Monde

L'usine du monde manque de bras

Stéphane Pambrun, mis à jour le 19.04.2011 à 3 h 33

Les ouvriers migrants chinois ne veulent plus travailler pour rien. Dans les ateliers du delta de la rivière des perles, certaines entreprises tournent donc au ralenti. Un véritable casse-tête pour les usines chinoises.

Pendant une grève à l'usine Atsumitec Co. de Foshan, en juillet 2010. REUTERS/Tyrone Siu

Pendant une grève à l'usine Atsumitec Co. de Foshan, en juillet 2010. REUTERS/Tyrone Siu

FOSHAN – Foshan est l’un des principaux pôles industriels du delta de la rivière des perles. Une région grande comme six fois la Belgique et où sont produits 80% des exportations chinoises.

A Foshan travaillent un million d’ouvriers migrants. Venus des campagnes, ils grossissent le flot des petites mains qui travaillent 10 à 12 heures par jour dans des ateliers gigantesques moyennant 200 euros par mois. Chan Wan de l’ONG Sacom, un groupement d’universitaires hongkongais, nous explique:

«Les conditions de travail dans ses usines sont terrifiantes. Les violations des droits du travail sont fréquentes dans toutes ces usines et récemment nous avons encore pointé 711 usines de jouets qui ne respectent pas la législation.»

Des conditions de travail placées sous les feux des projecteurs ces derniers mois avec les suicides à répétition chez Foxconn et les grèves chez Honda. Des conditions de travail également de plus en plus difficiles à accepter pour les 250 millions d’ouvriers migrants de Chine. Après trois décennies de course à la prospérité, les soutiers de la croissance chinoise ne veulent plus être exploités.

«J’ai accepté de revenir travailler», nous raconte Wang. Ouvrier dans une usine textile, il débarque tout juste du train qui le ramène du Sichuan. Après trente heures de voyage, il s’apprête à reprendre du service. Mais à une condition:

«J’ai demandé à mon patron une augmentation de salaire de 20%. Sinon, je lui ai dit, ce n’est pas la peine de travailler. On travaille trop dur ici et la vie est chère. Ma femme et mon fils sont restés au village parce que je ne peux pas l’envoyer à l’école ici. Et puis les logements dans le sud son terriblement chers. Alors si je ne peux pas gagner davantage, ce n’est la peine de faire tous ces sacrifices.»

Comme Wang, ils sont de plus en plus nombreux à poser leurs conditions. Un travail moins pénible et un meilleur salaire. Le strict respect finalement des lois du travail votées par le gouvernement central.

«Le salaire minimum a été augmenté de 20% des derniers mois. Ça compense en partie l’inflation et surtout c’est une meilleure redistribution des profits», nous assure Chan Wan. A Foshan, le gouvernement local prend cette affaire très au sérieux.

«Notre prospérité repose en grande partie sur nos usines, nous explique-t-on à la mairie. On ne peut pas laisser maltraiter ces ouvriers. Sinon ils vont refuser de travailleur ou se mettre en grève. De toute façon la situation risque de retourner contre nous.»

Les autorités donc décidé d’accorder 10.000 «hukou» par an. Le hukou est ce passeport intérieur, réminiscence maoïste, qui seul permet de s’inscrire à l’école et de bénéficier d’un minimum d’aide social. Sans hukou, impossible de se construire une vie près de son lieu de travail.

«En accordant des papiers à ces gens, nous explique-t-on, nous voulons faire de ces ouvriers migrants, des ouvriers tout simplement.»

La province du Guangdong est l’une des premières régions de Chine à bénéficier de la politique d'ouverture et de réforme lancée par Deng Xiaoping il y a trente ans. Elle compte plus de 26 millions de travailleurs migrants, dont 14 millions sont nés dans les années 1980. Une «nouvelle génération» de travailleurs migrants qui voulant devenir des citoyens à part entière. Liang Guiquan, directeur de l'Académie des sciences sociales du Guangdong, explique:

«A la différence de l'ancienne génération qui ne fait que travailler en ville, plus de 70% de ces travailleurs de la nouvelle génération souhaitent aussi vivre dans la ville où ils travaillent. Ils veulent gagner le respect des autres citoyens et faire partie de la ville.»

Mais cette nouvelle politique plus généreuse n’est pas le simple reflet d’une magnanimité nouvelle du gouvernement. La réalité des conditions de travail et les bas salaires ont fini par rattraper les patrons chinois. Il manquerait déjà plus d’un million et demi d’ouvriers en Chine.

Dans son bureau de la banlieue de Nanning, dans la province du Guanxi, Zhang Yuan se prend la tête entre les mains.

«Nous avons besoin de 8.000 ouvriers pour faire redémarrer l’usine. Mais actuellement, nous en avons à peine un millier. C’est catastrophique.»

Zhang dirige cette usine depuis dix ans. Il produit pour une grande marque taiwanaise des articles de sport et des chaussures. Mais cette année du Lapin qui commence en Chine s’annonce douloureuse.

«C’est la première fois que nous nous trouvons dans une telle situation. Si on ne recrute pas rapidement, nous allons devoir mettre la clef sous la porte.»

Résultat, comme à Foshan, la province du Guanxi a dû se résoudre à revoir son modèle social.

«Si l’on ne veut pas perdre nos usines, nous devons faire un effort», assure le responsable du parc industriel de Nanning. Et de nous faire visiter ses terrains de basket flambant neuf, ses dortoirs immaculés et son infirmerie. Des installations inimaginables il y a encore 5 ans.

«Il y a d’abord eu la crise économique de 2008, note Li Chuanfei un économiste. De nombreuses entreprises ont dû fermer leurs portes faute de commande. Ici la moitié des usines de jouets a fermé. Beaucoup d’ouvriers ont été jetés dehors, sans aucune indemnité. Ils sont rentrés dans leur village natal et beaucoup ne sont pas revenus... Certains se sont rendus compte qu’ils gagnaient mieux leur vie à faire des petits boulots chez eux en restant auprès de leur famille qu’en trimant douze heures par jours dans ces ateliers. C’est alors que la main d’oeuvre a commencé à manquer. Et puis le coût de la vie a tellement augmenté. L’inflation fait des ravages.»

Zhang a dû se résoudre à doubler le salaire des ouvriers. Mais rien n’y fait, il lui manque toujours des milliers de bras.

Stanley Lau, président de la toute puissante Fédération des entreprises de Hong Kong, est catégorique:

«Il y a maintenant un véritable risque de perte de compétitivité des entreprises. 3.000 de nos membres se plaignent déjà d’un manque de main d’œuvre. Sans compter que les hausses de salaires rongent nos bénéfices. La crise n’est pas finie. Nous risquons de perdre un tiers de nos usines dans les cinq prochaines années.»

Il faut dire que les multinationales ont trop tiré sur la corde. L’usine du monde a longtemps tourné sur le dos de ses ouvriers migrants. Mais la bataille n’est pas terminée. A l’image de Foxconn, le tristement célèbre sous-traitant d’Apple, beaucoup d’entreprises commencent à délocaliser. Certaines se sont installées dans les provinces pauvres du centre et de l’ouest de la Chine, où les ouvriers sont moins regardants. D’autres ont carrément mis les voiles. Direction le Vietnam ou le Bangladesh.

Stéphane Pambrun

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