Monde

La mue baroque de Skopje

Béatrice André, mis à jour le 11.04.2011 à 18 h 22

La capitale macédonienne était une ville d’architecture contemporaine? Plus maintenant. Son centre-ville est en plein chantier. Le projet est monumental, c’est certain, outrancier selon ses opposants. Mais qui s’y est vraiment opposé?

Skopje / Béatrice André

Skopje / Béatrice André

Des berges du Vardar, le fleuve qui traverse Skopje, il observe l’état des travaux. Vasil Stočevski, 65 ans, a voté pour le gouvernement en place en Macédoine et il est satisfait:

«C’était dans leur programme électoral, ils nous avaient prévenus qu’ils referaient le centre-ville. Quelque chose change, enfin.»

Vasil trouve juste le projet mégalomane, et cher pour un pays en crise. Le sourire aux lèvres, il ne s’étonne pas des rumeurs de corruption. Pour lui, c’est une maladie mondiale, comme un mal nécessaire.

«Grâce au Ciel, nous ne sommes pas les seuls à blanchir de l’argent! Seulement ici, cela s’exprime particulièrement bien.»

Les Macédoniens ont découvert Skopje 2014, le nouveau plan urbanistique du centre-ville de la capitale macédonienne, à la télévision il y a un an, dans un spot de l’Etat en trois dimensions, une vision de Skopje en 2014.

«J’étais en état de choc quand j’ai vu la vidéo», raconte, navrée, Danica Pavlovska, de l’Association des architectes de Macédoine.

Détruite en 1963 par un violent tremblement de terre, Skopje arbore le style contemporain du Japonais Kenzo Tange, l’architecte de la reconstruction. Le changement administré par Skopje 2014 est drastique: un passage du moderne au baroque.

Colossal

La vidéo présente une série de nouveautés, toutes regroupées sur la place centrale de Skopje: un arc de triomphe, une église orthodoxe, des statues de bronze ou de marbre des figures historiques du pays, et l’intégralité des façades, aujourd’hui marquées par le passé communiste de la ville, refaites dans un style néo-classique.

Une centaine de statues. Une coupole de verre ajoutée au-dessus du Parlement macédonien. Des fontaines jaillissant du Vardar, un nouveau pont piéton aux côtés du vieux pont de pierre, le symbole de la ville.

Le monument le plus extravagant du projet est la statue de bronze d’Alexandre le Grand. Son piédestal est aujourd’hui terminé. Le héros antique de 23 mètres serait entouré de fontaines, qui diffuseraient en boucle des chansons du défunt Toše Proeski, la pop star la plus adulée du pays.

L’inventaire est impossible, une valse des chiffres pour un projet dont on ne connaît pas le prix. Si on l’estime à 200 millions d’euros, peu d’informations circulent, hormis la vidéo tant controversée.

Les Macédoniens découvrent l’ensemble au fil des constructions, intensives. Comme cette statue de chevalier au galop, Karpoš, opposant de l’empire ottoman du XVIIe siècle. Elle a été installée pendant la nuit au pied du palais de justice à colonnes antiques.

Skopje 2014 a été conçu pour impressionner. Vangel Božinoski, architecte macédonien de renom, est l’un des penseurs de cette révolution urbanistique. S’il dit être arrivé après la conception du projet, il a accepté de le défendre au nom de l’Etat.

«Le gouvernement cherche à donner une position à la Macédoine dans la culture européenne. Personne ne sait où est la Macédoine! Avec ce projet, le gouvernement essaie d’entrer dans la famille des capitales d’Europe.»

Il n’y a pas que le baroque, le style choisi de manière unilatérale par le gouvernement, qui choque la Première Archi-brigade, un collectif de jeunes architectes. Ils réfutent en bloc le plan urbanistique, chaotique selon eux, avec une concentration des bâtiments qui boucherait le lieu le plus fréquenté de Skopje.

«Rien dans ce plan n’est fait pour améliorer notre quotidien. Quelqu’un a décidé de profiter de son pouvoir pour laisser une trace indélébile de son passage.»

Aneta Spaseska, de l’Archi-brigade, ne citera pas le nom du Premier ministre, Nikola Gruevski, pressenti comme l’initiateur de Skopje 2014. Comme si la crainte du pouvoir était ancrée.

Projet mégalo, opposition discrète

Après avoir été poursuivis en justice pour trouble à l’ordre public, lors de leur première manifestation, les membres du collectif ont choisi d’exprimer leur opposition de manière plus discrète.

Par des publications, des expositions, et ce séminaire, auquel Ole Bouman, directeur de l'Institut néerlandais de l'architecture (NAi) à Rotterdam, a été invité.

«Je me demande combien de temps continuera cette transformation, qui sera dramatique et irréversible, sans que les Macédoniens ne réagissent. On dirait un film que les gens regardent, et non pas une vie qui est vécue.»

La controverse soulevée par le projet Skopje 2014 lorsqu’il a été rendu public s’est complètement dissipée. Les dénonciations autour du manque de transparence et du nationalisme du projet subsistent, mais pas les actions concrètes.

«Il est trop tard, on construit désormais», conclut Danica Pavlovska, qui prévoit avec son association d’architectes d’écrire un «re-design» de Skopje 2014, une fois qu’il sera construit. Les plus téméraires, la chorale Raspeani Skopjani, chantaient «Nous sommes de Skopje» sur la place de la ville, pour signifier qu’ils n’avaient pas été consultés.

Pendant ce temps, le bruit des travaux, lancinants, animent la grand-place, où chacun vaque à ses occupations. Comparé à l’ampleur du projet, l’opposition est insignifiante.

Car en Macédoine, critiquer reste une activité politique. La société civile y est devenue allergique. Comme une énorme partie des emplois est liée à l’appartenance aux partis politiques, beaucoup préfèrent se taire. On ne souhaite pas perdre son travail quand le taux de chômage culmine à 38%.

La peur d’être étiqueté politiquement pourrait expliquer en grande partie la discrétion des mouvements d’opposition à la métamorphose de Skopje.

Skopje 2014 a en revanche des fans, comme ce passant emballé, Robert Dimitrovski:

«C’est un projet magnifique, qui restera pour les générations à venir. Et surtout, il attirera les touristes!»

Ole Bouman, du NAI, résume le projet politique du gouvernement macédonien par le fameux slogan «Just do it».

«Nos gouvernements n’ont plus la patience de laisser une ville se développer à son rythme, dirait-on?» 

Il compare ce qui se passe à Skopje au projet faramineux d’Abou Dabi, aux Émirats arabes unis et de la ville du roi Abdallah en Arabie saoudite:

«Vouloir changer la face d’une capitale d’un jour à l’autre est une tendance historique. C’est un fait unique en Europe. La question qui suit, naturellement est: est-ce vraiment l’image que Skopje souhaite avoir?»

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