Monde

Rompre avec l'Irak (3/3): Tourner la page

Whitney Terrell, mis à jour le 26.09.2013 à 18 h 01

Whitney Terrel a passé neuf jours avec la 36e Brigade du Génie, en Irak. Comment vivent-ils la décision de Barack Obama de quitter l'Irak?

Un humvee de l'armée américaine prêt à partir de la base de Balad, en août 2010. REUTERS/Thaier Al-Sudani

Un humvee de l'armée américaine prêt à partir de la base de Balad, en août 2010. REUTERS/Thaier Al-Sudani

 

Lorsque je suis rentré d'Irak, j'ai lu une critique des mémoires de George W. Bush, Instants décisifs, dans la New York Review of Books. Pour les démocrates, l'ouvrage avait offert une belle occasion de faire de l'ancien président la cible d'innombrables accusations –justifiées, tant ses fautes furent insupportables (notamment sa défense de la torture et sa décision d'envahir l'Irak en s'appuyant sur de «faux renseignements», comme il l'admet aujourd'hui).

Les photos du reportage de Whitney Terrel

La critique de Joe Lelyveld, qui fut mon rédacteur en chef au New York Times, était un bel exemple du genre:

«Bush 43 [43e président des Etats-Unis, NDT] n'est pas branché remords. (...) Il ne va donc jamais jusqu'à imaginer ce qu'il aurait pu faire s'il avait été doué d'une certaine prévoyance, et qu'il avait saisi, dès le début, les coûts réels de son intervention en Irak: un conflit qui, en fait de durer quelques mois, comme il l'avait d'abord promis, s'est étalé sur près de dix ans, et dont voici le bilan:  plus de 4.400 Américains morts au combat et 30.000 blessés (graves, pour la plupart); 100.000 victimes civiles irakiennes; plusieurs millions de réfugiés; et un coût total de près de mille milliards de dollars pour le contribuable américain.»

Jusque-là, tout va bien. L'invasion de l'Irak était, de fait, une erreur. La guerre a gâché un grand nombre de vies, et l'on pourrait même dire qu'elle a contribué à la faillite de notre propre nation. Si Bush 43 n'est pas branché remords, c'est aux journalistes de la trempe de Lelyveld de le faire redescendre sur terre. Mais cette critique tombe également dans un piège, piège qui menace, j'en ai peur, bon nombre d'hommes et de femmes de gauche. Lelyveld laisse sa haine de Bush et de son cercle de conseillers (pour la plupart issus du civil) se transformer en rejet complet de l'intervention en Irak:

«[Bush] préfère se raccrocher à un très mince espoir: celui d'être vu comme l'architecte de la stabilité démocratique du Moyen-Orient, qui nous avait été promise par Paul Wolfowitz (entre autres néoconservateurs utopistes). Il laisse ainsi entendre que la démocratie progresse au Liban, en Irak et en Palestine. Ces trois nations "pourraient devenir les pierres angulaires de la liberté et de la paix dans la région'. Inch'Allah, comme on dit là-bas!»

La pique facile de la dernière phrase me rappelle le ton que j'aurais pu employer –et que j'ai, de fait, souvent employé– pendant les trois premières années de la guerre, lorsque l'administration Bush parlait de «gagner les cœurs et les esprits»; face à une affirmation si clairement déconnectée de la réalité du terrain, l'ironie était la seule réponse sensée. La formule était ridicule en elle-même, puisqu'elle avait de toute évidence été inspirée par le titre du documentaire de Peter Davis, Les cœurs et les esprits, consacré à la guerre du Vietnam. Ce film aujourd'hui oublié par nombre d'entre nous fut une référence du mouvement  pacifiste. Lorsqu'il a gagné un Oscar en 1975, son co-producteur, Bert Schneider, a tenu ces propos:

«Comme il est ironique d'être récompensé maintenant, alors que le Vietnam s'apprête à être libéré...»

Le problème, c'est que l'Irak n'est peut-être pas une guerre «ironique». Pour ce que j'en ai vu, la violence a vraiment –et radicalement– reculé. Nous ne faisons pas face à une armée hostile, comme le Viêt Cong, qui voudrait libérer son pays de l'oppresseur étranger. Le retrait massif des troupes organisé pendant l'été 2010 par Obama a été effectué avec l'aide pacifique de l'armée et du gouvernement irakiens.

Je ne suis certes pas assez qualifié pour commenter la situation politique irakienne (et encore moins celles du Liban ou de la Palestine), mais nombre de commentateurs expérimentés y vont de leurs compliments discrets. Le 28 décembre 1010, Joost Hiltermann (qui contribue lui aussi à la New York Review of Books) s'exprimait en ces termes dans l'émission PBS NewsHour:

«J'estime que [le gouvernement irakien] est plutôt stable. (...) Je ne pense pas y voir d'explosions de violences, ni  de menaces intérieures –ou extérieures.»

Son confrère Michael Gordon, du New York Times, était alors d'accord avec cette analyse.

«Et si l'Irak était une réussite?», me suis-je dis après la diffusion de l'émission. Et si, après des années de combats, d'erreurs, d'argent gâché, et de vies perdues, l'U.S. Army parvenait à «passer le relais» aux Irakiens? Et si, comble du paradoxe, l'Irak devenait un allié de l'Amérique plus prometteur et motivé que l'Afghanistan ne le sera jamais? Et que ce succès provisoire –ou du moins, cette conjoncture propice– était la conséquence des décisions prises par le président Barack Obama?

J'ai ensuite consulté la transcription de l'émission en ligne, et j'ai trouvé ce commentaire en bas de la page:

«Je me demande bien pourquoi les producteurs ont invité Michael Gordon pour discuter de l'Irak avec Margaret Warner.

Ce sont les mensonges enthousiastes de deux journalistes du [New York]Times, Gordon et Judith Miller, qui ont fait le jeu des propagandistes de la Maison Blanche, leur permettant d'envahir et d'occuper un pays qui n'avait rien à voir avec le 11-Septembre et qui navait [sic] plus d'armes de destructions massives depuis des années lorsque les Etats-Unis l'ont envahi. Miller était en couple avec un membre de l'administration. On a jamais su pourquoi Gordon est devenu un pantin de la Maison Blanche sous Bush.»

Et voilà, à mon sens, le problème: la plupart des démocrates (tout comme Lelyveld et l'auteur de ce message) préfèrent parler de l'ironie des débuts de la guerre en Irak, du temps où tout était blanc ou noir, plutôt que de discuter de l'Irak tel qu'il est d'aujourd'hui.

C'était la guerre de Bush, c'était une erreur, et on en reste là. La satisfaction d'avoir gagné la bataille des idées quant au bien-fondé de l'invasion (sans parler du plaisir de harceler les républicains avec le fiasco de la «Mission Accomplie») pourrait vite se transformer en amertume –celle d'avoir eu tort sur l'issue du conflit.

Et cette remarque vaut pour le président Obama lui-même, qui, s'il rend aujourd'hui hommage aux efforts déployés par l'armée américaine en Irak, a passé le plus clair de sa campagne de 2008 à répéter qu'il avait voté contre l'invasion, et a qualifié la guerre de «dangereuse distraction». Les soldats qui ont été affectés deux ou trois fois en Irak, qui y ont perdu des amis, qui y ont été blessés (et qui ont sacrifié une bonne partie de leur jeunesse en tentant de «libérer», puis de «pacifier» un pays qui n'aurait sans doute jamais dû être envahi) se moquent certainement des slogans pro- ou anti-guerre.

Durant les neuf jours que j'ai  passés en Irak, pas un seul soldat n'a parlé de «victoire». Et je n'ai jamais entendu le nom de l'ex-président George W. Bush.

J'ai entendu celui de Saddam Hussein –mais la plupart du temps, les soldats en parlaient de façon désinvolte, comme s'ils discutaient de l'ancien propriétaire des lieux («c'était l'ancien terrain de chasse de Saddam») et non d'un ennemi redoutable ou d'une menace terroriste mondiale. Au contraire: ces années passées en Irak leur ont justement permis de comprendre que la réalité était toute autre.

L'Irak n'est pas une menace. L'Irak est pauvre. Ses infrastructures sont dévastées. Ses rues et ses autoroutes sont bordées de déchets. Son armée s'est améliorée, mais elle est encore chancelante. Son industrie du pétrole elle-même est incompétente. Ses raffineries ne peuvent produire le diesel de grande qualité nécessaire à la bonne marche des parcs de générateurs qui alimentent les grandes bases, comme celle de Balad ou de Marez. Ce qui signifie sans doute qu'après le départ des Etats-Unis, ces centrales électriques seront démantelées et expédiées à l'étranger.

Ce dont parlaient souvent les ingénieurs de la 36e Brigade du Génie, en revanche (avec enthousiasme, et sans se faire prier), c'était de leurs précédentes affectations en Irak. Contrairement aux soldats de l'infanterie –qui ont droit à une pause de deux ans entre chaque déploiement– les ingénieurs peuvent être envoyés en Irak un an sur deux. La plupart d'entre eux avait déjà été en Irak à deux reprises, avec des déploiements en Afghanistan entre-temps.

En 2003, le colonel Kent Savre, commandant de la brigade, vivait dans une tente et participait à la réhabilitation de l'aéroport de Balad, alors abandonné par l'armée de l'air irakienne et encore constellé de cratères remontant aux bombardements américains d'avant-guerre.

En 2004, le lieutenant-colonel David O'Donahue avait remis sur pied des écoles dans les environs de Tikrit et de Samarra.

En 2006, la capitaine Erin Kennedy avait réparé des routes et des autoroutes dans la périphérie de la base de Balad.

Le sergent Sammy Sparger avait patrouillé sur la route de Haifa, à Bagdad, en 2004.

Ils ont perdu des soldats en effectuant ces missions. Ils ont manqué plusieurs années de la vie de leurs enfants. Sparger, qui a combattu avec les Marines pendant la première guerre du Golfe, puis qui a été déployé à trois reprises en Irak avec l'armée, a obtenu son diplôme universitaire en dix ans, via Internet.  

«Le jour de mes 21 ans, j'étais [en Irak], m'a-t-il confié, et j'en aurai 41 l'an prochain.»

D'autres soldats m'ont expliqué que leur divorce était, au moins pour partie, dus à leurs absences répétées.

«Aujourd'hui, c'est différent», m'a affirmé le sergent Sparger en m'expliquant pourquoi il est désormais prêt à quitter l'Irak.

«Quand on patrouille en ville, on s'y ferait presque. Lorsqu'on côtoie les mêmes personnes tous les jours,  qu'on parle avec la population, et tout ce genre de trucs. On sait quels chiens vont nous aboyer dessus, et quels chiens vont rester tranquilles. Quels gamins sont affreusement odieux, et lesquels sont aimables. On se fait vraiment happer par tout ça, j'imagine, en un sens. Les moments les plus intéressants, pour moi, c'est quand je retourne à la base Victory, et que mon véhicule passe par les endroits où j'ai marché, vous savez, pendant plusieurs périodes d'un an. Et on se demande, genre, comment vont tous ces gens. Parce qu'on rencontre des gens bien, qui veulent juste vivre leur vie. Et aujourd'hui... on aide les Etats-Unis, mais il y a moins de chaleur humaine. Personne ne vient plus nous offrir du thé. Lorsqu'on est à la recherche d'engins explosifs improvisés, jamais personne n'arrête notre patrouille pour nous offrir une glace ou une tasse de thé chai.»

Les traits ciselés de Sparger commencent à porter les marques du temps. Ses yeux sont saillants; ses pattes d'oie et ses rides, permanentes. En pensant tout haut, je lui ai demandé s'il éprouvait une certaine affection pour l'Irak, ou s'il était heureux du travail qu'il y a accompli. Il a marqué un temps d'arrêt, s'est renversé dans sa chaise, et m'a répondu:

«Ça vous est déjà arrivé de construire quelque chose tout en sachant que vous n'êtes pas bon charpentier?»

Quand j'ai quitté l'Irak, quelques jours avant Noël, j'ai pris un C-130 à la base de Balad. Il a atterri à la base aérienne d'Ali Al Salem, au Koweït. J'ai été bloqué deux jours à «Ali», comme on l'appelle communément ici,  en attendant mon vol pour les Etats-Unis.

La base n'avait pas vraiment changé depuis mon dernier voyage, en 2006: les mêmes hectares de tentes brunes abritant des soldats arrivant ou partant d'Afghanistan et d'Irak. L'endroit est donc des plus marquants. J'ai été touché par un lieu en particulier. On l'appelle la «Tente 1»; c'est une longue structure surmontée d'un toit en polyester Mylar situé au nord de la base.

Depuis sept ans, c'est ici que les soldats attendent l'avion qui les mènera en zone de combat. On y trouve deux pièces, séparées par un mur en contreplaqué. Dans la première, deux bureaux faisant office de comptoirs de compagnie aérienne, et une rangée de téléphones AT&T et de tabourets en contreplaqué, où les soldats s'installent pour passer un dernier coup de fil à leur famille avant de partir. Dans la seconde, qui est plus grande, se trouvent plusieurs remises où les soldats peuvent ranger leurs sacs, leurs casques en Kevlar et leurs gilets pare-balles; des rangées de chaises en métal font face à un grand écran de télévision; un drapeau américain géant est accroché derrière.

Même de jour, lorsque le soleil donne au sable un éclat aveuglant, la Tente 1 reste plongée dans une immuable lumière tamisée. Les soldats dorment, lisent, ou consultent leur page Facebook sur le réseau sans-fil de la base. Hormis le murmure de la télévision, et les annonces d'embarquement, le silence est presque total. On sent que chacun ne pense qu'à sa destination.

Lors de mon dernier jour à Ali, j'ai passé l'après-midi entier dans la Tente 1, en rechargeant mon ordinateur portable et en attendant la navette qui m'amènerait à l'aéroport international du Koweit. De toutes les personnes présentes, j'étais sans doute le seul à rentrer chez moi. Dans le siège de devant, une sergente avait branché son portable dans le même bloc de prises électriques que le mien. Derrière moi, un autre soldat a enlevé chaussures et chaussettes, s'est allongé, et s'est assoupi, les mains entre les cuisses. Un troisième s'est avancé en titubant avant de s'installer tant bien que mal dans les premiers rangs pour regarder le film diffusé sur l'Armed Forces Network Prime.

C'était Noël Blanc, un classique de 1954. Son scénario n'était pas moins absurde que celui du film d'action mettant en scène Tom Cruise qui était passé plus tôt dans la journée: Bing Crosby et Danny Kaye y incarnent des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, qui tentent de venir en aide au général de leur ancienne division en montant une comédie musicale dans son auberge du Vermont, qui est au bord de la faillite. J'avais l'impression de m'être égaré dans un roman de Thomas Pynchon: assis là, dans le noir, à regarder Kaye et Crosby danser face aux soldats endormis et couverts de poussière dans la morosité crépusculaire de la Tente 1; danser et chanter:

«Ah, que j'aimerais retourner dans l'armée!

L'armée, ce n'était vraiment pas monotone,

Trois repas par jour, et pas besoin de payer

Des uniformes pour l'hiver, le printemps et l'automne.»

A leurs bras, de jolies dames en Technicolor répondaient:

«On allait à l'armée pour trouver l'amour...

Un million de beaux messieurs

Du désir plein les yeux

Il suffisait

De choisir l'âge, le poids, et la taille.»

A la fin du film, Bing Crosby, déguisé en Père Noël, entonne une reprise de Noël Blanc dans une somptueuse salle à manger; l'assistance est tirée à quatre épingles (robes et costumes des plus chics); les sapins de Noël sont décorés de guirlandes; les tables sont parsemées de verres de champagne et de gâteaux.

Dans l'univers ironique de L'Arc-en-ciel de la gravité (soit dit en passant, j'ai trouvé un exemplaire de V. sur  l'étagère de livres de la Tente 1), la situation aurait été comique –et nous aurait fait rire aux dépens des soldats en partance. Imaginez la scène: les GI imbéciles, ingurgitant un divertissement de masse faisant l'éloge de la bienveillance et des réussites de l'Amérique tout en se rendant complice de l'avidité et du cynisme du complexe militaro-industriel.

Le problème, c'est que l'analyse de Pynchon (marquée par la guerre du Vietnam) ou celle de Lelyveld –comme celle de Michael Moore ou d'Oliver Stone– partent du principe qu'une guerre déclarée pour des motifs d'un tel cynisme ne peut finir autrement qu'en désastre total.

Mais dans le cas de l'Irak, le soldat américain moyen pourrait bien être parvenu, à force d'ardeur, et sans ironie, à nous tirer d'affaire. Quelles que soient les fautes commises par l'armée des Etats-Unis au début de l'engagement en Irak –et elles ne manquent pas–, un fait demeure, de toute évidence, indéniable: ces sept dernières années, des milliers de soldat se sont investis avec sincérité (et avec un altruisme étonnant, en rupture totale avec notre époque) dans la reconstruction de ce pays. Il est également vrai que ces soldats et leurs familles n'ont pas pris part à la décision d'envahir l'Irak. Et qu'ils sont visiblement parvenus à mettre un terme au conflit. Les démocrates devraient applaudir cette réussite, au lieu de se contenter de «tourner la page», pour reprendre l'expression d'Obama.

Pour ce faire, il leur faudrait admettre que le président Bush a eu raison d'opter pour les renforts de troupe –une stratégie qu'Obama a toujours répugné à employer. Mais il leur faudrait également applaudir l'armée pour les actions (le transfert pacifique de nos bases et la coopération avec les Irakiens, par exemple) qui correspondent parfaitement à la politique démocrate. Et ce pour une simple raison: c'est grâce à ces actions que nous allons pouvoir quitter l'Irak.

Whitney Terrell

Traduit par Jean-Clément Nau 

Post-scriptum: En janvier 2011, deux soldats de la 36e Brigade du Génie ont été tués par une bombe sophistiquée, appelée «explosively formed penetrator» [pénétrateur à explosion], ou «EFB», en effectuant une mission de déminage des routes aux environs de Taji. La brigade n'avait jusqu'alors perdu aucun homme lors de son déploiement en Irak. Les soldats de la brigade sont, depuis, rentrés aux Etats-Unis.

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