Monde

L'Otan en mission de façade

Anne Applebaum, mis à jour le 13.04.2011 à 19 h 08

Pourquoi il est totalement faux de décrire la guerre en Libye comme une «opération de l’Otan».

Combattant rebelle dans la ville d'Ajdabiyah, le 11 avril 2011. REUTERS/Yannis B

Combattant rebelle dans la ville d'Ajdabiyah, le 11 avril 2011. REUTERS/Yannis Behrakis

Lors d’une tournée organisée dans un hôpital de Tripoli la semaine dernière, les journalistes occidentaux sous bonne escorte gouvernementale se sont vus présenter des preuves des «pertes civiles» provoquées par les frappes aériennes de l’Otan. Ils ne furent pas le moins du monde dupés, et le guide le savait: «C’est même pas du sang humain!», cria-t-il, manifestement écoeuré par la pathétique propagande de son gouvernement.

Cet incident était pain béni pour rédiger des articles sarcastiques. Nous autres, journalistes occidentaux aimons à nous moquer des dictateurs étrangers qui tentent de nous manipuler. Mais relevons-nous aussi souvent les manipulations de nos propres gouvernants? Si la chose n’est pas aussi ouvertement ridicule que du faux sang, lorsque les chefs d’Etat occidentaux décrivent la campagne de Libye comme une «opération de l’Otan» ils se montrent, pour le moins, assez économes avec la vérité.

Considérez la chose: Il n’y a eu aucune discussion au sein de l’Otan sur l’opération, aucun débat, aucun vote, aucune planification combinée. Techniquement, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord n’intervient que lorsqu’un membre de l’Otan est attaqué. La guerre en Afghanistan faisait suite à une telle attaque et fut, au départ, considérée comme une attaque à l’encontre d’un ennemi commun. En Libye, les choses sont différentes: il n’y a pas eu d’attaque, pas d’ennemi commun et il n’y a pas même de consensus. Deux membres clés de l’Otan, la Turquie et l’Allemagne se sont ouvertement opposés à la mission en Libye et refusent de jouer le moindre rôle opérationnel.

Le désengagement des Etats-Unis de l'Otan

Un petit nombre de plus petits membres ont également fait part de leurs objections en coulisses et se contentent de fournir un maigre appui en nourriture. Le secrétaire-général de l’Otan a passé les derniers jours à faire la tournée des capitales des petits Etats européens à la recherche de nouveaux avions. À plus d’une reprise, cela lui a été refusé.

Et même ceux qui soutiennent la mission ne font pas grand-chose. Avec un certain décorum, le gouvernement suédois a  autorisé l’utilisation d’appareils suédois pour la première fois depuis plus de 40 ans. Mais hélas, les avions suédois n’ont reçu pour mission que de faire appliquer la zone d’exclusion aérienne. Cela signifie qu’ils ont le droit d’abattre des avions libyens, mais pas de bombarder des cibles au sol. Le gouvernement libyen ne disposant plus d’un seul avion, gageons que les Suédois rempliront leur mission sans trop de difficulté.

Mais les avions hollandais opèrent dans les mêmes conditions et quant aux appareils norvégiens, ils ont reçu autorisation de bombarder les aérodromes libyens, sans plus. Les avions italiens ont effectué plus de cent sorties, mais n’ont pas, pour l’instant largué la moindre bombe. Les Canadiens en font un peu plus, il est vrai – mais les responsables politiques canadiens font tout leur possible pour éviter d’en parler.

Quant aux Etats-Unis, on pourrait aisément pardonner à quiconque penserait qu’ils ne font plus partie de l’Otan. Il était étrange, voire effrayant, d’entendre les représentants américains parler ces derniers jours de l’Organisation comme s’il s’agissait d’une entité étrangère et extérieure. Le président Obama a insisté sur le fait que c’était «l’Otan» qui était en charge des opérations en Libye ce qui, pour lui, semble signifier que l’armée américaine n’est par conséquent pas impliquée.

«Ce ne sont pas nos avions qui feront appliquer la zone d’interdiction aérienne», a déclaré le président américain au début de la campagne de bombardement et, de fait, voilà plusieurs jours que les appareils américains ne participent plus aux opérations. C’est extraordinaire, surtout si l’on songe au fait que, la semaine dernière encore, la plupart des gens pensaient que l’Otan était une alliance dirigée par les Etats-Unis.

La première opération franco-britannique depuis Suez

En réalité, l’expédition de Libye est, depuis le départ, un projet franco-britannique. Mais aucun des deux pays n’entend assumer la responsabilité de l’opération – et aucun des deux ne semble se fier à son partenaire. Les Français maugréent que le retrait américain a encouragé Kadhafi; les Britanniques pensaient il y a peu que les Français pourraient se trouver davantage impliqués dans la guerre civile qui se développait dans leur ancienne colonie de Côte-d’Ivoire (cet article a été rédigé avant l’arrestation de Laurent Gbagbo, NdT). Cette incapacité à coopérer n’est pas une réelle surprise. Il s’agit après tout de la première opération anglo-française conjointe depuis  l’expédition de Suez de 1956, qui s’est soldée par un fiasco.

Mais si cette alliance historiquement non fiable des Anglais et des Français s’avérait incapable de mener une opération de longue haleine à son terme, que va-t-il se passer? Il n’existe aucune force européenne pour prendre le relais. Il n’y a même pas de politique étrangère européenne: des années de diplomatie, de débats et de référendums nationaux à rallonge ont fini par déboucher il y a quelques années, sur la création de deux postes totalement dépourvus de pouvoir, ceux de «Président» et de «ministre des Affaires étrangères» de l’Europe.

Les tentatives de mettre sur pied une armée européenne n’ont jamais dépassé le cadre purement symbolique. Si la France et la Grande-Bretagne venaient à manquer d’avions, de kérosène, d’argent ou d’enthousiasme, alors tout s’arrêterait. Et l’Otan – organisation qui, je le répète, n’a ni planifié, ni préparé ni même voté pour une intervention en Libye – endossera le massacre. L’utilisation de son nom, en Libye, est une fiction. Mais l’affaiblissement de l’Otan qui pourrait en découler serait, quant à lui, affreusement réel.

Anne Applebaum

Traduit par Antoine Bourguillau

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