Culture

Paris-Roubaix, un enfer pavé de bonnes intentions

David Watts, mis à jour le 12.04.2009 à 17 h 36

Malgré le dopage et les leçons de morale, la Classique cycliste résiste à l'usure.

Franco Ballerini en 1998 / REUTERS

Franco Ballerini en 1998 / REUTERS

Le Belge Tom Boonen, tenant du titre, a remporté  dimanche 12 avril la 107éme édition de Paris-Roubaix. Le coureur de la Quick Step a gagné la course mythique pour la troisième fois. Il a devancé l'Italien Filipo Pozzato (Katusha) et le Norvégien Thor Hushovd (Team Cervelo) qui a chuté à moins de 15 kilomètres de l'arrivée.

Je me rappelle être allé sur la tranchée de Wallers-Arenberg juste avant la course, en avril 1994, à la veille de la victoire du Russe (ou Soviétique, ou Ukrainien, ou Moldave selon ses années carrière) Andreï Tchmil sur «La Roubaix», comme l'appellait un autre vainqueur de l'épreuve, l'Italien Franco Ballerini. C'est un truc, la tranchée de Wallers-Arenberg. J'y étais allé parce que, plus tôt dans l'après-midi, j'avais vu avec des camarades un reportage sur France 2. Les journalistes avaient mis l'ancien coureur Jean Stablinski (cinq victoires d'étapes sur le Tour dans les années cinquante) à la sortie de Wallers pour lui faire dire sa phrase préférée: «Il vaut mieux être à la mine en haut du Galibier que galibot au fond de la mine.»

Les mines, justement, je les voyais en arrière-plan pendant que Stablinski parlait. Du coup, on s'est dit: «On n'a qu'à aller sur la tranchée pour piquer un pavé.» Tout le monde le fait, et on repave pour l'édition d'après. Le coup du «les pavés, pour les gens du Nord, c'est sacré», c'est vrai. C'est tellement sacré que les pavés sont au mieux dans le salon des fans. C'est l'humour du coin: un mélange de dérision et de premier degré, d'où le coup du pavé dans le salon. On est revenu le lendemain, pour la course.

Et là, il y avait un truc incroyable: des spectateurs jetaient des clous sur les bas-côtés, pour forcer les coureurs à passer au milieu de la chaussée ; là où il y a les pavés biseautés. Les adultes donnaient les clous aux gamins, qui les répandaient partout. Et il n'y en avait pas un pour se cacher: quand tu es chez toi, tu fais ce que tu veux. Quand on voit une course de vélo à la télé, on imagine un public hétéroclite, des gens qui sont venus s'entasser le long du chemin au petit bonheur la chance. Les commentateurs télés en rajoutent une couche en distinguant le bon grain de l'ivraie, ceux qui «respectent les coureurs» des «imbéciles». Mais rien n'est plus faux.

Sur «La Roubaix» comme ailleurs, c'est l'homogénéité — les fans ont tous le même rapport au cyclisme — qui frappe. Les agglutinés sont pareils. Et font front. Et savent tout: aucune culture sportive n'est aussi viscérale dans l'Hexagone que celle-là.

C'est ce que j'ai compris ce jour d'avril 1994: l'amour pour ce sport est inoxydable. Malgré les leçons de morale des commentateurs télés venus de Paris. Car pour ceux qui sont sur le bord de la route, ce sont ceux qui racontent le vélo qui mentent, avec les «Tours de France du renouveau», ou encore «l'enfer du Nord»: ça fait belle lurette que les coureurs - qui bénéficient de machines permettant d'amortir les chocs des passages sur les portions pavés - ne souffrent plus sur la tranchée de Wallers-Arenberg. Virenque, lui, ne ment pas, du moins pas au public du vélo avec lequel il n'a communiqué que par télépathie toute sa carrière durant pour ne pas se faire ramasser par les douanes.

Résistance

Vous n'avez pas entendu, sur le bord de la route où Richard Virenque organisait sa course d'adieu en 2004, dans l'arrière-pays varois: «Richard, il n'a jamais triché.»? Moi si. Lui aussi d'ailleurs. La preuve, il a titré son autobiographie «Ma vérité». Le vélo ne ment pas non plus. Il vend précisément ce qu'il est: un espace duplice qui résiste au monde comme il va.

A la mondialisation par exemple: les places fortes d'hier (Italie, Belgique, France, Russie, Allemagne, Australie, Grande-Bretagne, Espagne, Etats-Unis) sont celles d'aujourd'hui. A ceux qui se sentent de penser - les élites, mais on peut appeler ça comme on veut - à notre place: regarder Paris-Roubaix et le dire, c'est leur intimer d'aller se faire foutre. Comme un Nicolas Sarkozy qui ne néglige pas d'aller relever les compteurs quand il confesse son admiration pour le septuple vainqueur du Tour Lance Armstrong.

Aimer le vélo, c'est investir (ou réinvestir) un espace où personne ne peut les emmerder et qui ressemble à ce capitalisme devenu fou et qui les a exclu: des classements fantasmagoriques dont la crédibilité sportive est complètement nulle du propre aveu des coureurs (les premiers sont possiblement les derniers); des flux d'argent permanents entre les mêmes  («je t'ai acheté tel produit et tu me dois tant», « oui mais machin me dois tant et comme tu me dois tant, je te laisse gagner Kurne-Bruxelles-Kurne et on est quitte»); un monde violent, contradictoire, corrompu. C'est Shakespeare sur la petite reine. Au fait: Pantani n'a jamais prononcé le mot «ciclismo» pour parler du vélo. Il disait: «il sistemo», «le système». Paris-Roubaix, c'est Tony Montana/Jérôme Kerviel dans les monts de Flandres.

David Watts

En une: Franco Ballerini en 1998 / REUTERS.

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