L’humanitaire, c’est de la logistique
Coordination, centrale d’achat, coopération sur le terrain: les ONG s’organisent pour rendre leur action plus efficace.
- Une collecte de la Croix Rouge américaine pour les victimes japonaises, à Los Angeles, le 15 mars 2011. REUTERS/Lucy Nicholson -
Après le récent tsunami au Japon et l’impossibilité pour les équipes de sauveteurs d’accéder pendant plusieurs jours aux zones dévastées, la question de la logistique humanitaire est posée une nouvelle fois, comme en Thaïlande fin 2004 après le tsunami ou à Haïti après le séisme de janvier 2010.
Certes, un pays comme le Japon possède des capacités d’intervention après une catastrophe naturelle dont ne disposent pas des pays beaucoup moins riches et techniquement moins avancés, comme les deux précédemment cités ou le Chili (qui subit également un séisme en 2008 et 2010), ou la Birmanie (tremblement de terre en 2008) et bien d’autres.
Mais même les secours japonais, on l’a vu, peuvent être tenus en échec par l’ampleur des destructions, incapables de se projeter sur les lieux de la catastrophe. Dans le cas d’une catastrophe nucléaire, dont le Japon est aussi victime, c’est pire: aucune logistique n’est adaptée.
La logistique à la base des secours
Dans ces conditions, on perçoit l’importance de la logistique humanitaire sans laquelle aucune forme de solidarité et d’aide ne peut se déployer. Diego Vega, universitaire et doctorant en humanitaire, estime pour sa part que la logistique représente aujourd’hui «80% de l’action humanitaire».
Pourtant, le concept est relativement récent. Les travaux qui y ont fait référence pour la première fois ne remontent qu’à 1995. Mais en quinze ans, les procédures se sont affinées pour rendre plus efficaces les interventions des ONG humanitaires.
Selon que l’on se situe dans l’urgence (durant les trois mois qui suivent une catastrophe naturelle), la récupération (qui recouvre la réhabilitation et la reconstruction sur les zones dévastées au cours des trois années suivantes), ou la préparation (qui consiste à entretenir des stocks de matériels d’intervention pour répondre à l’urgence), les moyens à mettre en œuvre sont distincts. Mais ils se complètent.
MSF, centrale d’achats
Pour Bruno Delouche, directeur général adjoint de MSF Logistique qui intervenait au Salon international du transport et de la logistique fin mars, l’urgence et la complexité sont les caractéristiques principales de l’action d’une ONG après une catastrophe.
Impossibles à maîtriser: la planification est par définition impossible. Mais pas l’anticipation. Au plan logistique, Médecins sans frontières a créé une centrale à Mérignac capable d’équiper des équipes chargées d’intervenir sur toute forme de pathologie ou de crise.
Kit hôpital, kit médico-chirurgie, kit-vaccination… au total, 400 kits sont ainsi références. Par ailleurs, 4.500 palettes de médicaments sont stockées sur place. Les 90 personnes qui travaillent à la centrale approvisionnent ainsi les équipes de MSF dans 80 pays.
Mais pas seulement. Car MSF Logistique sert également de centrale d’achats pour d’autres ONG humanitaires, ce qui est une bonne façon d’optimiser les coûts comme dans n’importe quelle autre chaîne d’approvisionnements.
D’autres organisations sont possibles: par exemple, la Croix Rouge a développé une logistique un peu différente avec un centre de stockage central pour chaque continent.
L’acheminement du plateau technique est l’un des objectifs fondamentaux de la logistique humanitaire en cas de catastrophe. L’assistance médicale est prioritaire: la logistique doit trouver des solutions. Si le plateau technique évolue, pas question pour les ONG de se priver d’une plus grande efficacité parce que l’intendance ne suivrait pas.
Au Chili, par exemple, Bruno Delouche a dû installer un hôpital en pleine montagne. Lorsque des ONG convergent vers le même théâtre de catastrophe, comme à Haïti, elles peuvent aussi se coordonner pour optimiser les interventions et réduire les coûts. Comme, par exemple, en affrétant un avion à plusieurs.
Toutefois, ces coopérations sont un peu empiriques. En réalité, chaque ONG a sa propre façon de travailler. Par exemple, dans la phase d’urgence, MSF s’appuie sur ses équipes locales, composées de volontaires locaux. D’autres ONG pratiquent d’autres formes d’intervention. Et toutes tiennent à leur identité et à leur indépendance. Dans ces conditions, le pragmatisme reste la règle.
Coopérer sur le terrain
La coopération se construit plutôt sur le terrain. Les premiers secours en Haïti avaient révélés les difficultés de coordination. D’une part, entre certaines ONG pour l’acheminement du matériel. D’autre part, entre les ONG et les services de sécurité civile, qui sont intervenus de façon dispersée.
Car les modes opératoires varient. Toutes les structures n’ont pas forcément la même culture de la médecine d’exception. Dans le secteur public, il existe en France une direction de la sécurité civile qui coordonne des forces de sapeurs pompiers, sapeurs sauveteurs de l’armée et médecins urgentistes.
Pour les opérations à l’étranger, le ministère des Affaires étrangères peut déclencher le Samu Mondial [PDF]. Des services logistiques intégrés se mettent alors en alerte maximale. Mais d’autres pays s’en remettent exclusivement à leurs forces militaires et à leur médecine de guerre qui répond aux besoins en cas de catastrophe humanitaire.
Une Europe trop transparente
Cette diversité des structures explique pourquoi l’Europe est incapable d’intervenir sous une même bannière lors des opérations humanitaires alors qu’il existe un office d’aide humanitaire (Echo) depuis 1992, et que Michel Barnier, commissaire européen, a déposé en 2006 douze propositions pour coordonner l’aide européenne; un rapport classé sans suite.
Mais après la catastrophe d’Haïti, Catherine Hasthton, à la tête de la diplomatie européenne et en charge de l’aide humanitaire, avait essuyé de nombreuses critiques à cause de l’absence d’engagement de l’Europe autre que financier dans un domaine où l’Union est, au contraire, très attendue.
Quant aux ONG, elles adhèrent à des logiques parfois contradictoires. On se souvient par exemple la prise de position de MSF à l’occasion du tsunami en Thaïlande, qui jugeait inutile un afflux excessif de dons sur cette catastrophe alors que d’autres théâtres d’opérations, moins médiatisés, en manquaient.
Toutes les ONG n’avaient pas partagé cette opinion. Ces différences d’analyse traduisent des divergences évidentes dans les modes d’intervention, et donc dans les moyens mis en œuvre de l’aide humanitaire.
Changement d’échelle
Le Japon a été frappé de deux catastrophes. Dans ce pays où les moyens ne manquent pas, la logistique a été prise en défaut dans les premiers jours à cause de l’inaccessibilité des zones sinistrées par le tsunami. Toutefois, les secours ont fini par se mettre en place. Mais face à la catastrophe nucléaire qui a succédé au séisme, le deuxième pays industriel de la planète a révélé son impuissance à déployer des solutions logistiques adéquates pour intervenir efficacement. L’obstacle à surmonter pour les équipes est alors l’irradiation. Le défi change d’échelle.
Gilles Bridier















































Au niveau de la logistique, la principale question est de décider ce qu'il est préférable d'acheter sur place et ce qu'il est vraiment indispensable d'acheminer à grand frais sur des milliers de kilomètres depuis l'Europe. Cela reste la partie simple, claire, propre et gratifiante du travail.
Là où tout se complique, c'est quand il faut décider quelle est la part acceptable du pillage et des injustices dans la distribution. C'est là que le personnel expatrié devient indispensable, même si, surtout dans leurs premières missions, ils sont si faciles à duper, et qu'ensuite ils n'ont jamais vraiment le pouvoir de protester!
A ma connaissance, les interventions dans les pays en guerre sont plutôt en diminution, parce que trop dangereuses : il y avait autrefois un "respect de l'homme blanc" qui lui assurait une certaine immunité physique : les morts restent rares, mais il y a de plus en plus d'enlèvements. Et puis, l'aide se limitait presque toujours à l'un des deux belligérants, ce qui entrainait inévitablement un soupçon, la plupart du temps entièrement justifié, de prise de parti.
Du point de vue du Droit d'Ingérence, le pire c'étaient les missions de développement à long terme : le personnel humanitaire expatrié entrait dans un contact intime et prolongé avec la population locale, sans aucun rapport avec ce que peuvent faire des journalistes, même les correspondants permanents, qui sont des témoins mais n'apportent pas d'aide... Les dirigeants des grands organismes (MSF, MDM), pour continuer à se faire accepter par les gouvernements en place, avaient pris l'habitude de limiter le séjour sur place de leurs expatriés à six mois, le temps de l'émotion, mais les déplaçant quand ils commençaient à comprendre... De nos jours, la lutte politique passe par d'autre moyens : les "damnés de la terre" s'expriment désormais directement sur internet....