Agences de notation: comment avoir une bonne note?

Sud de l'Angleterre, le 15 mars 2011. REUTERS/Stefan Wermuth

Sud de l'Angleterre, le 15 mars 2011. REUTERS/Stefan Wermuth

Les Moody's, Standard & Poor's et autres Fitch... dégradent régulièrement les taux d'intérêts de pays qu'elles jugent peu fiables. L'inverse est-il possible?

Standard and Poor's a décidé de dégrader la France. Nous republions cet article écrit en avril 2011.

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Depuis que la Grèce a été mise à genoux par le poids de sa dette et de ses taux d'intérêts, le grand public a découvert le rôle des agences de notations, dont les avis déterminent largement les taux auxquels les États peuvent emprunter sur les marchés pour se financer. Pour établir leurs notes, ces agences, comme Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch disent se référer à quatre critères: la vigueur de l'économie, la stabilité institutionnelle, la solidité des finances publiques et la probabilité d'un risque, explique Bertrand du Marais de l'Université Paris Ouest Nanterre:

«Leur jugement n'est pas issu d'un modèle macroéconomique comme c'est le cas pour les projections des ministères ou des banques centrales. Il s'agit plus d'une opinion qualitative qu'un comité d'analystes interne adopte par un vote. Les pays sont alertés de la décision quelques heures avant qu'elle ne soit rendue publique».

Cela en fait-il des sources impartiales?

«Leur logique première reste le risque de défaillance ou d'insolvabilité. Mais beaucoup de leurs décisions pourraient être remises en cause. Ainsi, pourquoi dégrader la note de certains pays européens, mais ne pas toucher à celle des Etats-Unis, alors que leurs finances publiques sont aussi dans le rouge? Il est indéniable qu'elles prennent en compte d'autres critères que les seuls agrégats macroéconomiques, comme le fait que le dollar reste la première monnaie mondiale».

Des gouvernements pris dans l'engrenage

Ce pouvoir de faire la pluie et le beau temps sur les finances nationales est récent. Au départ, dans les années 90, les agences notaient les pays développés sans que ceux-ci les sollicitent, sur la seule base des informations publiques. «Par la suite, poursuit du Marais, ces États ont considéré que leur intérêt était de fournir des données supplémentaires aux agences dans l'espoir d'obtenir une notation plus fiable». Le début de l'engrenage. Les recommandations des agences ont gagné en influence alors «que dans le même temps les États avaient de plus en plus recours aux marchés financiers pour se financer. Ces derniers disposent de moyen de contrôle sur les agences - qui doivent par exemple être enregistrées auprès du ministère français des finances – mais ils ne peuvent pas remettre en cause leur pouvoir ou leurs méthodes», commente Bertrand du Marais.

Désormais, les gouvernements ont intégré la logique et cherchent à obtenir la meilleure note possible. Dans une étude du Fonds Monétaire International portant sur une période allant de 2007 à la mi-2010 et ne concernant que les pays européens, il est calculé que les trois principales agences de notations ont procédé à 28 dégradations de notes pour... une seule réévaluation.

Depuis, d'autres pays y sont arrivés. Quelle est leur recette ?

Turquie: la croissance

Premier cas et plus évident de tous: une situation économique fleurissante.

Octobre 2010. Bonne nouvelle pour l’éternel candidat à l'Union européenne. Moody's a fait passer la note turque «de stable à positive». Non par altruisme, mais en raison de la révision à la hausse de la croissance du pays, qui, selon les estimations pour 2010, devait passer à 6,5%.

Le raisonnement des agences est très simple: si les nouvelles intérieures sont bonnes et permettent d'envisager une amélioration des finances publiques du pays, rien n'empêche de réduire les taux d'intérêt des emprunts sur les marchés.

Les conséquences sont immédiates. Alors qu'un pays qui voit sa note dégradée va emprunter à des taux plus élevés, et donc payer plus d'intérêts, un pays considéré comme plus sûr en payera moins. «Il ne faut pas appliquer une grille de lecture morale aux notations. Ce ne sont pas des sentimentaux. Et cela va dans les deux sens. S'ils estiment un pays risqué, ils baisseront sa note. A l'inverse, si à leurs yeux la situation s'améliore, elle sera réévaluée», précise Nicolas Véron, économiste du Think Tank européen Bruegel.

Le «risque» pour les banques est celui de ne jamais revoir leur argent si le pays fait faillite, décide de restructurer sa dette ou de dévaluer sa monnaie.

L'envolée des taux peut rapidement devenir infernale quand des pays sont obligés d'emprunter pour rembourser leurs emprunts précédents arrivant à échéance comme c'était le cas pour la Grèce en 2010. L'aide versée par l'Union européenne devait justement permettre à Athènes de payer ses créances, sans emprunter directement sur les marchés mais auprès du  Fonds européen de stabilité financière, lui proposant des taux bien plus bas. Argent, que le pays devra quand même rembourser un jour ou l'autre.

Russie: ça dépend du pétrole

Début 2009, le Premier ministre russe, Vladimir Poutine est mécontent. L'agence de notation financière Fitch vient de dégrader la note de son pays. Selon la dépêche AFP de l'époque, c'est en raison de «la chute des cours du pétrole et des difficultés provoquées par la crise financière».

Sa réplique? Conspuer les agences privées et proposer la création d'agences «nationales fortes» capables de comprendre «les spécificités du marché russe».

Depuis, la donne a changé. En septembre 2010, la même agence a relevé la note, considérant que «l'économie russe se redressait après avoir été touchée de plein fouet par la crise financière mondiale. (…). La révision de notre perspective reflète la baisse de l'inflation d'une politique de change plus flexible (…) ainsi qu'une stabilisation du système bancaire (…) qui réduit les vulnérabilités financières du pays».

Pour Nicolas Véron, «la notation de la Russie dépend fortement de l'élément pétrole. Le pays a d'énormes réserves de pétrole et gaz. Lorsque le prix du baril remonte, sa capacité de remboursement augmente».

Ainsi, les pays disposant de larges ressources en matières premières de premier choix peuvent espérer tirer profit de l'envolée des prix sur les marchés pour augmenter leur crédibilité financière et voir leurs taux d'emprunt baisser, même si cela reste volatil. «Il ne faut pas non plus retirer aux Russes le mérite d'avoir mieux géré la crise financière que nous ne le pensions au début», souligne l'économiste.

Lettonie: suivre la logique

Ce raisonnement, un pays européen l'a particulièrement bien compris et intégré: la Lettonie. Avant la crise des subprimes, elle était considérée comme le «tigre balte», version nordique du «tigre celtique» irlandais. Mais dès la fin 2008, la descente aux enfers commence, avec une chute de 10% du PIB... Il faut l'intervention du Fonds monétaire international et de l'Union européenne pour sauver le pays, via un prêt de 7 milliards d'euros pour un pays de 2,2 millions d'habitants. Entre 2008 et 2009, c'est 25% de la richesse nationale qui est partie en fumée.

En échange de ces fonds, le gouvernement prend des mesures d'austérité drastiques, rarement vues  ailleurs: coupes dans les salaires (jusqu'à 60%), baisse des allocations sociales, suppression de communes, hausse de la TVA de 18 à 22%. Quant au chômage, il est monté jusqu'à 20% et était toujours à 18,3% au dernier trimestre 2010.

Pour quel résultat deux ans après? L'agence Fitch a fait passer, en septembre dernier, la note du pays de négative à stable. Pour le ministre des finances du pays de l'époque, Einars Repse, ce fut un «signal qui confirme que la Lettonie est parvenue à surmonter la crise économique».

Mais à quel prix? «Le coût a été très élevé mais n'a pas amené la société au point de rupture. Cela démontre une forte capacité de résilience [adaptation] du pays. La marge de manœuvre du gouvernement a été spectaculaire», analyse Nicolas Véron. «La même chose ne semble pas possible en Grèce et les agences le savent».

Ainsi, pour avoir une bonne note, vous avez le choix: trouvez du pétrole, ayez de la croissance ou mettez vous à l'austérité. Et surtout, prenez soit d'éviter l'agitation politique. Même démocratique.

Jean-Sébastien Lefebvre

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