Economie

La petite musique du changement

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.04.2011 à 8 h 50

Non, le piratage n'a pas tué la musique. Comme quoi, le changement, pour qui sait le saisir, a beaucoup de bon. Une leçon à méditer pour les Français?

Des écouteurs / Alex //Berlin via Flikr CC License by

Des écouteurs / Alex //Berlin via Flikr CC License by

Le diable est dans les détails. Parfois le bon dieu aussi. L'examen minutieux de la population des musiciens confrontés à la tornade du numérique et du piratage permet de sortir, allegro, du discours mille fois entendu de «la fin des droits d'auteur» et de «la mort des artistes».

Le numérique force à un bouleversement des modes de production et de distribution des disques et 60% des musiciens disent souffrir du piratage. Mais s'ouvre le champ des opportunités, des restructurations et, au total, le chiffre d'affaires de la profession n'a pas baissé, au contraire.

Les bienfaits du piratage

Si, par facétie, l'on remplace les mots «les musiciens» par «les Français» et si on substitue à «piratage» ces autres tornades modernes que sont la «mondialisation», l'«hyperfinance» ou toute forme de «réforme», s'ouvre une perspective assez chantante: le changement, pour qui sait le saisir, a finalement beaucoup de bon.

L'étude [PDF], réalisée par trois chercheurs du Cepremap, le centre de recherche dirigé par Daniel Cohen, veut dépasser les querelles nées de la loi Hadopi sur la lutte contre le piratage de la musique à partir des réseaux de pair-à-pair («peer to peer») sur Internet.

Effectivement, les ventes de CD ont été divisées par deux depuis 2003, mais le revenu médian des musiciens profite pourtant d'une «légère amélioration». Même constat pour les grandes vedettes qui s'étaient mobilisées en faveur du vote de la loi, leurs revenus ne se dégradent pas.

Comment est-ce possible? Le numérique ne se résume pas au disque. «Les technologies ont modifié le travail créatif, la qualité des spectacles, la diffusion et la promotion des oeuvres», bref, toute la chaîne musicale, soulignent les auteurs.

La création d'une page Web est ainsi un investissement rentable, et d'autant plus rentable que l'artiste l'anime et «alimente sa notoriété». Les concerts se sont développés, représentant une part croissante des revenus.

Or le piratage a un effet publicitaire positif sur leur fréquentation, disent une majorité de musiciens. Le principal changement passe par l'acquisition d'équipements de home studio (10.000 euros en moyenne) qui autorisent une autoproduction de l'artiste. Il peut tester plus facilement ses créations. Il peut, surtout, s'affranchir des maisons de disques et retrouver des marges, ce qui pour les jeunes débutants ou les artistes qui ne sont pas des stars semble payant. Statistiquement, les musiciens équipés gagnent 12% de mieux.

Comment réagir face aux évolutions

Les auteurs soulignent au passage que les pouvoirs publics, qui ont limité leur action aux lois antipiratage, feraient mieux d'élargir leurs instruments d'action et de soutenir l'achat d'équipements numériques par les artistes.

La suite de l'étude est instructive parce qu'elle examine les réactions des différents musiciens regroupés en cinq types.

D'abord les «exclus», ceux qui, sans grand succès, avaient beaucoup de mal à vivre de leur art, qui ne s'autoproduisent pas et qui délaissent le Web. Le piratage est accusé par cette première catégorie (20% de la population) comme un «exutoire».

La deuxième catégorie (21%) regroupe les «non concernés», musiciens classiques pour la moitié, ils ne sont pas numérisés.

Les trois catégories restantes ont investi le numérique. La première (14%) a une activité soutenue, souvent dans le jazz, elle est tolérante avec le piratage. Une deuxième (16%) représente les «technophiles», chanteurs de «musique actuelle» avec des revenus faibles mais gardant l'espoir qu'un nouveau «business model» leur sourira. Puis, enfin, les 29% «artistes à succès» qui s'en tirent bien, ont un manager, une maison de disques, font des concerts et ont investi toutes les formes du Web.

On peut s'amuser à retrouver cette même dichotomie face aux changements économiques généraux de la mondialisation: les exclus, les fonctionnaires, les mondialisés, les jeunes entrepreneurs et les cadres «gagnants».

Les proportions sont sûrement différentes, mais les catégories se ressemblent. Avec la même conclusion: la restructuration d'ensemble est positive, sauf pour les faibles et les endormis.

La politique est l'art de limiter les exclus et de favoriser le mouvement. La concurrence chinoise est dans la mondialisation ce qu'est le piratage à la musique: les lois Hadopi ne sont pas inutiles, mais l'essentiel est d'aller de l'avant più moto!

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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