Économie

Pourquoi Carlos Ghosn n’a pas sauté

Temps de lecture : 4 min

Carlos Ghosn, qui s’était exposé dans la vraie fausse affaire d’espionnage de Renault, conserve son poste de président. Stratégiquement, il est intouchable alors que la structure de l’Alliance Renault-Nissan doit évoluer.

Carlos Ghosn au siège de Nissan à Yokohama, en février 2011. REUTERS/Yuriko Naka
Carlos Ghosn au siège de Nissan à Yokohama, en février 2011. REUTERS/Yuriko Nakao

Carlos Ghosn, à la tête de Renault, est inamovible. Grâce à Nissan. Et à la structure de l’Alliance entre les deux constructeurs français et japonais. Car le président de Renault est également celui de Nissan, et de l’Alliance des deux. Ce qui en fait, pour l’instant, un «intouchable» malgré les dégâts collatéraux de sa gestion de la fausse affaire d’espionnage.

Lorsque Renault entre en 1999 au capital de Nissan à la dérive, Louis Schweitzer, alors PDG du groupe français, charge Carlos Ghosn d’opérer le redressement. Nommé président du constructeur japonais pour avoir les coudées franches dans cette entreprise, ce-dernier atteint son objectif. Manager «multiculturel», il réalise un tour de force que personne ne croyait possible: être un occidental légitimé au sein d’un groupe japonais pour l’amener à changer de culture. En sortant Nissan du trou, il est considéré comme une sorte de dieu vivant dans l’univers entrepreneurial japonais.

Lorsque Louis Schweitzer lui laisse les commandes de Renault en 2005, Carlos Ghosn est toujours président de Nissan, et également de leur filiale commune Renault-Nissan BV, une entreprise de droit néerlandais détenue à parité par les deux constructeurs et en charge d’élaborer une stratégie commune et de développer des synergies. Qu’à cela ne tienne: avec une présidence de plus, il a l’occasion d’en exercer trois en même temps. Il devient ainsi la pierre angulaire d’une alliance qui, en additionnant les productions des deux groupes, est aujourd’hui classée au troisième rang mondial des constructeurs automobiles.

Sans Nissan, Renault se dégonflerait

Dans l’intervalle, les rapports de force ont bien évolué. Renault est toujours, en théorie, le socle de l’Alliance avec 43,4% du capital de Nissan alors que le Japonais ne détient que 15% du Français. Mais sur le terrain, les rôles sont inversés. Par exemple, Nissan a vendu l’an dernier environ 1 million de voitures de plus que le groupe Renault (y compris Dacia et Renault Samsung). Le chiffre d’affaires du Japonais, selon ses prévisions pour l’exercice 2010 (clos en mars 2011), est carrément le double de celui du Français.

Certes, le résultat net de Renault à 3,5 milliards d’euros est supérieur à celui de Nissan (2,4 milliards d’euros), mais il intègre un gros milliard provenant de la quote-part de Nissan dans le résultat (il est même arrivé que cette quote-part soit deux fois plus élevée, en 2005). Et la valeur en bourse de Nissan est aujourd’hui deux fois plus élevée que celle de Renault.

Il est clair que, sans Nissan, Renault se dégonflerait. Et que, même en conservant la structure de l’Alliance, le groupe français se tirerait une balle dans le pied s’il se mettait à dos le président de Nissan. Or, c’est bien ce qui aurait pu se passer si le conseil d’administration du groupe français avait désavoué Carlos Ghosn dans la vraie-fausse affaire d’espionnage si mal gérée qu’elle est devenue une affaire d’Etat avant d’être ramenée à une vulgaire histoire d’escroquerie à la Bibi Fricotin, comme la qualifie François Baroin, ministre du Budget et porte-parole du gouvernement. Mais s’il y a eu des évictions, Carlos Ghosn ne fut pas concerné.

Exposé mais blanchi

Une enquête a été menée pour reconstituer les faits qui ont déclenché cette crise interne : «Rien dans l’audit ne me met en cause», insiste Carlos Ghosn dans une interview aux Echos. Mais la suspicion d’espionnage sur des faits non étayés, et la justification sur les médias du licenciement des cadres suspectés, a été portée par le patron de Renault. Il s’est lui-même publiquement engagé pour donner plus de poids à une affaire qui a fait «pschitt».

Si la question d’une démission lui est si souvent posée, c’est qu’elle ne semble pas si incongrue. Et alors que l’Etat détient toujours 15% du capital de Renault, on a entendu des ministres du gouvernement – Christine Lagarde et Eric Besson – très critiques sur la gestion de cette crise et réclamant que «toutes les conclusions soient tirées», alors que des membres de la majorité avançaient l’hypothèse d’une telle démission.

Mais supposons que Carlos Ghosn soit contraint de se démettre de sa fonction en France, tout en conservant celle au Japon : que deviendrait Renault si le groupe devait ensuite composer avec un président de Nissan dont la priorité serait de déconstruire l’Alliance ?

La perspective d’un rééquilibrage au sein de l’Alliance

Or, le schéma établi voilà douze ans est en passe d’évoluer. Carlos Ghosn lui-même l’a évoqué en mars, considérant qu’il s’agissait d’un de ses plus grands défis. Il réfute toute idée de fusion afin de préserver l’identité de chaque groupe. Et alors que la presse japonaise avait cru comprendre que le patron de l’Alliance envisagerait la constitution d’une holding de tête qui aurait possédé des participations dans chaque constructeur (ce n’est pas le cas de Renault-Nissan BV, qui est au contraire une filiale commune des deux constructeurs), Nissan a démenti cette interprétation sans nier qu’une évolution était plausible. Quoi qu’il en soi, les marchés financiers exercent une pression pour obliger à un rééquilibrage au sein de l’Alliance qui tienne compte des forces en présence, opération qui devrait favoriser le Japonais plutôt que le Français.

L’Etat français actionnaire semble veiller au grain, à la fois pour ne pas être prisonnier d’une stratégie qui diluerait sa participation au capital de Renault, et pour que le patron du groupe français exerce ses responsabilités sur le territoire français. Par exemple, alors qu’on lui reprochait de réduire les investissements en France, Carlos Ghosn a affirmé en février dernier que Renault allait investir dans l’Hexagone 5,7 milliards d’euros sur trois ans, presqu’autant que sur les sept dernières années. Une façon de démontrer que, après le soutien manifesté par l’Etat actionnaire en pleine crise économique, le constructeur ne désertait pas son berceau.

Mais il est clair que pour l’Etat actionnaire, si la structure de l’Alliance doit évoluer, mieux vaut avoir chez Nissan un président qui, pour ne nuire aux intérêts de personne, ne soit pas… contre Renault. Ce qui impliquait de ne pas rompre les ponts avec Carlos Ghosn.

Gilles Bridier

Gilles Bridier Journaliste

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