroque») et pour saturer cet héritage d’électricité contemporaine, de transgressions rock et de mélanges trans-Pacifique hallucinés, de jeux avec les signes, la vitesse, les couleurs, les références historiques, littéraires et mythologiques.

Zu, les guerriers de la montagne magique (1983) a représenté un sorte de manifeste extrémiste de cette folle équipée dont Il était une fois en Chine offrirait l’accomplissement –et Shanghai Blues la démonstration d’une élégance qui pouvait se priver de la totalité de ses accessoires habituels sans rien perdre de sa puissance.

Dès le milieu des années 1980, Tsui Hark a essayé de démultiplier la puissance créative accumulée et son potentiel de perturbation des codes de l’industrie en devenant un producteur prolifique jusqu’au workaholic. Puis il tenté une expérience côté Hollywood particulièrement peu convaincante –avec Jean-Claude Van Damme, mauvaise pioche.

Etait-ce une bonne ou une mauvaise chose que, d’auto-parodies en produits de série sous amphétamines, il n’ait en tout cas jamais cessé de sortir des films en rafale? Parmi eux, une flopée de titres très oubliables et deux sommets très différents, The Blade (1995), épure quasi-parfaite des hypothèses explorées à tombeau ouvert au cours des quinze années précédentes, ascèse formelle qui comble les aficionados purs et durs et laisse les autres à des années-lumière, et Time and Tide (2000), machine folle où il met en vrille ses propres logiques en une démonstration hypnotique mais qui tourne à vide, où le maître se prend les pieds dans sa propre virtuosité. Seven Swords (2005), sorte de visite touristique des restes de son royaume des songes, en sera le contrepoint lourdaud, comme en pleine redescente d’un trip d’un quart de siècle.

La vitesse, ce n'est pas aller toujours plus vite

Enfin, Détective Dee vint. Plus on avait aimé Tsui Hark, plus on redoutait le retour du cinéaste, tant ce qu’il avait incarné paraissait derrière lui et inscrit dans une époque révolue. Et voilà qu’il invente avec une sorte d’évidence calme (enfin, calme pour lui) ce qu’on pourrait appeler, avec dans la bouche le goût délicieux de l’oxymore, le classicisme de sa propre modernité: une manière ferme de reprendre le meilleur de son cinéma, dans une construction qui semble tout savoir des trésors stylistiques et thématiques découverts naguère, et des impasses auxquelles menaient leur répétition et la fuite en avant de leur accumulation accélérée sans fin.  

Détective Dee: le mystère de la flamme fantôme retrouve les véritables puissances de la vitesse cinématographique, qui ne sont évidemment pas d’aller toujours plus vite, mais de jouer de la manière la plus expressive des agencements de rythme, des ruptures de tempi, de l’assemblage des durées de plan, des mouvements de caméra, des rapports entre grosseurs de plan ou contrastes chromatiques.

Mais ce n’est pas là que se joue l'essentiel. La pierre de touche de ce soixante-douze millième film de combats, ce qui le sort immédiatement et incontestablement du lot, est qu’il est d’une beauté confondante. Lors de quelques morceaux de bravoure inventifs, comme la mort par combustion interne de plusieurs personnages ou les bas-fonds immergés d’une cour des miracles surnaturelle (non, ce n’est pas un pléonasme), le «Bazar fantôme», mais surtout dans le traitement d’innombrables figures de style bien connues, et notamment fréquemment employées par Tsui lui-même.

Cette réussite plastique, dont la musicalité des vitesses n’est qu’un des aspects, est ce par quoi le film emporte la conviction, et impose Détective Dee comme un des meilleurs films de Tsui Hark –donc comme un des meilleurs wu xia pian jamais tournés.

Bon praticien d'arts martiaux

Cette réussite n’a pas d’autre «explication» que le talent du cinéaste. Mais elle s’appuie sur plusieurs éléments qui la nourrissent et lui donnent toute sa puissance. D’abord, un scénario qui tresse intelligemment une situation historique riche de sens (l’arrivée au pouvoir de la seule impératrice de plein droit de l’histoire chinoise, Wu Zetian, fondatrice de la dynastie Zhou, en 690) et un personnage inspiré d’un homme ayant effectivement existé mais qui est surtout une figure romanesque célèbre, que nous connaissons sous le nom de Juge Ti, grâce notamment aux romans de Van Gulik. Surtout, ce scénario a les vertus d’un bon praticien d’arts martiaux, à la fois solide et souple, capable d’articuler des enchainement de causes et d’effets mis à jour par le détective au cours d’un classique mais plaisant whodunit et de s’ouvrir à des embardées «magiques», «métaphysiques» ou sentimentales qui n’ont rapport à aucune rationalité mais à la seule dynamique interne du récit.

Une dynamique interne que figure l’utilisation d’un trucage aussi simple que rare pour les changements de plan, l’apparition de l’image suivante par le centre de la précédente, comme si le plan à venir brûlait de l’intérieur celui qui l’a précédé. Ce scénario s’avère capable d’attirer et de mettre en mouvement coordonnés entre eux de multiples thématiques, qui assurent la richesse de motifs du film. Parmi ces motifs figurent la fine mise en jeu de la réversibilité des signes, d’une remarquable fluidité par opposition à l’habituelle opposition binaire des apparences et des réalités et au navrant ping-pong des «coups de théâtre» qui organisent la dramaturgie de tant de films d’action, surtout appuyés sur un mystère. Cette mise en jeu puise aussi bien dans la philosophie chinoise traditionnelle, qui ignore les oppositions binaires, que dans l’âge du virtuel, et elle en souligne les connivences.

Attentif au «comment c'est fait»

Mais d’autres motifs, comme les pièges du culte de la personnalité ou les impasses de la superproduction spectaculaire, traversent un film qui fait une place inhabituelle à un point de vue fécond: le choix de montrer le travail. Montrer comme ça se fabrique, comme ça se construit, comment ça fonctionne. Détective Dee comporte un nombre inhabituel de scènes d’explications, qui passent quand nécessaire par des dialogues, pas du tout conçus comme ennemis de l’action, et aussi par des nombreux plans de rouages, au sens propre et au sens figuré.

La continuité entre cette attention au «comment c’est fait» et l’affirmation de la possibilité de glissements entre niveaux de réalité, y compris dans la manière formidable naturelle de filmer un «grand sorcier» ayant les apparences d’un cerf numérique, est assurée par le mouvement général de la mise en scène –et le jeu des acteurs, avec mention particulière à Carina Lau en impératrice, qui est aussi le personnage le plus complexe.

Une des principales qualités de Tsui Hark a toujours été son sens de la dépense, sa manière excessive d’organiser le récit et les scènes d’action. Il la confirme ici, notamment dans sa façon de prendre chaque scène au sérieux, y compris les moments les plus convenus, tout en puisant à pleines brassées dans son propre «bazar fantôme», celui de l’immense butin visuel accumulé en trente ans. Mais comme dans un récit d’arts martiaux, il semble avoir trouvé la formule qui permet aux forces multiples de se coordonner, et de fondre l’excès dans l’équilibre pour atteindre la puissance maximum.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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