Monde

Quand la censure russe frappe même Medvedev

Temps de lecture : 3 min

Qui, du Kremlin, de Poutine ou de l’opposition, est pris au piège des cyberattaques?

Medvedev et Poutine, en février 2011 à Moscou. REUTERS/Ivan Sekretarev
Medvedev et Poutine, en février 2011 à Moscou. REUTERS/Ivan Sekretarev

La censure peut avoir des aspects cocasses. A ses dépens. Une des plus importantes plateformes de blogs en Russie, LiveJournal.com, est victime depuis plusieurs jours d’attaques DDoS (déni de service, attaque qui consiste à submerger un site de demandes pour le rendre inaccessible). Le 30 mars 2011, un véritable tremblement de terre digital secoue LiveJournal –le trafic sur le site étant multiplié par 10–, suivi d’une série de répliques qui continuent à se faire sentir aujourd’hui.

Ces cyberattaques ont privé de l’accès au site jusqu’à 70% de ses utilisateurs, qui comptent dans leurs rangs de nombreux membres de l’opposition politique russe. Le blog de l’avocat Alexeï Navalny, qui dénonce régulièrement la corruption au sein du Kremlin, a été visé. Quelques semaines auparavant, des publicités anonymes invitaient sur différents sites freelance les internautes à «spammer» le site de l’avocat en échange d’une rémunération de 500 dollars par mois. Ce type d’attaques a également touché, le 7 avril, le site du journal indépendant Novaïa Gazeta, une des bêtes noires du régime. Celui-ci avait déjà subi une attaque DDoS en janvier 2010.

Opposants et dissidents ont tout de suite accusé le gouvernement d’être à l’origine d’une offensive dont le but, à leurs yeux, serait de museler les voix dissidentes à l’approche des élections législatives, en décembre 2011... et de la présidentielle trois mois plus tard.

Ilia Dronov, l’un des propriétaires de LiveJournal, a affirmé que «quelqu’un (voulait) vraiment que LiveJournal cesse d’exister». Anton Nossik, un pionnier de l’Internet russe et critique du pouvoir, a directement pointé du doigt «les agents de Vladislav Sourkov», éminence grise du Premier ministre, sorte de Richelieu de Poutine.

Medvedev, victime de la censure

Au milieu de cette censure, qui a ratissé large, un internaute de choix a vu sa page bloquée: le président Dmitri Medvedev en personne dont le site, hébergé par LiveJournal, a été rendu inaccessible plusieurs heures dans la journée du 6 avril. «J’estime que ces agissements sont révoltants et illégaux», pouvait-on lire sur son blog une fois l’accès rétabli. Victime collatérale ou cible ultime? Censure aveugle, myope ou au contraire dotée d’une très bonne vue? Difficile de savoir.

Les théories sont nombreuses sur les origines de cette attaque, se perdant dans les entrelacs compliqués et subtils de la politique russe.

Le blocage du blog présidentiel est-il une stratégie des hackers pour brouiller les pistes? A-t-il été mené par une frange de l’opposition en représailles à l’attaque contre LiveJournal? Est-il la conséquence d’un blocage en masse, sans distinction aucune des utilisateurs? Assiste-on a une répétition générale de la censure orchestrée par le pouvoir avant les grandes messes électorales pendant lesquelles Vladimir Poutine remettra sans doute sa candidature sur le tapis pour être directement opposé à Medvedev? Ou les censeurs se chauffent-ils les muscles en cas de débordement type révolution du jasmin?

Les analystes s’accordent sur une chose: cette attaque est élaborée et nécessite d’importantes ressources, humaines et financières.

La montée du Net en Russie

LiveJournal, créé en 1999 par un étudiant américain, est très populaire en Russie et héberge plus de 4,7 millions de blogs, traitant de sujets bien souvent absents des médias traditionnels.

La vente de la société en 2007 à l’entreprise SUP a fait craindre aux internautes une perte d’indépendance. L’opposant Boris Nemtsov ne s’est-il pas vu refuser la publication de son pamphlet Poutine. Corruption sur LiveJournal? Elle reste quoi qu’il en soit la plateforme de référence...

L’Internet russe (RuNet), si l’on inclut les pays russophones et la diaspora, a atteint une audience de 38 millions de personnes en 2010, d’après RuMetrica, soit 40% de plus que l’année passée.

Il émerge peu à peu dans les consciences de l’élite politique comme un enjeu de pouvoir, comme l’espace où basculent l’information, le militantisme, la liberté d’expression à défaut de trouver un terrain favorable dans les médias traditionnels et dans l’espace public.

En parallèle, les cyberattaques se sont multipliées en Russie ces dernières années, montrant que le régime commence à maîtriser la technique.

En général, les autorités ne pratiquent pas de filtrage systématique, mais exercent beaucoup de pressions sur les fournisseurs d’accès pour retirer les contenus indésirables. Le Service fédéral pour la supervision des communications, dont le directeur est nommé par le Premier ministre, assure une surveillance ciblée de quelques dissidents et blogueurs connus.

C’est à travers les blogs qu’ont émergé les grands scandales de corruption de ces dernières années. Ce sont eux qui ont relayé largement la mobilisation pour la défense forêt de Khimki –une forêt domaniale à quelques encablures de Moscou sous la menace d’un projet autoroutier–, et les mouvements sociaux qui se multiplient depuis le retour de la crise économique...

C’est là, plus qu’ailleurs, que s’organisent la résistance à l’autoritarisme et la pluralité de la société civile russe.

Laetitia Matiatos
Bureau Net
Reporters sans frontières

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