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Le programme économique du FN par ceux qui l'ont «inspiré»

Fonderie d'or en suisse, en 2008. REUTERS/Arnd Wiegmann

Fonderie d'or en suisse, en 2008. REUTERS/Arnd Wiegmann

Pour appuyer son programme économique, Marine Le Pen se réclame des travaux d’économistes reconnus. La plupart critiquent durement son projet.

Le 8 avril, Marine Le Pen présentait les grandes lignes de son programme économique pour 2012. «Il ne sera plus justifié de le qualifier de “fantaisiste”, “simpliste”, “ringard”, ou de je ne sais quel adjectif péjoratif», a-t-elle assuré, confirmant son intention d’élargir «l’expertise» du parti à d’autres thèmes que l’immigration et la sécurité.

Mesure principale de ce projet: la sortie de l’euro, le retour au franc national et la mise en place d’un protectionnisme économique. Pour appuyer son propos, la présidente du FN ne manque jamais de se prévaloir des travaux d’économistes reconnus, dont l’analyse de la situation rejoindrait la sienne. Mais est-ce vraiment le cas? Slate.fr a contacté la plupart de ces experts. Résultat: si le diagnostic de certains d’entre eux recoupe effectivement celui du Front national, pratiquement aucun n’adhère aux solutions proposées par le parti.

Christian Saint-Etienne: «Un suicide économique»

Professeur d’économie au Conservatoire national des Arts et Métiers, membre du Conseil d’analyse économique, Christian Saint-Etienne est irrité de voir son nom associé au FN. «Je me fous de ce parti», déclare-t-il avant d’accepter l’entretien:

«Sortir de l'euro serait suicidaire, prétendre le contraire est d'une stupidité sans nom. Notre dette, libellée en euro, exploserait. Un pays fort, comme l'Allemagne, peut se le permettre. Pas la France, avec ses 4 points de déficits extérieurs, ses 4 millions de chômeurs, son modèle basé sur la consommation et les loisirs quand celui de l'Allemagne se fonde sur l'industrie et les exportations. Certes, en l'état, l'euro n'est pas viable. On n'a pas fait les bons choix au départ. Aux Etats-Unis, les différences entre États sont compensées par l'Etat fédéral. Une fédéralisation de la zone euro, à 9 ou 10, serait ma solution préférée. Mais ce n'est évidemment pas l'analyse de Madame Le Pen.

Il serait tout aussi stupide de sortir de la loi de 1973: cela impliquerait de l'annuler elle, mais aussi le traité de Maastricht. Sortir de l'euro et de l'Europe, c'est aller vers une “albanisation” de la France. Quant à racheter la dette par émission de monnaie, comme le propose le FN, c'est préparer l'hyper-inflation et la banqueroute. Marine Le Pen se rend-elle compte du niveau de nullité de son programme?»

Jean-Luc Gréau: «Je ne veux pas d’une sortie de la zone euro»

Entre cet ancien expert au Medef, qui se place lui-même «au centre de la droite», et Marine Le Pen, pas grand-chose de commun a priori. D’autant qu’il explique n’avoir «jamais pris position publiquement pour la sortie de l’euro»:

«Je n’ai eu aucun contact avec Marine Le Pen, et, que je sache, elle n’a pas cherché à en avoir avec moi. Sur le fond, un éclatement de la zone euro serait un désastre économique. Ces pays verraient leur dette publique massacrée. Les plus forts, comme l’Allemagne, verraient se fermer leurs débouchés dans le reste de la zone. Je plaide plutôt pour une dévaluation de l’euro. Ensuite, si le FN dit que, économiquement, l’Europe est une passoire, nous sommes d’accord. Il faut des protections commerciales. Mais il n’est pas pertinent de s’en tenir à une protection aux frontières nationales. Il faudrait s’y mettre à 3 ou 4 pays européens.

Globalement, son discours me paraît tout de même un peu moins incongru que celui de son père. Il garde quand même un côté patchwork, avec des éléments de gauche, comme la sacralisation de la protection sociale, mais aussi l’accord par branche sur le temps de travail, qui était une position du Medef!»

Philippe Simmonot: «Je ne suis pas souverainiste»

A la différence de ses pairs, Philippe Simmonot a été directement approché par Marine Le Pen. «Je lui ai donné une consultation sur l’étalon-or», déclare ce docteur en sciences économiques à Paris X, refusant d’en dire plus sur le contenu de la rencontre. Le programme économique du FN fait effectivement référence au retour à un étalon métallique. Mais pour le reste, pas grand-chose de commun entre la pensée de l’économiste et celle de la présidente du FN:

«Je ne suis pas souverainiste, je suis même à l’opposé: pour moi, la monnaie n’est pas un attribut régalien. Je suis pour une sortie de l’euro, mais pas pour un retour au franc, à la souveraineté monétaire, à l’inflation. Ce serait une régression complète. Il faut une monnaie authentique, acceptable par tout le monde. Et la seule monnaie universelle, c’est l’or, ou l’argent pour les dépenses moins importantes.

Je dis que si l’euro n’est pas tenable, c’est à cause des disparités entre les pays qui le partagent, pas parce qu’il provoquerait de l’inflation. Je ne me retrouve pas non plus dans le volet protectionniste du programme du FN, puisque je suis libre-échangiste. Ce sont les problèmes de monnaie qui vicient la mondialisation.»

Jacques Sapir: «Un sentiment de grand amateurisme»

Nous n’avons pas réussi à joindre directement Jacques Sapir. Cet économiste réputé proche du Front de Gauche s’est toutefois longuement exprimé sur le programme économique du FN chez Marianne2.fr. Selon lui, «rien de scandaleux» dans une feuille de route qui donne néanmoins «un sentiment de grand amateurisme» et ne «constitue pas une véritable alternative».

Plus que le fond du projet, c’est surtout son séquençage que critique l’économiste. Il se dit également sceptique sur la perspective d’une «sortie groupée» de l’euro: «La seule hypothèse crédible est celle d’actions unilatérales de certains pays (Grèce, Portugal, France…) faisant éclater à terme l’euro.» En outre, contrairement à certains de ses pairs, il qualifie de «folie furieuse» la référence à un étalon métallique, qui «renvoie au siècle siècle dernier».

Des critiques auxquelles le parti de Marine Le Pen a d’ailleurs réagi: «Des membres du FN m'ont rappelé pour me dire qu'ils étaient d'accord avec moi et allaient prendre en compte mes critiques», raconte l’économiste à Challenges.fr, pour qui «ça pose un problème. Si ce parti cherche désormais des positions cohérentes, et si Marine Le Pen continue à ne pas être condamnable moralement, il va falloir revoir toute la stratégie à son égard. On ne pourra plus l'exclure du débat politique».

Norman Palma: «Nous allons revenir aux monnaies et aux frontières nationales»

Ce docteur en économie, maître de conférence à La Sorbonne, n’a pas été approché par le Front national, mais ne s’émeut pas que le parti fasse référence à ses travaux. «On va vers la fin de l’euro et du système dollar, affirme-t-il. L’euro va mourir de ses contradictions internes»:

«Nous sommes à la veille de cet effondrement généralisé qui entraînera un retour aux monnaies et aux frontières nationales, qu’on le veuille ou non. Je ne pense pas que cela entraînera une explosion de la dette: comme celle-ci est libellée en euro, elle disparaîtra avec lui. C’est ce qui s’est produit en Amérique Latine avec l’effondrement du dollar au début des années 2000. Grâce à cela, par exemple, le Brésil qui avait une dette énorme s’est retrouvé avec un excédent considérable.»

Une analyse qui recoupe globalement celle du Front national.

Alain Cotta: «Simpliste»

Nous n’avons pas réussi à joindre ce professeur d’économie à HEC. Interrogé par le Parisien, il ne désavoue pas complètement le programme du FN, mais estime que celui-ci présente le problème de façon «simpliste».

Dominique Albertini

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