Economie

Qui veut étrangler le Portugal?

Gérard Horny, mis à jour le 13.04.2011 à 6 h 56

Certes, le pays va mal, mais ses variables économiques ne sont pas plus mauvaises que celles d'autres grands pays. La cure d'austérité qui lui sera imposé risque de l'achever.

A Lisbonne, le 7 avril. REUTERS/Rafael Marchante

A Lisbonne, le 7 avril. REUTERS/Rafael Marchante

Le 6 avril, José Socrates a officiellement demandé l’aide de l’Union européenne. Le Premier ministre du gouvernement portugais démissionnaire n’avait plus le choix. Les pressions exercées sur son pays étaient trop fortes. Il fallait qu’il se soumette.

Le suspense a finalement été de courte durée. Depuis le 31 mars, l’appel à l’aide extérieure paraissait inévitable. Ce jour-là, on avait appris que le déficit public s’était établi en 2010 à 8,6% du PIB, bien au-dessus de l’objectif officiel de 7,3%. Il n’y avait là rien de dramatique: pas de dérapage des finances de l’Etat, pas de laisser aller, simplement, avec Eurostat, une divergence d’interprétation des règles européennes qui contraignait le Portugal à réintégrer dans ses comptes les pertes d’une banque nationalisée et d’entreprises publiques de transport.

Mais, sur les marchés, cette nouvelle est tombée après une série de dégradations des notes attribuées à la dette publique portugaise par les agences de notation; c’était l’étincelle qui manquait pour allumer un bûcher déjà tout prêt. Le 5 avril, sur le marché obligataire, les investisseurs demandaient une rémunération de 10,4% pour prêter de l’argent à cinq ans au Portugal. Socrates n’avait plus le choix : il devait capituler.

«Nous considérons que le recours à une aide financière de l’Union européenne et du FMI est une nouvelle positive pour le pays», affirment, avec raison, Alexandra Estiot et Thibault Mercier, économistes à BNP Paribas. Mais, ainsi qu’ils le soulignent eux-mêmes, «la décision a été forcée par le fait que le pays n’avait plus accès au marché qu’à des conditions prohibitives». A l’évidence, «les marchés et les agences de notation ont réagi très rapidement et parfois brutalement» aux nouvelles en provenance du Portugal. Si José Socrates est aujourd’hui contraint d’accepter la main secourable que le FMI et l’Europe lui tendent, c’est bien parce que d’autres mains moins charitables l’ont préalablement poussé au bord du gouffre.

Le tort d'être un petit pays

Manifestement, s’il n’y avait pas eu auparavant les crises grecque et irlandaise, jamais le Portugal n’aurait connu cette humiliation. Son seul tort est d’être un petit pays avec une économie fragile dans une période où les prêteurs et les agences de notation ne veulent plus prendre le moindre risque. A la différence de la Grèce, le Portugal n’a jamais truqué ses comptes et ses finances publiques ne sont pas plus en crise que celles d’autres pays qui continuent à bénéficier de flux de capitaux; à la différence de l’Irlande, il n’a pas connu de bulle immobilière et de crise bancaire.

Quand on regarde les chiffres publiés par l’OCDE dans ses Perspectives économiques en novembre dernier, que constate-t-on? Certes le Portugal apparaît dans le bas des classements par sa situation budgétaire, mais il est en bonne compagnie. Pour le déficit des administrations publiques, en pourcentage du PIB, il se situe entre l’Espagne et la Grèce, mais devant la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Pour la dette publique, il se situe entre les Etats-Unis et la France; six autres pays de l’OCDE font moins bien que lui (Japon, Italie, Belgique, etc.).

Le problème du Portugal est d’avoir une économie qui manque de dynamisme depuis une décennie. Il est le premier pays de la zone euro à avoir failli aux règles du Pacte de stabilité et de croissance en 2001 et, depuis, il est resté constamment dans une position délicate. Et on peut penser que, après la crise de 2008, le gouvernement a mis un peu trop de temps à réagir. Mais, ensuite, José Socrates a pris les mesures qu’il fallait, et le moins que l’on puisse dire et qu’il n’a pas manqué de courage politique.

Cure d'austérité drastique

Trois plans d’austérité se sont succédés en moins d’un an, en mai 2010, en novembre, avec le budget pour 2011, et encore en décembre. Le quatrième plan lui a été fatal: le 23 mars 2011, il a été rejeté par le Parlement où  Socrates ne disposait que d’une majorité relative. Les mesures déjà prises faisaient mal: baisse du salaire des fonctionnaires au-delà de 1.500 euros mensuels (de 5% en moyenne, jusqu’à 10% pour les plus élevés), gel des retraites (le plan repoussé prévoyait même une baisse), coupe dans les dépenses sociales et de santé, hausse de 1 point de la TVA en juillet 2010, puis de 2 points au 1er janvier 2011.

La récompense de cette action? Une baisse continue des notes accordées à la dette publique portugaise et des exigences de taux d’intérêt accrues. Au cours des dernières semaines, les agences de notation se sont surpassées: le 24 mars, Standard & Poor’s et Fitch abaissent chacune leur note de deux crans d’un coup; le 29 mars, sans raison apparente, Standard & Poor’s récidive et baisse encore sa note d’un cran. Le 1er avril, pour ne pas être en reste, Fitch abaisse aussi sa note, et cette fois de trois crans d’un coup (ce qui est assez rare)! Le 5 avril Moody’s, restée plus tranquille jusque là, baisse sa note d’un cran. Il est vrai qu’auparavant, l’agence était occupée ailleurs: le 7 mars, elle avait dégradé la dette publique de la Grèce de trois crans d’un coup pour la ramener au rang de «hautement spéculative».

Il faut signaler que, selon la grille de notation de Standard & Poor’s, le Portugal n’est plus qu’à un cran au-dessus de la catégorie «spéculative». Or l’entrée dans cette zone est une condamnation grave: les statuts de nombreux investisseurs institutionnels leur interdisent d’acheter des titres à ce niveau de notation. Quant aux taux exigés, une seule comparaison suffit à situer le problème: le 1er avril, pour placer des titres à quatorze mois, le Portugal a dû payer deux points de pourcentage de plus que ce que demande le marché pour financer l’Allemagne à trente ans.

Quand le Portugal fait mieux que l'Allemagne

C’est normal, direz-vous, l’Allemagne est un pays riche à la croissance soutenue. On peut lui faire confiance. Cela est vrai, à un petit détail près: si l’on regarde les statistiques de l’OCDE (Panorama des comptes nationaux 2010), on constate que le Portugal a bien enregistré un taux de croissance moyen très faible entre 1999 et 2009, au-dessous de 1% l’an, mais qu’il est arrivé juste devant le Danemark et… l’Allemagne. Seuls deux autres pays de l’OCDE ont fait encore moins bien: le Japon et l’Italie.

Pour l’instant, portée par ses exportations, l’Allemagne fait figure de modèle et Angela Merkel, qui profite en matière de finances publiques, du travail effectué par son prédécesseur, peut se permettre d’écraser de ses exigences les pays du sud de l’Europe. Souhaitons que les pays de l’Union fassent preuve d’un peu plus de compréhension si l’Allemagne se traîne de nouveau dans cinq ou six ans dans les profondeurs du classement européen par son taux de croissance…

En attendant, les Portugais auront chèrement payé le rétablissement de leurs finances publiques, en supposant que la cure d’austérité qui leur sera imposée n’aura pas tué leur économie comme elle est en train de tuer celle de la Grèce.

L’histoire comporte tout de même une morale. Ainsi que le souligne Thibault Mercier, le Portugal a une grande faiblesse: il dépend beaucoup trop de l’extérieur pour le financement de sa dette publique (aux trois quarts par des non-résidents). Dans ce contexte, chaque baisse de la note attribuée par les agences de notation coûte une fortune. Avec une dette publique de 92% de son PIB, le Portugal est beaucoup plus fragile que le Japon qui a une dette représentant plus de 200 % de son PIB, mais financée presque intégralement par l’épargne des ménages nationaux. Dans ce dernier cas, les agences de notation peuvent faire ce qu’elle veulent, cela n’a aucune importance. La morale est évidente: seuls les riches peuvent vivre à crédit…

Gérard Horny

Gérard Horny
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Journaliste
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