Eva Golinger, la fiancée yankee du Venezuela

Eva Golinger / DR

Eva Golinger / DR

Rencontre avec la jeune avocate new-yorkaise qui a conquis Hugo Chávez en lui transmettant des rapports confidentiels américains.

Son entrée dans le hall de l’hôtel Alba de Caracas ne passe pas inaperçue. En bottes de cuir noir et blouse échancrée sur un soutien-gorge rouge vif, Eva Golinger traverse la pièce d’un pas pressé et assuré, provoquant les regards et les commentaires. Un homme la prend par le bras et lui murmure: «J’aime beaucoup ce que vous faites, Eva.» La jeune femme sourit distraitement. C’est elle qui a choisi ce lieu de rendez-vous. Elle sait que dans cet ancien palace nationalisé par Hugo Chávez, elle ne rencontrera que des amis.

«Je reçois beaucoup de soutien de la population, les Vénézuéliens sont très spontanés donc il arrive qu’on me crie “je t’aime” dans la rue, mais on m’envoie aussi des menaces», explique-t-elle. Personne à Caracas n’est indifférent à la petite Américaine aux boucles châtain qui sur son blog, lors de débats télévisés, d’émissions radios ou dans les colonnes du quotidien Le Courrier de l’Orénoque, dont elle dirige la version anglaise, n’a de cesse de vanter la révolution du XXIe siècle d’Hugo Chávez et de conspuer l’«Empire» (comprenez les Etats-Unis, son pays).


Golinger: los paises del ALBA deben desarrollar... par teleSUR_tv

A 37 ans, l’avocate new-yorkaise est connue depuis plusieurs années au pays de Simon Bolivar pour ses révélations fracassantes des stratégies de l’administration américaine pour déstabiliser le chef de file de la gauche latine. Fin mars, elle publie ainsi sur le site socialiste Aporrea, entre autres, des éléments d’un document intitulé «Doctrine de guerre irrégulière de l’armée des Etats-Unis». Un texte de 2009 qui mettrait au jour, selon elle, les projets expansionnistes de Washington, et inclurait le Venezuela dans un «axe d’instabilité» au même titre que l’Irak ou l’Afrique du Nord, dans lequel il serait prioritaire pour les Américains de renforcer leur présence militaire. «Avec les récentes révoltes en Egypte, Tunisie, Yémen, Bahrein et Libye, les Etats-Unis ont rempli leurs objectifs: étendre leur présence militaire et s’assurer du contrôle sur les ressources stratégiques de cette région», écrit-elle.

Des méthodes un peu rapides

Le journaliste américain Jeremy Bigwood, qui a travaillé avec Eva Golinger, reconnaît l’intérêt de son travail dans une interview au New York Times:

«Personne n’a été capable d’attirer l’attention aussi bien qu’elle et pendant autant de temps sur des documents déclassifiés

L’enquêteur déplore pourtant le manque de rigueur de l’avocate à ses débuts, lorsqu’elle avait rendu public en 2007 un document de la CIA révélant l’Opération Tenaille, visant à déstabiliser le régime juste avant un référendum sur une réforme constitutionnelle. Tout porte à croire que ce document «rédigé en espagnol et non en anglais» était un faux… Une expérience qui l’aurait poussée à faire plus attention aux textes qu’on lui demande d’analyser, affirme-t-elle.

Mais pourquoi Eva Golinger, née Eve Golinger en Virginie et éduquée à New York, promise à une brillante carrière d’avocate, a-t-elle tout quitté pour le Venezuela ? «J’ai des origines vénézuéliennes», rappelle-t-elle avec un accent so american. Son amour du pays caribéen naît dans  les années 1990, lorsqu’elle vient étudier à Mérida, capitale des Andes, à la recherche de ses origines, puisque la famille de sa mère avait vécu à Cuba et au Venezuela. Une époque qu’elle décrit minée par «une crise économique et une répression politique terribles, une population triste, en adoration devant les Etats-Unis». L’étudiante, déjà rebelle, s’implique dans les mouvements de lutte contre le pouvoir en place. Elle se marie à un Vénézuélien et rentre avec lui à New York en 1998, où elle obtient un diplôme de droit à la City University.

C’est de la Big Apple qu’elle voit le jeune «Commandante» se faire élire avec 56% des voix à la tête du Venezuela. Elle est alors frappée par le «blocus médiatique» que forment les télévisions américaine contre ce nouveau président, qui, bien que démocratiquement élu, est présenté comme un dictateur. Le coup d’Etat raté contre Chávez en avril 2002 achève de la révolter profondément. «Après ce choc, je me suis mise à enquêter sur le rôle des médias et du gouvernement des Etats-Unis dans cette affaire, et j’ai demandé l’accès à des documents déclassifiés des agences américaines», raconte-t-elle tout en répondant à quelques coups de fil, en anglais... Un accès garanti à tout citoyen par la Loi américaine sur la liberté d’information mais qui demande une grande patience, entre le moment de la demande et l’obtention des documents.

Lorsqu’elle obtient enfin les anciens fichiers top-secrets, début 2004, elle reste abasourdie:

«C’était impressionnant, j’ai pu voir qu’avant le coup d’Etat Washington avait financé des groupes d’opposition à Chávez, c’était écrit noir sur blanc.»

C’est le déclic qu’attendait la jeune femme pour retourner au Venezuela. «Je ne pouvais pas me taire, j’ai senti l’obligation de transmettre ces preuves à Chávez», explique-t-elle gravement, le regard perdu au loin.

D’autant plus qu’à ce moment-là à Caracas, raconte l’avocate, les opposants soupçonnés d’être à l’origine du coup d’Etat demandent un référendum révocatoire contre le président.

Mais la confiance d’un des chefs d’Etat les plus anti-américains de la planète n’était pas gagnée d’avance pour Eva et son espagnol aux intonations très gringas. Elle rit aujourd’hui de l’humiliation ressentie lors de sa première tentative de rencontrer le Commandante, alors qu’une amie photographe dans l’équipe de presse du président l’invite à l’accompagner à l’enregistrement du show dominical Alo Presidente. Expulsée de l’avion par la directrice de la communication du président, elle se retrouve «toute seule sur une base militaire, en larmes».

Prête à aller «jusqu'au bout»

Le lendemain, le 11 avril 2004, deux ans jour pour jour après le coup d’Etat, le président demande à la voir. C’est un Hugo Chávez très détendu qui la reçoit, mais quand la petite Américaine sort les documents qu’elle a précieusement compilés, il se tait enfin et l’écoute, captivé. Elle sort de l’ombre et apparaît soudainement au côté de Chávez sur toutes les télévisions. Plusieurs mois plus tard, après avoir sorti de nouveaux éléments prouvant l’implication de la CIA dans le coup d’Etat de 2002, elle est sacrée «fiancée du Venezuela» par Chávez lui-même, lors d’un meeting dans le plus grand théâtre de Caracas. Elle sort alors un livre, Le Code Chávez, qui sera traduit en huit langues.

En bonne «fiancée», Eva accompagne le président dans plusieurs déplacements officiels dans des pays où son livre est traduit. Elle rencontre notamment Mahmoud Ahmadinejad qu’elle trouve «aimable», ou Alexandre Loukatchenko «très sympathique», dont le régime est selon elle «loin d’être une dictature». Mouammar Kadhafi lui laissera quant à lui l’impression d’«un artiste de performances plus qu’un chef d’Etat». Lorsqu’on évoque les manifestations de soutien d’Hugo Chávez au dictateur libyen, elle perd un peu de sa spontanéité, glisse un doigt dans son ras du cou de satin rouge avant de répondre. «Chávez a toujours suivi une ligne ferme de non-intervention, affirme-t-elle. De plus tous les pays ont eu des relations avec Kadhafi, le Venezuela comme les autres!» Elle profite de l’occasion pour réaffirmer son «dégoût du besoin constant des Etats-Unis de se mêler des affaires des autres».

Depuis 2005, la pasionaria vit à temps plein à Caracas, laissant derrière elle son cabinet d’avocat et son mari, «qui ne comprenait pas (sa) lutte». Elle retourne souvent à New York pour des conférences notamment, et avoue que c’est sa «ville préférée». «Je défendrais New York jusqu’à la mort!», clame-t-elle, le poing en l’air, en riant. Mais elle ne supporte pas la culture américaine «si conservatrice et consumériste». «Je ressens un instinct de protection envers le Venezuela, ce pays a été attaqué pendant des siècles», justifie-t-elle.

Elle se dit prête à aller «jusqu’au bout» pour défendre la révolution de Chávez, à qui elle concède un seul défaut:

«Il ne sait pas dire non: les gens lui demandent une maison, il la leur donne.»

Aujourd’hui, de plus en plus de chavistes font confiance à cette Américaine qu’ils ont longtemps soupçonné de collaborer avec la CIA. De son côté, elle affirme qu’elle n’a jamais été payée par le gouvernement bolivarien et qu’elle est «totalement indépendante».

Eva Golinger fascine au-delà du Venezuela, un réalisateur français (Rachid Hami) se serait même emparé de son histoire pour en faire une fiction à suspens. «C’est l’histoire d’une femme forte, qui a une histoire extraordinaire», raconte la muse en question.

Julie Pacorel

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