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Greffe, la France éblouit le monde

Kléber Ducé, mis à jour le 12.04.2009 à 15 h 16

Des doigts de fée pour un nouveau visage.

Une image générée par ordinateur de la transplantation de visage réalisée à l'hôpital d' Amiens  Ho News/ Reuters

Une image générée par ordinateur de la transplantation de visage réalisée à l'hôpital d' Amiens Ho News/ Reuters

A la virtuosité des chirurgiens il faut ajouter des explications socio-économiques et éthiques

Qui oserait en douter? C'est bel et bien une formidable prouesse que cette première chirurgicale qui vient d'être pratiquée à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne). Nul au monde n'avait, chez une même personne, tenté de greffer conjointement un visage et les deux extrémités des membres supérieurs. L'émotion est grande devant autant de virtuosité chirurgicale. Mais cette première mondiale est aussi la dernière démonstration en date d'un phénomène encore trop sous-estimé: la France est, en moins de dix ans, devenu le pays-phare à l'échelon planétaire dans le  domaine des nouvelles greffes; des greffes dites «composites» ne correspondant pas à un organe mais associant os, muscles, nerfs, artères, veines et peaux prélevés peu de temps avant l'intervention sur un corps mort.

A l'initiative et sous l'autorité du professeur Laurent Lantiéri une équipe a ainsi réalisé dans une même unité de temps et de lieu ce qui avait été pour la première fois pratiqué d'une part à Lyon en 2000 (double greffe des avant-bras) puis à Amiens en 2005 (visage). Et la compétence ainsi acquise en France est désormais reconnue par l'ensemble de la communauté chirurgicale à travers le monde.

Pourquoi la France? Plusieurs éléments doivent être ici rappelés, à commencer par la qualité des activités professionnelles réalisées quotidiennement en France par la grande majorité des équipes spécialisées dans les différentes disciplines médico-chirurgicales. Alors qu'il est de bon ton aujourd'hui de dénoncer, parfois non sans raisons, certaines failles du tissu hospitalier généraliste français il faut rappeler que les premières chirurgicales mondiales n'existeraient pas sans un tissu professionnel homogène et de qualité. De ce point de vue les premières greffes «composites» réalisées à Lyon, à  Amiens et à Créteil  apportent un témoignage éclairant de la vitalité et de la compétence globale des structures hospitalo-universitaires françaises.

Il faut aussi observer que ces interventions monumentales - et donc immanquablement coûteuses - ne peuvent en pratique être réalisées qu'avec le soutien de la collectivité et la solidarité nationales. Sans elles, aucune victime ne disposerait des moyens matériels de retrouver une forme humaine. On peut d'ailleurs raisonnablement penser que la dimension financière constitue un frein majeur à de telles tentatives dans les nombreux pays qui ne disposent pas d'un système de protection sociale aussi performant que peut l'être le système français.

Et il importe enfin de rappeler qu'il aurait pas de greffes d'organes ou de greffes «composites» sans cette autre chaîne de solidarité biologique qui, de part et d'autre de la mort, réunit donneurs et receveurs. Force est là encore de constater que les dernières et spectaculaires prouesses chirurgicales françaises ont été réalisées dans un pays qui, au fil du temps, a su définir un cadre législatif et réglementaire. Sous l'égide de l'Agence de la biomédecine en charge notamment de la répartition des greffons dans un contexte de pénurie cette activité de transplantation d'organes est débarrassée d'esprit de lucre car fondée sur l'anonymat, le bénévolat et la gratuité. Ceci est loin d'être le cas dans de nombreux pays où, comme l'Organisation mondiale de la santé en fait régulièrement le constat, on voit se développer des circuits chirurgicaux commerciaux où des pauvres vendent une partie de leur corps (un rein le plus souvent) à de riches malades.

Reste que l'on ne saurait ici pécher par trop d'angélisme. La confraternité pouvant n'être rien d'autre qu'une haine vigilante, les différentes équipes françaises qui depuis 2000 ont pratiqué des greffes «composites» ont été confrontées à de nombreux obstacles et ont fait l'objet de multiples critiques. Interrogé sur la question de la greffe de visage, le Comité consultatif national français d'éthique (Ccne) s'était montré plus que réservé dans un avis rendu public en 2004.

«La question des donneurs reste probablement le principal obstacle. Toute société humaine a donné au visage une force symbolique telle qu'on voit mal des dons explicites fréquents, expliquait-il. L'idée même d'une crémation rapide qui permettrait ce don n'anéantit pas ce qu'est le respect du corps immédiatement après la mort. Le dépeçage d'un corps est déjà vécu comme une violence acceptée au nom du sauvetage des autres. L'ablation d'un visage pour seulement redonner espoir à un visage détruit a peu de chance d'être acceptée comme telle.» En conclusion le Ccne estimait qu'une greffe de visage entier «n'avait pas beaucoup de sens». Cinq ans plus tard, cet avis apparaît bien dépassé. Le Ccne acceptera-t-il de revoir sa copie à la lumière des nouveaux éléments du dossier?

On a aussi notamment accusé les équipes chirurgicales de mettre en péril la santé de leurs patients en leur imposant des traitements immunosuppresseurs à vie. On les a encore soupçonnés de ne pas prendre l'exacte mesure des conséquences psychologiques induites par la présence de mains «étrangères» ou du visage «d'un autre».  Les témoignages des personnes concernées laissent penser que ces craintes étaient excessives. On dénonça enfin avec virulence les diverses  «exploitations médiatiques» auxquelles purent donner lieu ces spectaculaires premières mondiales. Ainsi en 2005, après la première greffe partielle au monde de visage au CHU d'Amiens, le conseil national de l'ordre des médecins avait ainsi été saisi, de nombreuses plaintes concernent l'intense médiatisation dont cette intervention fait l'objet.

Il est vrai que le Ccne avait mis en garde sur ce point dans son avis de 2004: «Une telle intervention sera spectaculaire et focalisera de façon excessive les médias malgré toutes les précautions qui seront prises. Et la prime au sensationnel l'emportera sur l'aspect chirurgical.» De fait, force est bien de constater que les dimensions médiatiques sont telles qu'il est illusoire d'imaginer que l'on puisse, comme dans le cas des greffes d'organes, respecter l'anonymat du receveur. Et comment dès lors ne pas s'interroger sur  les conséquences de cette situation chez la famille du donneur qui perçoit chez un autre le visage de son défunt? Peut-être est-ce le prix à payer pour ces exploits médico-chirurgicaux  hier tenus pour fantasmatiques et qui font aujourd'hui l'admiration d'une partie du monde.

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