Culture

Les cinq chansons protestataires les plus efficaces de tous les temps

Nina Shen Rastogi, mis à jour le 25.01.2017 à 16 h 56

La musique a parfois une influence subversive sur la politique. Voici quelques chansons protestataires qui ont changé l'Histoire.

Bob Dylan / ky_olsen via Flicker CC Licence by

Bob Dylan / ky_olsen via Flicker CC Licence by

Une chanson entraînante peut capter l’esprit d’un mouvement politique. Mais peut-elle réellement changer le monde? Nous avons posé la question au journaliste britannique Dorian Lynskey, dont le nouvel ouvrage, 33 Revolutions per Minute, retrace l’histoire de la chanson protestataire, du Strange Fruit de Billie Holiday à l’American Idiot de Green Day. Naturellement, souligne Lynskey, une chanson à elle seule ne peut changer une loi ou renverser un régime, mais elle peut avoir une influence importante, même indirectement, sur des changements concrets. C’est dans cet esprit que nous avons demandé à Lynskey de citer les cinq chansons protestataires les plus efficaces de tous les temps. Voici sa liste —ne partez pas avant la fin, il y aura un bonus pour vous bouger les fesses.

Pete Seeger et tous les autres, We Shall Overcome (1963)

«Il y a quelque chose dans cette chanson qui vous hante», médita Martin Luther King Jr. la première fois qu’il entendit We Shall Overcome interprétée par l’activiste et chanteur folk Pete Seeger en 1957. Quand 250.000 voix la reprirent lors de la Marche vers Washington six ans plus tard, elle était devenue la chanson protestataire la plus connue d’Amérique.

Ce cantique transformé en chanson syndicale, puis en hymne pour les droits civiques, s’imprégna d’histoire. Les participants aux funérailles de trois des quatre fillettes tuées lors de l’attentat de l’église de Birmingham, dans l’Alabama, la chantèrent. En 1965, le président Johnson la cita dans son discours demandant au Congrès de voter la Loi sur les droits de vote [permettant à tous les noirs de voter].

Quand Malcolm X mit la non-violence en question, il déclara: «Je ne crois pas que nous allons triompher [overcome] par des chansons.» Quand le quartier de Watts explosa en 1965, le procureur général Ramsay Clark râla sur le fait que «l’ère de We Shall Overcome, c’est terminé».

Bien après que cette chanson fut supplantée par les cris de guerre du Black Power, elle résonnait encore dans des contrées aussi lointaines que l’Afrique du Sud et l’Europe de l’Est, l’Irlande du Nord et l’Inde. Et lors du concert d’investiture d’Obama, le président rendit hommage à la chanson qui avait rempli le Washington Mall 46 ans auparavant en promettant:

«We will overcome what ails us now [Nous triompherons de ce qui nous afflige aujourd’hui].»

Bob Dylan, Hurricane (1975)

(A écouter ici)

«Chaque titre dans le journal est une chanson potentielle», écrivit le contemporain de Dylan, Phil Ochs, dans son essai de 1963 The Need for Topical Music. Les deux paroliers ne tardèrent pas à découvrir que les chansons journalistiques pouvaient tomber rapidement en désuétude, mais que parfois, on pouvait transcender l’instant et donner au fait divers la puissance durable du mythe.

Dylan, qui rejeta le rôle de «voix d’une génération» quasiment au moment même où il en fut affublé, avait apparemment abandonné les chansons protestataires en 1975 quand il devint obsédé par l’affaire Rubin «Hurricane» Carter, un boxeur rejugé pour un triple meurtre dans le New Jersey en 1966. Pendant plus de huit minutes et demie, il met tous ses talents narratifs au service de cette histoire, la bourrant de détails et de dialogues. Conteur plus que chroniqueur, Dylan commit quelques erreurs (il dut même réenregistrer certains vers pour éviter des procès) et exagéra les talents de boxeur de Carter (qui n’approcha jamais le niveau de «champion du monde») mais, tout comme The Lonesome Death of Hattie Carroll de 1964, cette chanson était davantage destinée à être une parabole de l’injustice raciale qu’un récit fidèle.

Dylan continua d’œuvrer pour la cause de Carter en donnant des concerts à son profit. La condamnation du boxeur fut d’abord confirmée, mais un autre appel déboucha sur l’abandon de toutes les charges en 1988. Un biopic de 1999, Hurricane Carter, avec Denzel Washington dans le rôle de Carter, utilise la chanson et lui rend hommage pour avoir fait d’une erreur judiciaire une cause célèbre à la réputation durable.

The Special AKA, Free Nelson Mandela (1984)

En 1980, le parti sud-africain ANC décida d’insuffler une énergie nouvelle à sa campagne internationale  incarnant la lutte contre l’apartheid dans la figure de son ancien dirigeant incarcéré. Dix-huit ans après son arrestation, Mandela était encore suffisamment inconnu hors de son pays d’origine pour que, comme il en plaisanta plus tard, quand des affiches Free Mandela commencèrent à apparaître sur les murs de Londres, «la plupart des jeunes gens pensent que “Free” c’était mon prénom». Jerry Dammers des Special AKA (le groupe qu’il forma à partir des cendres des Specials, groupe britannique de ska) apprit son existence lors d’un festival de musique africaine en 1983 et transforma les informations qu’il trouva sur des tracts anti-apartheid en une chanson si entraînante et joyeuse qu’elle sonnait comme une célébration prématurée.

Produit par Elvis Costello, Free Nelson Mandela a contribué plus que n’importe quelle œuvre d’art à faire de Mandela une icône mondiale de résistance. Dammers reçut des lettres de félicitation de l’ONU et de l’ANC, et même si son label sud-africain le supplia de ne pas leur envoyer de disques par crainte des poursuites, la chanson se répandit naturellement parmi la population noire. Dammers, qui fonda le groupe de pression britannique Artists Against Apartheid, eut l’honneur de l’interpréter devant Mandela en personne lors d’un concert de célébration de sa libération en 1990. «Ah oui, déclara le politicien lorsqu’il fut présenté au parolier. C’est très bien.»

Body Count, Cop Killer (1992)

 

Une chanson efficace pour de mauvaises raisons car elle fit tomber le rideau sur les années de radicalité du hip hop, et fit fuir en courant les artistes et les labels. À partir du Fuck tha Police de NWA en 1988, le hip hop devint politiquement explosif, énervant la police, les experts et les politiciens grâce à la rhétorique militante de Public Enemy et Ice Cube. Il essuya de nombreuses controverses jusqu’en 1992, année électorale qui vit aussi le déchaînement furieux des émeutes de Los Angeles.

Tandis que Bill Clinton dénonçait la rappeuse Sister Souljah du groupe Public Enemy, le président Bush fut l’une des nombreuses personnalités à se joindre au chœur des associations de police condamnant le groupe d’Ice-T Body Count, dont le Cop Killer [tueur de flic] déclencha une panique morale opportuniste. Sous la pression de menaces de mort, de boycotts et d’actionnaires en colère, Ice-T céda et remplaça la chanson sur les nouveaux exemplaires de son album par le titre mordant Freedom of Speech [Liberté d’expression]. Les albums d’autres MC controversés se retrouvèrent soudain au rencard ou édulcorés. «Évidemment, ça faisait peur aux gens», réfléchit plus tard Chuck D, de Public Enemy. «Et les rappeurs veulent réussir.»

El Général, Rais le Bled (2010)

Beaucoup de paroliers écrivent des chansons appelant un dirigeant impopulaire à se retirer. Très peu voient leur souhait se réaliser en quelques jours. En novembre 2010, le rappeur de 22 ans Hamada Ben Amor (nom de scène: El Général) met en ligne une vidéo où il s’en prend violemment au président Zine el Abidine Ben Ali. Un acte de courage impressionnant. En décembre, Mohamed Bouazizi, vendeur de fruits tunisien au chômage, s’est immolé pour protester contre la corruption policière en décembre dernier, il a déclenché des ondes de choc révolutionnaires.

Dans son clip lo-fi, El Général apparaît tel un procureur guérillero, égrenant inexorablement les crimes du président tout en étant parfaitement conscient que l’État le poursuivrait: «Je vois trop d’injustices, j’ai donc décidé d’envoyer ce message même si on me dit que je finirai mort.» Ben Amor fut promptement arrêté et détenu pendant trois jours, mais peu après sa libération, le président Ben Ali s’enfuit en Arabie saoudite, première victime du Printemps arabe. Lors de son premier concert après le départ de Ben Ali, El Général lança une nouvelle chanson, tout aussi prophétique: «Égypte, Algérie, Libye, Maroc, tous doivent être libérés/Longue vie à la Tunisie libre!»

Bonus! Les cinq chansons contestataires les plus dansables

1. Carl Bean – I Was Born This Way (1977)

2. Frankie Goes to Hollywood – Two Tribes (1984)

3. Fela Kuti & Afrika 70 – Zombie (1976)

4. Curtis Mayfield – Move on Up (1970)

5. Public Enemy – Fight the Power (1989)

Nina Shen Rastogi

Traduit par Bérangère Viennot

Article modifié le 15 avril: Une erreur de date s'était glissée en ce qui concerne la chanson d'El Général. Comme nous l'a fait remarquer un internaute, sa mise en ligne est antérieure au suicide par immolation de Mohamed Bouazizi.


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Nina Shen Rastogi
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