Economie

Les cerisiers et le FMI

Moisés Naím, mis à jour le 17.04.2011 à 9 h 18

Les manifestations contre la tenue du sommet conjoint du FMI et de la Banque mondiale (du 14 au 17 avril cette année) sont de moins en moins suivies. C’est la conséquence des grands changements qui se sont produits dans le monde.

A Washington en avril 2004, les altermondialistes dans les rues Hans Ericcson / Reuters

A Washington en avril 2004, les altermondialistes dans les rues Hans Ericcson / Reuters

Cerisiers en fleur et marches altermondialistes. Telles étaient les traditions printanières à Washington pendant des années. C’est fini: les jolis cerisiers fleurissent toujours, mais la mobilisation faiblit.

Ces manifestations de rue coïncidaient avec les sommets que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale organisent chaque année à cette période dans la capitale américaine. Les manifestants, venus nombreux du monde entier, protestaient contre l’économie de marché, la pauvreté et la politique étrangère américaine.

Ils avaient également des revendications spécifiques: le ralentissement des réformes économiques (l’austérité fiscale, la privatisation, la libéralisation commerciale, la déréglementation) que le FMI et la Banque mondiale posaient comme condition pour accorder des prêts aux pays; l’annulation des dettes des pays pauvres envers les banques internationales ou encore l’abrogation des accords de libre échange. Souvent, ces marches se terminaient par des affrontements avec la police.

Cette année, il y aura bien quelques rassemblements, mais ils seront plus clairsemés, moins houleux et visibles que les précédents. Pourquoi? Où sont passés les manifestants? Le déclin de ces protestations est symptomatique des changements majeurs qui se sont opérés dans le monde.

Nouvelle politique économique mondiale

Tout d’abord, les réformes économiques que le FMI exige des pays comme condition sine qua non de son aide ne sont plus si controversées. Presque tous les pays les ont appliquées chez eux. D’autre part, le FMI et la Banque mondiale sont devenus moins dogmatiques. Le FMI, par exemple, vient d’adopter une politique plus tolérante envers les contrôles auxquels sont soumis les capitaux étrangers dans certains pays – alors que le Fonds était auparavant intransigeant là-dessus.

Il ne semble pas non plus y avoir de motifs indiscutables pour protester contre les accords de libre échange: ces négociations mondiales sont au point mort depuis plus de dix ans. Et puis, c’est le soutien aux politiques sociales qui est prioritaire aujourd’hui.

Il existe des changements encore plus profonds. Pendant plusieurs dizaines d’années, les pays en développement participaient aux sommets conjoints du FMI et de la Banque mondiale pour obtenir de nouveaux prêts et négocier les réformes qu’ils opèreraient en échange d’une aide financière. Lors de ces réunions, ils avaient droit à des harangues des pays riches les exhortant à mener à bien des réformes politiques difficiles mais nécessaires pour renforcer leur économie.

De leur côté, les représentants des banques privées attendaient dans leur luxueux hôtel le défilé des ministres de l’Economie qui venaient quémander des crédits ou les convaincre sur la rentabilité d’investir dans leur pays respectif.

La croissance au rendez-vous chez les «pauvres»

Cette époque est révolue. Les pays pauvres d’autrefois bénéficient désormais d’une économie forte et d’importantes réserves internationales, tandis que beaucoup de pays riches sont en faillite. Au cours de la dernière décennie, les pays en développement ont connu une croissance moyenne de 6,1% par an. Tandis que, sur la même période, la croissance économique des pays riches était d’à peine 1,8%. En 2000, les pays en développement représentaient un cinquième du PIB mondial. Aujourd’hui, ils pèsent plus d’un tiers de ce chiffre.

Les marchés émergents, tels que la Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Indonésie, ont beaucoup mieux résisté à la récente crise financière que les pays développés. Ils n’ont pas sombré dans une profonde récession, comme l’Espagne; ils n’ont pas dû sauver leurs banques, comme les Etats-Unis; ils n’ont pas besoin de solliciter l’aide internationale, comme l’Irlande ou le Portugal, et ils n’ont guère besoin de coupes claires dans leurs dépenses publiques, comme le Royaume-Uni. A présent, ce sont les banques privées qui attendent patiemment de s’entretenir avec les ministres à Pékin, Brasilia et New Delhi.

Une nouvelle structure financière nécessaire mais encore inexistante

La nouvelle donne économique se manifeste à d’autres niveaux. Après chaque krach financier (en Amérique latine ou en Asie), les chefs d’Etats se réunissaient à la faveur de sommets qui débouchaient sur des promesses de réformes radicales du système financier. Le besoin d’une «nouvelle architecture financière internationale» est devenu la formule sacrée de chacune de ces réunions d’après-crise.

Cependant, cette nouvelle architecture ne voit jamais le jour. Une fois l’appréhension initiale dissipée, la volonté politique d’opérer des changements s’évapore. Les leaders cessent de parler de «nouvelle architecture financière», cédant le rôle principal à des technocrates qui promettent à la place d’améliorer «les rouages» du système: renforcement de la régulation bancaire et financière, révision des normes comptables, redéfinition du rôle des hedge funds et des agences de notation, etc.

Trop technique et pas assez humain pour manifester…

On a beaucoup plus de mal à encourager les jeunes idéalistes à protester, par exemple, contre les accords de Bâle III (dans le jargon financier, il s’agit des nouvelles dispositions de réglementation du capital des banques) qu’à les motiver à descendre dans la rue pour exiger l’annulation des dettes qui étouffent les pauvres.

Ce sont ces changements au niveau des idées, du pouvoir économique et des réalités politiques qui expliquent pourquoi, ce printemps, les cerisiers continuent de fleurir à Washington. Contrairement aux protestations contre le FMI.

Moíses Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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