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La «Révolution Twitter» des Moldaves

Les réseaux sociaux sur internet ont poussé les jeunes dans la rue.

Pour protester contre la victoire du Parti Communiste aux élections législatives du 5 avril, les Moldaves se sont mobilisés en nombre à Chisinau, la capitale du pays. Lors du premier jour de révolte, le 6 avril, le cortège est assez calme, défilant avec des bougies à la main, mené par des ONG (Organisations non gouvernementales) comme HydePark et ThinkMoldova. Le lendemain en revanche, la lutte prend des accents plus violents: 10 000 personnes sont rassemblées, attaquent les bureaux du président puis le Parlement. Les meubles sont jetés par les fenêtres et incendiés dans la rue.

Pendant la Révolution Orange de 2004 en Ukraine, les téléphones portables et les SMS ont joué un rôle crucial dans le rassemblement de manifestants. Une étude publiée par le centre Berkman de Harvard étudie d’ailleurs l'influence d'internet sur la démocratie, en se basant sur le cas ukrainien. En Moldavie, on parle déjà de révolution Twitter.

Actuellement, «#pman» fait partie des requêtes les plus demandées sur Twitter, se disputant la première place avec les fêtes de Pâques et le Vendredi Saint. #pman signifie Piata Marii Adunari Nationale, la place centrale de Chisinau où ont lieu les rassemblements. On trouve aussi des informations en pianotant #Chisinau ou #Moldova sur le site de micro-messagerie. Ce n’est pas la première fois qu’un «tag» Twitter est utilisé pour mobiliser la jeunesse. Le cas le plus célèbre est «#griots», nom de ralliement pour les manifestations en Grèce, qui s’étaient étendues à toute l’Europe.

Comme l'a constaté l'équipe de Radio Free Europe le 8 avril à Chisinau, Twitter est une source non négligeable d'informations auprès de la jeune génération moldave. Alexei Ghertescu, avocat de 27 ans, raconte: «J’ai entendu dire qu’on pouvait obtenir des informations récentes sur Twitter. Je me suis inscrit seulement hier soir. Les informations sur un rassemblement sur la place centrale apparaissait sur un ou deux sites internet d’opposition. Puis, le message a été largement diffusé par Twitter et par des SMS.»

«Je voulais manifester après avoir entendu les résultats officiels de l’élection parce que je pense qu’elle a été truquée, explique Adrian Blajinski, étudiant en économie de 21 ans. La télé moldave ne programmait que des films et des comédies – rien qui n’était en rapport avec les manifestations. Beaucoup de sites internet ont été fermés, mais j'ai fini par en trouver qui parlaient des rassemblements.»

Les nouvelles technologies sont prépondérantes dans l’organisation des manifestations moldaves. Les messages liés au soulèvement sont publiés à un rythme effréné sur Twitter, autant en anglais qu’en roumain. Certains agrégateurs de contenus ont été créés spécialement pour suivre les messages estampillés #pman. Le même système se décline pour suivre à la fois les vidéos photos, blogs, vidéos et messages de Twitter. Sans compter toutes les vidéos et les multiples photos sur Facebook. Par ailleurs, des blogs suivent les évènements pratiquement minute à la minute. Kosmopolit et Mihai Moscovivi sont de ceux qui actualisent très régulièrement leur Twitter: ils donnent des informations pratiques sur l'heure des rassemblements, des témoignages recueillis dans les médias et des opinions politiques. Pour ceux qui ne sont pas sur place, il était aussi possible de suivre en direct et en streaming les évènements, via une station de télé roumaine, avec vue embarquée sur la place.

«Communiquer par internet n’est pas un schéma nouveau dans les pays d’Europe de l’Est. Déjà en 2001, lors d’une révolte en Serbie, il y avait eu une grande campagne d’informations sur internet. Le jeune maire de Chisinau, Dorin Chirtoaca, a lui aussi compris l’importance du net: sur Facebook, il comptabilise plus de 3000 amis, ce qui contribue à sa popularité», explique Florent Parmentier, doctorant au Centre d’études européennes de Sciences-Po et auteur de l’ouvrage «Moldavie, à la croisée des chemins».

Le témoignage de Monica Heintz, maître de conférences au Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative de l’Université Paris X-Nanterre, spécialiste de la Moldavie, est sensiblement identique. «J'ai vu plus de cybercafés à Chisinau qu'à Paris. Il y en a partout, avec des files de gens qui attendent devant. C’est une situation qu’on voyait en Roumanie il y a une dizaine d’années, quand internet n’était pas encore installé dans les foyers. On peut ressentir une certaine dictature de l'information, il y a des journaux libres, mais leur parution n'est pas assez fréquente. Du coup, les Moldaves sont assez présents sur les forums, il y a des journaux en ligne.»

Selon un Moldave interrogé par Foreign Policy, les connexions pour les téléphones portables ont été coupées sur la place centrale, une stratégie qui avait déjà été adoptée par les autorités biélorusses lors des protestations à Minsk. Personne ne sait combien de temps la communication au travers de Twitter tiendra. La rumeur dit qu'internet aurait été coupé à Chisinau.

«Ça facilite un mouvement qui est spontané, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’organisation derrière», indique Monica Heintz. Certains voient en effet la révolution Twitter comme un mythe. Mihai Moscovici estime qu’il y aurait entre 100 et 200 tweeters moldaves sur un blog du New York Times. Une recherche sur Google montre qu'il y a 98 membres inscrits sur Twitter localisés en Moldavie. De fait, il est trop tôt pour conclure à une révolution Twitter. Les Moldaves espèrent au moins que le monde entier a le regard tourné sur leur combat. Le 8 avril, Moscivici regrettait sur son compte Twitter : «Les médias occidentaux ne comprennent pas que #pman ne représente pas Twitter. #pman représente la révolte anti-communiste à Chisinau, Moldavie, pour exiger de nouvelles élections.»

Amandine Schmitt

Photo Reuters/Gleb Garanich

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