Monde

Fukushima: de liquidateur à kamikaze

Jean-Yves Nau, mis à jour le 19.04.2011 à 14 h 25

Il suffirait d'un simple prélèvement sanguin pour prévenir au mieux les conséquences médicales dramatiques de l'irradiation de ceux qui travaillent dans la centrale. Les autorités japonaises, qui refusent, sont accusées de non-assistance à personne en danger de mort.

A l'intérieur de la centrale / REUTERS

A l'intérieur de la centrale / REUTERS

Deux nouvelles informations, essentielles, concernant la catastrophe nucléaire de Fukushima: les responsables de Tokyo Electric Power Company (Tepco), opérateur privé de la centrale viennent de reconnaître qu’il leur faudra près d’un an avant de commencer à maîtriser la situation; les autorités sanitaires japonaises refusent de mettre en œuvre des mesures médicales qui permettraient de réduire les risques sanitaires majeurs auxquels sont exposés les «liquidateurs», ces personnes qui, se relayant, travaillent jour et nuit au cœur même de la centrale sur des sites hautement radioactifs.

Pressé par le gouvernement japonais Tsunehisa Katsumata, président du conseil d'administration de Tepco a annoncé, dimanche 17 avril, que trois mois seraient nécessaires pour «commencer à réduire» les niveaux de la radioactivité émise par les réacteurs endommagés depuis cinq semaines.

Et il faudra ensuite, selon lui, entre trois et six mois avant que les fuites radioactives puissent être ramenées «à un niveau très bas». Comment mieux dire que cette catastrophe ne fait que commencer?

C’est dans ce contexte que The Lancet hebdomadaire médical britannique de grand renom a publié le 15 avril sur son site une forme d’appel au secours [PDF] signé par cinq médecins japonais. Un appel au secours doublé d’une accusation majeure: ceux qui –au risque de leur vie– tentent (et tenteront longtemps encore) de prévenir le pire ne bénéficient pas de toutes les protections que la médecine est, aujourd’hui, en mesure de leur offrir.  

Pour les liquidateurs, mais aussi les autres

Ces cinq médecins sont des spécialistes de cancérologie et d’hématologie réunis par Tetsuya Tanimoto membre de la Fondation japonaise pour la recherche sur le cancer. Ils rappellent avoir proposé, dès le 25 mars, la mise en œuvre d’une thérapeutique préventive pour protéger, notamment, les liquidateurs; et ils dénoncent le fait qu’elle ne l’est pas, alors même que les expositions à des doses radioactives pathologiques pourront durer encore plusieurs années et concerner une population bien plus importante que celle des seuls liquidateurs.

Cette thérapeutique vise à lutter au mieux contre les conséquences médicales majeures de l’exposition à de fortes doses radioactives; à commencer par le «syndrome aigu d’irradiation» mais aussi contre les leucémies qui peuvent apparaître plusieurs années après l’exposition à la radioactivité.

Elle consiste, au plus tôt, à prélever et à conserver par congélation des cellules-souches sanguines à partir d’un simple prélèvement sanguin. Ces cellules (par définition immunologiquement compatibles) peuvent ensuite, si nécessaire, être réinjectées chez la personne concernée où elles pourront recoloniser les différentes lignées cellulaires sanguines détruites du fait de l’exposition à des doses radioactives pathologiques.

On dispose aujourd’hui, rappellent les médecins japonais, de nombreuses données confirmant l’efficacité de cette technique d’une grande simplicité.  Ils soulignent également que l’efficacité se borne ici aux pathologies hématologiques et ne concerne pas les autres conséquences possibles (digestives, cutanées, pulmonaires etc.) de la «maladie des rayons».         

Plusieurs compagnies pharmaceutiques ont d’ores et déjà donné leur accord pour participer financièrement et techniquement à ce projet.

Ce dernier est également soutenu, à l’échelon international, par plus d’une centaine d’équipes médicales spécialisées dans le recueil et la conservation de cellules souches sanguines.

La société savante européenne a déclaré que ce projet était réaliste et que cinquante hôpitaux du Vieux Continent étaient prêts à participer à ce projet et, concrètement, à prendre en charge si nécessaire les personnes malades.

Le Toranomon Hospital de Tokyo est prêt, autant que de besoin, à effectuer les prélèvements sanguins et le stockage des cellules souches des liquidateurs.

Pour autant plusieurs experts japonais (réunis au sein de la Commission nationale de sûreté nucléaire) s’opposent à une telle initiative.

Ils invoquent à la fois son impact physique et psychologique sur les personnes concernées et l’absence de réel consensus international quant à l’efficacité de ce procédé thérapeutique.

Pour les auteurs du texte publié par The Lancet (qui déclarent n’avoir sur ce thème aucun «conflit d’intérêt») la priorité des priorités est de tout mettre en œuvre pour, autant que faire se peut, faire en sorte que les liquidateurs ne meurent pas des suites d’une trop grande exposition à des rayonnements radioactifs.

Pourquoi les autorités ne font-elles rien?

Ils ajoutent qu’au-delà des différents calculs coût-efficacité, l’annonce de morts prématurées chez ces ouvriers aurait un effet désastreux sur l’ensemble de l’industrie nucléaire qu’elle soit ou non japonaise.

Et, point essentiel, leur propos dépasse la seule question des liquidateurs: elle vaut pour l’ensemble des populations vivant à proximité des réacteurs nucléaires de la centrale de Fukushima. Il vaut aussi pour toutes les autres.  

La catastrophe nucléaire japonaise majeure résultant d’un tremblement de terre suivi d’un tsunami apparaît ainsi, d’ores et déjà, comme une crise sanitaire de longue portée et aux multiples conséquences; une crise dont il importe de tirer dès maintenant les principales et premières leçons préventives.

L’heure n’est décidemment plus aujourd’hui à la seule distribution, circonstanciée, de «pilules d’iode» aux populations vivant à proximité des centrales pour lutter contre l’apparition ultérieures de cancers de la thyroïde.

Au vu des avancées médicales dans le domaine de l’hématologie et des cellules souches l’heure est venue de passer à une autre échelle: proposer des prélèvements et des stockages sanguins qui pourront, le moment venu se révéler être des outils salvateurs.

Reste, pour l’heure, à décrypter l’opposition –actuelle– des experts et des autorités japonaises à un tel projet.

Faut-il voir ici le dernier symptôme en date de l’acceptation collective d’une catastrophe insulaire annoncée de manière récurrente depuis des siècles? On peut le dire autrement: les liquidateurs sont-ils d’ores et déjà perçus collectivement comme de nouveaux kamikazes? Se perçoivent-ils eux-mêmes comme agents volontaires pour des missions individuellement suicidaires mais collectivement salvatrices?

Les résultats d’un sondage publiés le 18 avril par le quotidien Nikkei font valoir que près de sept Japonais sur dix réclament la démission du Premier ministre, Naoto Kan; ils sont autant à approuver la création d'un impôt spécial pour financer la reconstruction des zones dévastées par le séisme et le tsunami.

Jean-Yves Nau

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