France

Génération Skyrock

Mathieu Grégoire, mis à jour le 18.04.2011 à 15 h 52

Grâce à Difool, la station FM fondée par Pierre Bellanger n'a pas de prix: elle est le reflet du monde adolescent et son exutoire.

Image d'un fan posté sur le Wall de Skyrock http://www.facebook.com/pages/DEFENDONS-LA-LIBERTE-DE-SKYROCK

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Pierre Bellanger voit ses fonctions de PDG fondre et tout Skyrock vacille. Les animateurs donnent de la voix et du slogan, les auditeurs-blogueurs affichent leur soutien sur une page Facebook qui enfle à vue d’œil: Skyrock, n’est plus «premier sur le rap», mais sur la contestation. Derrière la logique économique (le fonds d'investissement Axa Private Equity, actionnaire majoritaire, veut vendre) et les rivalités au sommet (il lui faut réduire la marge de manœuvre de Bellanger pour ça), une vague de fond. Beaucoup écrivent (voire parlent) en langage SMS, nombreux sont encore pubères, mais tous sont fidèles au rendez-vous. 

Car Pierre Bellanger  un pionnier de la radio libre, le fondateur de Skyrock, l’homme qui revendique 31 millions de skyblogs (!), a créé une communauté unique, dont peu de médias ou de marques peuvent se vanter. Grâce à un pilier, l’omniprésent Difool, David Massard de son état civil. Le dernier des mohicans, les grands animateurs pour jeunes, avec sa Radio Libre. Beaucoup ont cherché à l’imiter (Maurad, Max, Cauet…). En vain.

Difool, autant l’avouer tout de suite, c’était le compagnon de route de mon adolescence. Tous les matins de la semaine, en route vers le lycée (privé), on se réunissait au fond du bus pour refaire l’émission de la veille comme d'autres refont le match.

Et aujourd’hui encore, mon jeune cousin et plus d'un million d’auditeurs se relaient de 21 heures à minuit, selon Médiamétrie. Presque autant de filles que de garçons. Quatorze ans après son lancement (en 1997), Radio Libre est la première émission du soir, toutes radios confondues, quasi-monopolistique sur les 13-19 ans. Elle fait de Skyrock l’incontestable leader des moins de 25 ans, la reine des territoires urbains.

Pendant une semaine d’écoute et grâce à plusieurs mois d’interviews, dans le cadre d’une enquête réalisée en fin d’études, début 2008, j’avais (re)plongé dans la communauté Skyrock pour comprendre le phénomène. Replongeons ensemble.

Lundi. Retour aux sources.

21 h 03. Planète rap s’achève. Difool prend les rênes. En retard, comme d’habitude. L’émission ne commence jamais à l’heure, transgression symbolique du rite radiophonique où l’exactitude sert de pierre angulaire. «Bonsoir à tous, salut à Léo, à Manu dans l’Oise, Toto, aussi, sur le Net. Si vous voulez faire les cons en direct, appelez-nous.» Le style est inclusif, l’interactivité exigée. Maître de cérémonie, Difool distribue la parole. 

L’un des premiers à sauter le pas se nomme Antoine, 16 ans, de Lille:

«J’aimerais avoir des conseils pour persuader ma copine de baiser. Cela fait un mois qu’on est ensemble.»

Difool: «Alors comment convaincre ta copine de coucher avec toi… Les filles aussi, vous pouvez raconter comment on peut vous serrer plus rapidement… T’as jamais rien fait avec elle?»

Antoine: «Je lui ai calé des doigts.»

Difool et ses camarades-animateurs se marrent.

«Sympa l’expression! Bon, tu lui as mis un doigt dans la chatte.»

Romano (Romain Galland, aux côtés de Difool depuis 2000), hilare:

«Un doigt c’est léger quand même.»

La Marie (Marie Tartois, ancienne standardiste sur Lovin’Fun, animatrice depuis 1997), sérieuse:

«Tout dépend de l’état d’excitation dans laquelle elle est.»

C'est cru. Et c’est clairement le ton de l’émission. Il s'agit pourtant de ne pas s'arrêter là. «En décontextualisant les propos, on donne du poids au mot, la vulgarité ressort. Mais la libre antenne, c'est un flux, ça passe», explique le sociologue Hervé Glevarec, auteur d’une étude sur la libre antenne. Le direct dilue. Permet aussi à l’auditeur de distinguer le futile et l’essentiel. «On peut formuler l’hypothèse que l’auditeur est capable d’une distance, d’une compréhension, d’un décodage. Il ne prend pas tout au pied de la lettre, brut de fonderie. Il sait que dans la vie privée, l’animateur n’assume pas tout ce qu’il dit», poursuit Glevarec.

Pas dupe, l’ado. Rompu à l’exercice, décryptant habilement le théâtre des personnages. Benjamin, 19 ans, maçon originaire de Tournai:

«L'équipe est très bien construite. Il y a Difool, l'être parfait… enfin c’est l'image qu'il veut donner. Romano, le crasseux de service. La Marie représente la gent féminine, donne le point de vue des filles. Cédric le Belge, c’est le représentant étranger. Momo, le supporter du PSG et Samy le Marseillais, eux, représentent les quartiers.»

Du bouffon (Romano) à l’assistante sociale (La Marie), les rôles sont limpides.

Plus subtil, le souci d’authenticité de l’animateur. Bintou, 21 ans, Aubervilliers, est formelle:

«Les animateurs sont proches de nous. Ils nous comprennent car ils sont passés par là et ils nous racontent leurs défauts, leurs erreurs.»

Dans le studio, la fonction professionnelle de l’animateur s’efface. Difool et son équipe répondent depuis leur histoire personnelle. Tous les fidèles de l’émission savent que La Marie a eu un enfant à l’âge de 17 ans, ce qui lui confère une grande légitimité sur les «problèmes de fond».

Rester ancré dans le quotidien de l’ado, l’objectif n’est jamais perdu de vue. Ce lundi soir, les acolytes de Difool se pèsent. Momo le standardiste et ses 120 kg se font chambrer.

Mardi. L’éthique minimale.

22 h 55. Jérémie, 17 ans, de Stains (Seine Saint-Denis):

«Je suis puceau. J’ai vraiment envie de baiser. J’ai un pote qui va aux putes et j’ai envie de faire comme lui. J’ai vraiment la dalle.»

Difool: «Tu n’as pas envie de commencer avec un autre style de fille? »

La Marie: «Se faire dépuceler par une pute… Tu ne vas pas faire ta première fois comme ça.»

Romano : «Que c’est romantique!»

Quelques minutes plus tard, Jérémie:

«Même mon petit frère, qui a 15 ans, n’est plus puceau. Il croit que c’est pareil pour moi, alors il me raconte ses histoires. Quand il se confie à moi, j’ai trop honte de mes mythos (mensonges, NDLR)… Mais j’ai 17 ans et j’ai jamais rien fait.»

Conclusion difoolienne:

«Ça craint, quand même, non, la première fois avec une pute ? On va demander l’avis des auditeurs.»

«Total respect, Zéro limite», le slogan rugit toute l’ambivalence de l’émission. Julien, 18 ans, d’Alençon, se félicite comme beaucoup d’auditeurs qu’«il n’y a pas de sujet tabou. On peut parler de tout. Il n’y a pas de censure». Jérôme évoque un «franc parler sur le sexe qui permet aux auditeurs de se libérer». Alors, c’est vrai, on transgresse à l’envi, la parole se veut souvent spectaculaire. Mais c’est pour être recadrée aussitôt. Philippe, 23 ans, cartographe à Grenoble:

«Difool a, en assez grande partie, fait mon éducation à un moment important, le collège, où la tolérance n'est pas innée. Il transmet bien cette valeur.»

Le philosophe français Ruwen Ogien a repensé le lien entre la morale et la pornographie avec son éthique minimale. Une protection des mineurs s’installe si trois principes sont respectés: neutralité à l’égard des orientations sexuelles des individus, le souci d’éviter de causer des dommages à autrui et enfin celui d’accorder la même valeur aux voix ou aux intérêts de chacun. Un triptyque aisément repérable au fil de l’écoute.

La libre antenne laisse s’exprimer la variété des points de vue, avec une multiplicité d’appelants sur le même sujet. L’émission s’autorégule. En dernier rideau, Difool n’a plus qu’à guetter les excès comme quand Jérémie, «le puceau qui a vraiment envie de baiser», considère une prostituée comme un objet. Lucie, 17 ans, apprécie «quand La Marie bâche les mecs qui lui parlent mal, ou sont vulgaires avec les filles». La position de la femme dominée est systématiquement contrebalancée.

Mercredi. Angoisses de jeunes.

21h09. Anaïs, 16 ans et en Première S à Paris.

Difool: «S comme Suceuse!»

Romano: «S comme Sodomie!»

S comme scientifique. Anaïs peut enfin s’expliquer:

«Avec mon copain, on voulait grave faire l’amour. Mais on ne peut pas le faire chez nous, il y a les parents, c’est difficile. Alors on se voit en dehors, on a cherché une solution, et finalement on est allé dans les toilettes du lycée. Je voulais savoir s’il y a des couples qui ont déjà fait des trucs au bahut, comme nous, ou dans d’autres endroits que les chiottes. Parce que les WC des meufs…»

Difool: «Bon, si vous avez pratiqué dans d’autres endroits, dites-nous.»

Ensuite, l’équipe rassurera Antoine, inquiet de la couleur de son sperme, et avisera Sonia, excessivement jalouse, d’aller consulter un psy.

Les fameux problèmes de «djeuns» sont poussés jusqu’à la caricature. Mais ils font toute la force de Radio Libre et expliquent en bonne partie son invisibilité chronique auprès des adultes. «Les thématiques sexuelles de l’émission excèdent largement celles qui sont abordées entre parents et ados. Ce sont des thématiques propres aux pratiques sexuelles, au plaisir, aux difficultés de tout ordre, à la violence», souligne Hervé Glévarec.

Pour le sociologue, le témoignage des jeunes appelants fait écho au moment d’expérimentation des auditeurs. Florent, 17 ans, lycéen dans la banlieue lyonnaise, explique:

«Les questions des auditeurs sont souvent intéressantes. Parfois je me suis même reconnu dans leurs problèmes, ce qui m'a permis de les résoudre grâce aux réponses de l'équipe.»

Plus que le foyer familial, l’émission est un lieu privilégié sur les questions de relations sexuelles, un vecteur d’information et même de socialisation. On n’est pas vraiment dans l’éducation, ou la pédagogie, encore moins dans la morale, plutôt dans une relation d’expériences. L’auditeur butine et collecte. Une coulisse de la débrouille, une communauté d’entraide se crée.

Les récits de «première fois» font partie des indémodables. Pour La Marie, c’était à 13 ans, dans les bois, sur un rocher. Avec un garçon de 18 ans qui l’a vite éconduite. Voilà qui répond au désir très fort de savoir ce que l’on risque quand on se lance, en pleine adolescence, dans telle ou telle pratique. La curiosité ne dure qu’un temps, et l’individu arrivé à maturité se lasse, ce qui explique les décrochages soudains. Philippe, le cartographe grenoblois:

«Plus jeune, au collège, je trouvais que Difool donnait d'excellents conseils. En grandissant, j'ai parfois été en désaccord avec lui, je n'ai pas toujours trouvé qu'il avait une réflexion assez profonde sur certains problèmes.»

Reste que Difool, pour Lise, 21 ans, «offrait, et offre toujours, une oreille à l'écoute des problèmes. Pour certains qui n'ont aucun dialogue en famille et pas d'amis cela reste quand même une émission d'intérêt public». Les parents, grands absents de l’émission, n’en sont pas moins vus sous un jour favorable. Difool invite l’auditeur en rogne contre ses géniteurs de se mettre à leur place. Ce discours apaisant consacre le nouveau rôle des parents, définis par leur lien affectif, leur aide, et leur responsabilité. Beaucoup moins par leur autorité.

Face aux questions intimes de leurs enfants, les parents ne sont plus centraux ou porteurs de règles. Gentiment qualifiés de «relous», on peut s’adapter à leur point de vue. Ou pas.

Jeudi. Du CSA au problème du mois.

21 h 05. Difool: «Débarquez si vous avez un truc à dire, si vous voulez réagir à ce qui se dit. Merci pour tous les messages, tous les coms déposés sur le blog. Ah, on a reçu un petit courrier aujourd’hui: les vœux de bonne année du CSA.» Dans sa lettre, le Conseil supérieur de l’audiovisuel menace d’ouvrir une procédure de sanction. C’est toujours la même histoire. Les mêmes raisons: atteinte à la dignité de la personne, intervention à caractère violent ou pornographique, attentatoire aux femmes. Cela dure depuis 1994, à l'époque de Lovin' Fun. Le 10 février 2004, le CSA a grondé, demandant «aux radios de ne pas diffuser de propos susceptibles de heurter la sensibilité des auditeurs de moins de 16 ans entre 6h00 et 22h30». Pour la forme.

«Les débordements, ce sont le fonds de commerce de l’émission de Difool. On a tendance à toujours aller plus loin, explique Fadila Hamouni, chargée de mission au département radio du CSA. Nous, on contrôle la manière dont l’opérateur recadre les propos, on fait attention à ce qu’il ne jette pas de l’huile sur le feu.» L’auditeur, lui, peut dire ce qu’il veut. La libre antenne sacre le triomphe du moment adolescent. 

Le CSA a perdu d’avance. Fadila Hamouni, réaliste:

«A chaque procédure, il y a un effet médiatique, les radios alimentent, c’est le jeu. Alors, non, nous ne sommes pas focalisés sur Skyrock. Il y a 1.600 radios privés, on s’attaque notamment au racisme sur des petites radios communautaires.»

Retour à la fréquence 96 de la bande FM parisienne. Difool se fait provocateur, la joue ado rebelle:

«Qu’est-ce qu’ils vont faire le CSA? Ils vont arrêter l’émission? Venez, venez! Il paraît qu’on a parlé fellation, et au CSA, on ne suce pas. Toutes celles et tous ceux –parce qu’il y a des gars aussi– qui sucent, on devrait leur coudre la bouche! Faudra pas nous chercher longtemps, on n’est pas trop des victimes. On vous tiendra au courant.»

La contestation est puérile, gratuite. Pas pour Pierre Bellanger, rencontré également en 2008. Chaque menace de sanction permettait au PDG de Skyrock de pousser ses idées, de capitaliser sur ses jeunes auditeurs. Bellanger n’a jamais loupé une convocation devant le CSA:

«C'est un environnement de liberté et de mixité unique où les propos ont cette fonction de dédramatisation, de partage, de réassurance. Entre soi, entre pairs, entre semblables. Et le génie de Difool est de permettre cette horizontalité magique qui est une thérapie en soi. Qui ne va pas mieux en écoutant, en parlant, en partageant? La crudité est, en ce sens, une bénédiction, car elle décomplexe, libère, modère, amuse, lève des tabous et des ignorances qui font mal. Où les garçons et les filles de tout notre nouvel horizon ethnique, de tous milieux, peuvent-ils échanger et se répondre sur les sujets si personnels de la sexualité?»

Pour avoir pensé à l’ado seul dans sa chambre, en tête-à-tête avec sa chaîne hi-fi, Skyrock a réalisé un chiffre d’affaires annuel de 32,7 millions d'euros en 2010 (contre 40,7 en 2009). Parce que «nous reconnaissons à la personne jeune, une personnalité à part entière, intégrale, responsable, complète et la traitons comme telle», martèle Bellanger.

21 h 53. Difool reprend de plus belle avec le problème du mois. Cinq «cas» piochés dans le courrier des lecteurs des magazines Max, Girls ou Union. Une sonnerie retentit. C’est celle des pyjamas, la caste des 10-13 ans, ces pré-ados a la voix de crécelle. Ils ne sont pas recensés par Médiamétrie. Ils composent pourtant un fort contingent de l’émission. Mais après la sonnerie, ils sont censés aller se coucher, ne pas écouter ce qui suit.

Romano liste les problèmes du mois avec délectation. Au menu: «Elisa, 24 ans, Roubaix, écrit que son kif, ce sont les hommes mûrs avec une particularité hygiénique. Votez pour elle, si vous voulez savoir laquelle»; «Laurent, 18 ans, du Pas-de-Calais trouve que sa teube n’est pas normale»; «Henri, 45 ans, Paris, son kif, ce serait de se faire ligoter avec sa femme, comme un saucisson!»; «Michel, 56 ans, Paris: sa femme veut se faire insulter de tous les noms. Est-elle normale?»; «Et enfin le sujet boîte à caca! Alice, 22 ans, Paris. Pour 2008, son vœu le plus cher, c’est de se faire enculer, mais elle a un petit souci anal»

Voilà. Peut-être que l’on n’aurait jamais dû entendre tout ça avant la première relation amoureuse. Mais la réalité des quinze dernières années est têtue. La liberté a un prix, la pornographie. Le garçon regarde les films de cul. La fille lit Jeune et Jolie. Et se branchent tous les deux sur la libre antenne. 

Hervé Glevarec, le sociologue:

«Pour écouter la libre antenne de Difool, il faut le vouloir. C’est comme les jeunes garçons qui vont acheter Playboy. Personne ne vous oblige. Si à 13 ans, on n’y va, c’est qu’il y a une raison. Au bout d’un moment, on ne les écoute plus. On passe à autre chose.»

Vendredi. Happy birthday Difool.

C’est l’anniversaire de Difool. Les messages pleuvent pendant la soirée. «Cela te fait combien Difool, 14 ans?», rigole Romano. 38 ans en fait en 2008. Célibataire et sans enfant. Une existence sur les ondes débutée dans la région stéphanoise, à 12 ans. Le gars est fêlé du duo casque/micro, il n’a pas loupé un direct en dix ans. Et il anime aussi la matinale, de 6 à 9 heures, frôlant l’hyperactivité avec sa casquette de directeur des programmes sur Skyrock.

Benoît Sillard, PDG de Fun Radio entre 1989 et 1998, a recruté Difool sur cassette. C’est lui qui l’a viré, aussi, en 1996. En 1992, avec Lovin’Fun Sillard et les compères Doc (Christian Spitz) et Difool ont lancé la première libre antenne en s’inspirant d’une radio californienne:

«La clé du succès, c’est de mêler la déconne avec des problèmes de fond. Le côté déconneur, ça va un moment, mais il faut qu’il soit bordé par le rôle de grand frère. L’auditeur veut avoir une réponse à sa question. Le grand frère ne remplace pas le médecin, le psy. Il aiguille, donne le premier renseignement.»

Difool, Golem radiophonique, s’est construit à partir de là: «Avec Lovin’Fun, lancé deux ans après son arrivée chez nous, en 1990,  il a compris qu’il y avait des moments où il fallait aussi fermer sa gueule.» Mieux, sur Skyrock, Difool a digéré le Doc. Il a abandonné une partie du rôle de déconneur, s’emparant de l’expertise de Spitz.

Benoît Sillard compare:

«C’est un pilier indéboulonnable… un peu comme Bouvard, sur RTL. Cela fait 40 ans que ça fonctionne. C’est comme ça.»

Hervé Glevarec l’a rencontré:

«Il est resté jeune dans sa tête, il continue de leur parler. Il y a une certaine sincérité dans sa façon d’être.»

Sylvain, auditeur lyonnais, 22 ans:

«Tout ce qu'il dit a une vérité, et cela permet au auditeurs d'avancer.»

Une vérité éphémère, imparfaite, discutable. Mais la référence est là, l’institution établie. Nos parents ont laissé notre génération se promener librement. Et elle a rencontré Difool.

Bilan du Difooloir

L’ado navigue dans un espace unique, entre sphère privée parentale et sphère publique, «un nouvel espace de savoirs et de valeurs par rapport aux grandes institutions», selon Hervé Glévarec. Où l’homosexualité par exemple est beaucoup moins taboue que dans les familles.

Pour Eric Kretz, psychologue clinicien à Asnières, «le sujet de l’éducation, la gestion de la sexualité étaient réservés normalement au système parental, de génération en génération. Dans le modèle libéral, c’est plus complexe. Le plus important pour l’animateur radio, c’est d’aimer ces jeunes, de leur offrir leur micro. Et même si on la réponse, il ne faut pas forcément la donner à l’ado. Il faut le mettre en lien, encourager son autoformation. Il est un jeune adulte, plus un enfant à qu’il faut donner la becquée».

Les appelants sont souvent plus âgés (entre 16 et 18 ans) que les auditeurs passifs (dès 10 ans), et partagent leurs expériences comme leurs fantasmes. Cet espace commun a dépassé le simple cadre radiophonique.

Plus de cinq millions de jeunes écrivent aujourd’hui leur vie sur leur skyblog, immense recueil de vie adolescente et service de rencontres en ligne. Entre radio et web, Pierre Bellanger, le big boss, avait deviné la convergence, et il n’est pas rare d’entendre un auditeur raconter à Difool sa rencontre sur le chat de skyrock, ou donner l’adresse de son blog pour avoir des visites. «Le premier réseau social européen des moins de 25 ans», vantait Skyrock en 2008 avec des blogs disponibles en versions anglaise, allemande, espagnole et néerlandaise. Depuis il y a eu l’explosion Facebook, et les skyblogs n’ont plus vraiment le vent en poupe.

La boucle est bouclée. Et c’est peut-être là que se matérialise de la façon la plus cinglante l’espace adolescent bâti ces quinze dernières années. Après les mots pour le dire, les euros. En décembre 2007, Challenges avait annoncé que Pierre Bellanger avait l’intention de vendre la plate-forme. Les premières estimations s’élevaient alors à 300 millions d’euros, tant la pub va crescendo. Les histoires de cul des ados avaient un prix.

Mathieu Grégoire

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Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
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