Monde

Menaces et agressions contre la presse au Togo

Temps de lecture : 2 min

Franck Ekon a été correspondant de l'Agence France-Presse à Lomé entre 2000 et 2002. Une expérience passionnante mais douloureuse. Entre harcèlement, flicage permanent, et menaces proférées par les plus hautes autorités politiques ou militaires, il raconte un quotidien peu connu des journalistes qui ont la chance de faire leur travail dans des pays libres. Contraint à l'exil forcé, ce jeune journaliste est aujourd'hui installé à Paris.

«Le paradoxe de la presse est frappant au Togo. Il existe une presse privée abondante dans mon pays. Mais la liberté de ton accordée en apparence aux journaux masque en réalité un verrouillage implacable. Qu'on ne s'y trompe pas, le sourire du ministre de la Communication fait vite place à l'hystérie agressive de l'agent en mission pour le chef de l'Etat. Dans ce décor, le correspondant de l'AFP est en première ligne et subit quotidiennement l'ire d'une escouade zélée faite de ministres, de capitaines de police et de gendarmes.

Le mode opératoire est simple: des coups de fil intempestifs et répétés, des menaces à peine voilées, la surveillance du domicile et des convocations au poste pour d'interminables séances d'explications de texte...

Sous le règne de Gnassingbé Eyadéma, les rapports avec la presse étaient très difficiles. Pour une simple dépêche sur une grève d'étudiants, le gouvernement au grand complet était convoqué, toutes affaires cessantes, à la résidence du maître du Togo. Le correspondant fautif, sommé de se présenter à l'aube devant cette cour, n'en ressortait souvent qu'en début de soirée après avoir été copieusement admonesté. Sans possibilité, bien entendu, d'exercer son droit de réponse. «Ou tu rédiges un démenti, ici et maintenant, ou c'est la prison», pouvait-on s'entendre dire.

Et gare à vous si vous avez l'outrecuidance de protester devant ce «peloton» de redressement. Feu Léopold Ayivi, lui aussi correspondant de l'AFP à Lomé, en a fait les frais, de la plus dramatique des manières. En 1993, plusieurs individus lui ont tiré dessus dans la capitale togolaise. Il est mort quelque temps après. Un ancien journaliste du service anglais de RFI a eu plus de chance: en 2002, pour avoir diffusé des sons de manifestants de l'opposition criant leur ras-le-bol, il a été immédiatement limogé de RFI sur «instruction» des autorités togolaises. Avec en prime son renvoi de Radio Lomé, la station gouvernementale, pour laquelle il travaillait également.

En 2001, j'ai été kidnappé en pleine rue par des miliaires en civil qui m'ont conduit au ministère de l'Intérieur. Là, devant un parterre de journalistes rassemblés pour l'occasion, il me fut demandé de lire, face aux caméras de la télévision nationale, un document démentant la répression d'une manifestation par les forces de sécurité. J'ai refusé. Le lendemain, le ministère de la Communication a fait publier dans la presse un communiqué prétendant que j'avais reconnu la fausseté de mes informations et présenté des excuses! Entre-temps, des inconnus avaient fouillé mon domicile.

Le président Eyadéma, pourtant débordé par ses activités de chef d'Etat, parvenait toujours à trouver un créneau dans son emploi du temps pour administrer aux journalistes des leçons de déontologie.

En 2002, j'y eu droit, une dernière fois. J'avais écrit un papier sur la signature de l'accord-cadre de Lomé prévoyant la tenue d'élections au Togo. Cette fois-ci, les conseillers du président me demandèrent de révéler le nom d'une de mes sources qui avait déclaré, sous couvert d'anonymat, que le gouvernement avait une part de responsabilité dans le blocage du pays. «Toi, tu es Togolais et tu travailles contre ton pays! Je vais te faire corriger!», m'a lancé le Président en personne, avant de sortir de la pièce et me laisser entre les mains de ses sbires. Plus tard, des militaires m'ont brutalement interpellé et m'ont promis que «l'affaire n'en resterait pas là»...

Par Franck Ekon, ancien correspondant de l'AFP à Lomé.

La chronique de Reporters Sans Frontières

Crédit photo RSF, Frank Ekon

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