France

Pourquoi j'aime le Télégramme

Yannick Cochennec, mis à jour le 16.04.2011 à 15 h 04

C'est un ovni dans la presse quotidienne régionale: il ne cesse de voir sa diffusion augmenter, il a su se mettre au web très tôt et sait particulièrement bien mailler son territoire.

Breton galette and cider / Anina2007 via FlickrCC License by

Breton galette and cider / Anina2007 via FlickrCC License by

 Avec un prénom et un nom pareils, je ne surprendrai personne en disant que je suis Breton, un Finistérien plus précisément. Et toute ma vie, j’ai lu le Télégramme que l’on continuait d’appeler le Télégramme de Brest il n’y a pas si longtemps encore, alors que le siège de ce quotidien régional se trouve à Morlaix. Je réside à Paris depuis 22 ans, mais il m’arrive de passer expressément acheter ce journal dans un des kiosques de la gare Montparnasse qui propose un éventail des éditions locales dont, parfois, celle qui m’est chère (Carhaix). Lorsque je «retourne au pays», le Télégramme est tous les jours sur la table du petit-déjeuner comme cela a toujours été le cas dans la famille depuis plus de 50 ans.

J’ai toujours aimé ce journal pour une simple raison: il est très bien fait. Pourquoi je vous parle de lui ? Parce qu’il continue de voir sa diffusion payée augmenter quand la très grande majorité des quotidiens, qu’ils soient nationaux ou régionaux, plongent de plus en plus. Dans son rapport annuel publié la semaine dernière, l’OJD, pour l’Office de Justification de la Diffusion, a publié tous les chiffres de la presse française et ils sont une mine d’informations parfois surprenantes. En 2010, la diffusion France payée du Télégramme s’est établie à 204.764 exemplaires. Elle était de 202.381 en 2009, 201.581 en 2008, 200.857 en 2007, 199.346 en 2006 et 196.277 en 2005. C’est donc un journal qui n’arrête pas de croître et d’atteindre des niveaux de vente tout simplement historiques depuis sa naissance à la Libération! Le voilà même devenu 10e quotidien national tandis que sa vocation première était celle d’être un départemental dévoué au seul Finistère. En cinq ans, son édition du dimanche, lancée en 1998, s’est, elle, catapultée de 132.091 à 154.232 exemplaires vendus.

Les autres quotidiens régionaux sont loin d’être à pareille fête. De 2005 à 2010, Ouest-France, premier quotidien régional et national et concurrent direct du Télégramme sur sa zone d’influence, est resté très stable, en perdant seulement quelques centaines d’exemplaires dans des volumes très élevés, de 760.367 à 757.115 journaux vendus. En revanche, le Parisien décline de 339.556 à 290.785, Sud Ouest de 314.249 à 293.224, la Voix du Nord de 293.004 à 265.280, le Dauphiné Libéré de 244.496 à 231.324, le Progrès de 228.972 à 207.270, la Nouvelle République du Centre-Ouest de 225.111 à 188.381, La Montagne de 197.480 à 187.836, la Dépêche du Midi de 196.122 à 182.416, les Dernières Nouvelles d’Alsace de 187.558 à 171.663, la Provence de 156.336 à 137.317…

Pas de potion magique

Dans ce contexte baissier semblant s’inscrire dans une tendance presque inexorable, la situation du Télégramme est donc stupéfiante à une époque où Internet paraît devoir condamner les quotidiens. Internet où le Télégramme, avec quelque 4 millions de visiteurs uniques par mois sur son site dédié, se distingue également et cela d’autant plus légitimement qu’il a été le premier quotidien régional à miser sur le Net en France dès 1996. Le Télégramme gagne donc sur tous les tableaux: le papier et le Net!

Vendu sur trois départements (le Finistère, les Côtes d’Armor et le Morbihan), le Télégramme prouve ainsi qu’il est encore possible de faire un quotidien à succès dans des quantités de vente relativement importantes avec une rédaction puissante de 210 journalistes et d’environ 600 correspondants. Et pour cela pas besoin de potion magique au pays des druides, juste un savoir-faire qui continue de faire ses preuves au sein d’une entreprise restée familiale et indépendante des groupes, celle des Coudurier.

Comme je l’ai déjà dit, c’est un très bon journal passé avec succès au format tabloïd voilà dix ans. Selon l’expression utilisée par les professionnels de la presse, il «a de la main», c’est-à-dire qu’il est épais tous les jours avec une moyenne de cinquante à soixante pages pour un prix très modéré de 0,80€. Et il propose un contenu riche qui ne se concentre pas exclusivement sur le local, même si c’est naturellement sa substance essentielle. L’international, le national, l’économie et le sport y sont notamment traités dans un certain détail.

Peut-être plus que les autres, la Bretagne est une région française très attachée à ses racines culturelles et les succès du Télégramme et d’Ouest-France pourraient accréditer l’idée que cet aspect identitaire est la cause essentielle de ces très jolies ventes. Constatons, c’est vrai, à titre exemple, que le Télégramme consacre chaque jour semaine une de ses pages à une information entièrement écrite en breton. Mais c’est seulement une partie de l’explication.

Le «régionalisme breton» n’est pas nouveau et ne s’est pas développé massivement dans la dernière période, comme le succès du label «produit en Bretagne» (des articles portent cette inscription en magasin pour susciter une vente défendant l’économie du pays) et le triomphe récent de la chanteuse Nolwenn Leroy, effet de circonstance plus que message symbolique, pourraient le faire croire.

Si ces journaux étaient mauvais ou moyens, ils seraient sanctionnés. Or, ils sont bons, voire très bons et ont en plus la chance d’être opposés l’un à l’autre. Et il vaut mieux avoir face à face deux combattants brillants pour faire des étincelles et s’améliorer sachant que le «match» promet de continuer, le Télégramme voulant gagner des lecteurs en lorgnant vers l’est de la Bretagne.

Chez vous, au petit matin

En couvrant le Finistère et l’ouest des Côtes d’Armor et du Morbihan grâce à tous ses correspondants, le Télégramme, mieux que Ouest-France, réussit, en fait, le tour de force de n’oublier presque personne dans ses pages jusqu’au hameau le plus reculé qui bénéficiera de son entrefilet.

Ce maillage serré du territoire se retrouve dans le système de distribution du journal qui s’appuie massivement sur le portage à domicile grâce à une armée de 700 livreurs, des salariés à temps partiel qui ont une autre activité professionnelle à côté. 75% des lecteurs du journal reçoivent ainsi leur exemplaire chez eux toutes les nuits entre 4 et 6h du matin dans la plupart des cas. En 2009, c’était le troisième plus fort taux de pénétration dans ce domaine derrière les Dernières Nouvelles d’Alsace (83%) et l’Alsace (77%) –les deux quotidiens alsaciens enregistrent, eux, une baisse de diffusion– alors que la moyenne des régionaux est de 43% (Ouest-France est à 52%).

La carte de diffusion des quotidiens régionaux français établie au terme de l’année 2009 est éloquente.

 

Carte des-diffusions-2009(2)
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Avec 206.000 exemplaires achetés entre le Télégramme et Ouest-France, le Finistère est le département français le plus consommateur de presse régionale alors qu’avec ses 910.000 habitants, il ne se classe qu’au 24e rang en termes de population. Même si ce succès n’est évidemment pas reproductible à loisir, il interroge et est même source d’espoir en rappelant aussi que le Télégramme a été le premier quotidien français à passer à la couleur dès 1968.

Innovation permanente, investissement sur l’avenir avec Internet et maintenant une télévision locale, grande proximité avec ses clients ont été en réalité les clés du succès du journal, mais n’est-ce pas, après tout, l’alpha et l’oméga de toute entreprise se voulant compétitive? Dans ce coin de la France, on en revient finalement encore à l’histoire du village gaulois qui résiste face à une vague qui, en principe, devrait l’emporter comme le reste du monde…

Yannick Cochennec

 

Yannick Cochennec
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