Monde

Les nouveaux martyrs chrétiens

Henri Tincq, mis à jour le 11.04.2009 à 15 h 21

Les chrétiens du monde entier commémorent la Passion et la Résurrection du Christ. En Inde, en Chine, au Moyen-Orient, des minorités chrétiennes sont persécutées ou menacées.

Un pénitent espagnol  Santiago Ferrero / Reuters

Un pénitent espagnol Santiago Ferrero / Reuters

La fête de Pâques est, pour les deux milliards de chrétiens dans le monde, la plus riche de signification. Elle est directement inspirée de la Pâque juive - dont la célébration a eu lieu cette année trois jours seulement avant les Pâques chrétiennes - qui commémore la délivance du peuple hébreu de son esclavage en Egypte et son passage à travers la Mer Rouge. Le repas juif autour de l'agneau pascal marque le renouvellement, chaque année depuis la Révélation de Moïse au Mont-Sinaï, de l'alliance qui unit le peuple juif à Dieu.

La tradition chrétienne a conservé cette fête et lui a donné son sens propre: le Christ est le nouvel «agneau pascal», marquant la nouvelle alliance avec Dieu, incarné dans Jésus le Messie, sacrifié, mort sur une croix, puis revenu à la vie. Les chrétiens reconnaissent dans la mort et la résurrection du Christ l'accomplissement de ce que préfigurait la sortie d'Egypte du peuple juif: la libération du mal et de la mort et l'entrée dans une vie toute nouvelle.

Les commémorations de la Passion du Christ - le Vendredi-saint -  et de sa Résurrection - le dimanche de Pâques - donnent lieu à des célébrations qui n'ont pas leur équivalent dans le calendrier liturgique. Les églises sont pleines lors des offices de la Semaine sainte. La nuit de Pâques, partout dans le monde, sont célébrés des baptêmes d'adultes. Cette année, les Eglises feront mémoire des persécutions qui continuent de frapper des communautés chrétiennes à travers le monde, notamment en Asie, en Chine, au Moyen-Orient.  

Climat de peur en Inde


A Rome, pour son traditionnel chemin de croix, Benoît XVI avait chargé un archevêque indien, Mgr Thomas Menamparampil, de rédiger les méditations du Vendredi-saint qui ont été lues par le pape au Colisée et retransmises dans le monde entier. Le choix de l'Inde n'est pas innocent. Malgré sa Constitution laïque, ce pays est le théâtre d'affrontements entre des extrémistes hindous et une population chrétienne accusée de soutenir et convertir les populations démunies des castes inférieures (les dalits).

L'archevêque indien a ainsi commenté son chemin de croix: «J'ai cherché à affronter le problème du mal, à répondre à la question: pourquoi les innocents souffrent-ils ? Et j'ai tourné le regard vers la Croix, sur le Christ innocent qui a souffert pour nous».

Des violences antichrétiennes ont provoqué la mort d'une centaine de personnes et déplacé des milliers d'autres, fin 2008, dans l'Etat de l'Orissa (au Nord-Est de l'Inde), après l'assassinat d'un religieux hindou radical, le swami Saraswati (assassinat d'origine maoïste, selon l'enquête qui a suivi). Depuis, pas un seul fauteur de troubles n'a été jugé et condamné et des extrémistes hindous continuent d'y faire régner un climat de terreur. «Les chrétiens ont peur de revenir chez eux, car ils ne veulent pas être soumis au chantage des hindouistes, qui leur promettent de ne restituer leurs biens que s'ils se convertissent à l'hindouisme», vient de déclarer à Eglises d'Asie, le journal des Missions Etrangères de Paris (MEP), Mgr Raphael Cheenath, archevêque catholique de Bhubaneswar.

Au Vietnam, la minorité chrétienne (10% de la population) est aussi victime d'une répression menée, cette fois,  par le régime communiste. La liberté de culte et d'enseignement religieux est inscrite dans la Constitution, mais les chrétiens ont tellement investi le champ social - ateliers, jardins d'enfants, dispensaires - que les autorités s'inquiètent et cherchent à les intimider. En septembre 2008, l'ancienne nonciature apostolique de Hanoï et son église ont été rasées et transformées en jardin public. Après les manifestations qui ont suivi, huit catholiques de Thai Ha, une paroisse de la capitale, ont été arrêtés et condamnés à des peines allant jusqu'à dix-huit mois de prison avec sursis, pour destruction de biens et troubles à l'ordre public. Peines qui viennent d'être confirmées en appel.

La normalisation avec la Chine n'est pas pour demain

En Chine et dans la communauté internationale, certains avaient nourri l'illusion qu'après le succès des Jeux Olympiques de Pékin, la contrainte religieuse pourrait se desserrer. Huit mois après, on sait qu'il n'en est rien. C'est clair pour les bouddhistes du Tibet et pour les minorités chrétiennes du Shaanxi et du Hebei. Elles savent que la voie des libertés est  encore longue et escarpée.

Le 16 mars, un prêtre a été passé à tabac par deux hommes de main dans le bureau du maire de la ville de Xiangong (province du Shaanxi). Il avait le tort de réclamer la propriété d'un terrain qui appartenait à l'Église avant la Révolution culturelle (1966-1976). Peu après, le 30 mars, c'est dans la province du Hebei qu'un évêque connu, Mgr Julius Jia Zhiguo, était à son tour arrêté par la police pour des raisons non déterminées.

Ce ne sont pas des cas isolés. Mais, symptôme de l'aggravation du mal, le Vatican a officiellement protesté - ce qui est rare - contre les arrestations d'évêques et de prêtres qui reprennent comme dans les années 1960-70. Les espoirs de dialogue entre le Vatican et la Chine - dont les relations ont été interrompues en 1957 et n'ont jamais reprises depuis - semble même envolés. Les chrétiens sont 30 millions en Chine, dont un tiers de catholiques et deux tiers de protestants, regroupés dans des Eglises au statut différent: les unes strictement contrôlées par le régime dans le cadre d'«associations patriotiques» (comme l'Association patriotique des catholiques de Chine qui procède aux nominations d'évêques); les autres sont les Eglises dites «souterraines», échappant aux autorités et, de fait, exposées à la répression

Dans sa Lettre aux catholiques de Chine en date du 30 juin 2007, Benoît XVI avait exprimé l'espoir d'une réunification des Eglises et d'une reprise des relations diplomatiques entre le Vatican et Pékin. Les autorités chinoises comptent toujours sur une normalisation pour améliorer leur image internationale, mais elles élèvent toujours deux préalables: la rupture du Vatican avec Taïwan et la «fin des ingérences» de l'Eglise dans les affaires intérieures chinoises, l'ingérence signifiant pour Pékin la volonté du pape de nommer librement des évêques. Si le Vatican ne fait plus un absolu de la présence de son représentant diplomatique permanent à Taïwan, la liberté de nommer des évêques n'est pas pour lui négociable. Même si Rome est parfois diplomatiquement consulté sur le choix des hommes en place, on est loin de l'objectif de la liberté pour les Eglises.

On a cité l'Inde et la Chine. Ce sont deux pays-continents qui incarnent beaucoup d'espoir pour les chrétiens du monde entier. L'Asie ne compte pas plus de 3% de chrétiens au total. Ceux-ci progressent numériquement en Inde et en Chine, grâce à l'ouverture économique de ces deux puissances géantes. Mais les chrétiens sont en butte, dans le premier cas, à l'intolérance des fanatiques hindous et, dans l'autre, à un régime policier qui tolère une liberté économique totale, mais veut garder la haute main idéologique sur ces religions - bouddhisme tibétain, christianisme - qui représentent pour lui des forces de subversion.

Le calvaire des chrétiens d'Orient

Le calvaire des chrétiens du Moyen-Orient n'est pas moins douloureux. Là, c'est la survie même des minorités chrétiennes, notamment en Irak et dans les territoires palestiniens, qui est en jeu. Elles sont de plus en plus écartelées entre le désir de servir la paix et leur pays et l'attrait de l'Occident. Elles sont physiquement menacées par la montée des violences et des extrémismes, dans des pays épuisés par la guerre et les désastres économiques.

Le pape se rendra en Israël et en Terre sainte du 8 au 15 mai. Il répètera sans doute ce que vient d'affirmer, dans un message alarmant à l'Osservatore Romano en date du 24 mars, le cardinal Léonardo Sandri, en charge à la Curie des Eglises d'Orient: «La Terre sainte, qui a été le berceau du christianisme, risque de se retrouver demain sans chrétiens », du fait en particulier de l'émigration. Celle-ci s'est aggravée après la guerre de décembre 2008 dans la bande de Gaza.

En Irak, cinq chrétiens ont été assassinés, fin mars et début avril, à Kirkouk, Bagdad età Mossoul. Mgr Louis Sako, archevêque de Kirkouk, a aussitôt dénoncé une violence «criminelle et organisée, attirée par l'argent, sans scrupule et capable de tuer de sang-froid ». On sait que l'Irak ne connaît pas de vraie réconciliation entre ses groupes ethniques et ses religieux.

Présente en Mésopotamie depuis 2000 ans, la population chrétienne d'Irak a diminué de plus d'un tiers (d'un million à 600.000) depuis le conflit Iran-Irak et l'intervention américaine de 2003. Des églises ont été attaquées, des prêtres et même un évêque (en 2008) tués dans les grandes villes du pays, Bagdad, Kirkouk et Mossoul.

L'Irak peine à retrouver la voie de la stabilité et de la sécurité et, dans ce contexte, les chrétiens continuent de fuir leur pays. Ils se réfugient au Kurdistan, en Syrie, en Jordanie, au Liban et, pour les plus aisés d'entre eux, en Amérique du Nord.

Les cantiques d'espérance qui seront chantées à Pâques dans les églises de l'Inde, du Vietnam, de Chine, d'Irak ou de Terre sainte auront cette année de tragiques accents.

Henri Tincq

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte