Sports

Clásico: quand il y en a un, ça va...

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 15.04.2011 à 18 h 22

Le Real Madrid et le Barça vont s’affronter quatre fois en quinze jours. Début des hostilités le 16 avril à Santiago Bernabéu.

Carles Puyol et Cristiano Ronaldo lors d'un match Barcelone-Real Madrid, novembre 2010, REUTERS/Albert Gea

Carles Puyol et Cristiano Ronaldo lors d'un match Barcelone-Real Madrid, novembre 2010, REUTERS/Albert Gea

«Existe-t-il une limite au plaisir footballistique?» C’est à cette question métaphysico-existentielle que vont peut-être devoir bientôt répondre les fans de foot en Espagne. Les supporters du Real et du Barça vont en effet voir leurs équipes s’affronter quatre fois en un peu plus de quinze jours puisqu'ils se retrouvent face à face en demi-finale de la Ligue des champions. Peut-on vraiment se lasser des dribbles diaboliques de Lionel Messi, des tirs envenimés de Cristiano Ronaldo, des passes de Xavi ou des arrêts de Casillas?

La victime et le bourreau

La première réponse qui vient à l’esprit est «oui…surtout pour le perdant». Et celui qui a toutes les chances de le devenir, c'est le Real Madrid. Une position forcée de victime que les Madrilènes subissent depuis plusieurs années déjà à cause du magnifique niveau de jeu des blaugranas (que ce soit avec Frank Rijkaard ou Pep Guardiola). Les merengues ont bien réussi à voler deux Ligas au Barça (2005/06 et 2006/07), mais c’est à peu près tout. Pendant six ans, le club de Chamartín n’a pas réussi à atteindre les quarts de finale de la Ligue des champions tandis que le Barça en gagnait deux, quatre Ligas, et remportait six titres lors d’une même saison (le fameux sexteto).

Un rapport de force diamétralement opposé à celui qui existait historiquement. Comme l’expliquait l’écrivain espagnol Javier Marías dans un beau recueil d’articles sur le foot intitulé Salvajes y Sentimentales, «depuis quelque temps le Real a endossé le rôle traditionnel du Barça et vice versa»; ce dernier est devenu «fanfaron, confiant, légèrement prétentieux et très chanceux» tandis que le Real est devenu «vacillant, torturé, fuyant, déprimé».

C’était en 1998 et, depuis, l’aberration semble se confirmer. La superbe, la majesté et le chic du Real (ce que l’on appelle en Espagne le señorio, ou «être grand seigneur») ont subi les effets de la crise tandis que le Barça règne en maître indiscuté du ballon rond. Généralement moins hautain et dédaigneux que son éternel ennemi (l’époque classique de la victimisation blaugrana est encore proche), le club catalan commence quand même à montrer quelques signes de crânerie triomphante, notamment du côté de son président, Sandro Rossel.

Il peut se le permettre, mais comme l’avait si crûment rappelé l’entraîneur du Sporting de Gijon, Manolo Preciado, à José Mourinho il y a quelques mois, «cada vez que se escupe para arriba te acaba cayendo» (littéralement: «chaque fois que tu craches vers le haut, ça finit par te retomber dessus»). Dimanche 3 avril dernier, le Sporting a gagné à Bernabéu, éliminant le Real de la course pour le titre. 

Le syndrome du premier de la classe

Tout semble donc favorable au Barça: il vient de remporter virtuellement la Liga, c’est l’équipe qui a gagné le plus de fois la Coupe du Roi et le match retour de la demi-finale de Ligue des champions Madrid-Barça se jouera au Camp Nou. Pourtant, à Barcelone, les supporters appliquent scrupuleusement la technique de la fausse modestie prônée par Guardiola. Une espèce de nouvel acte de langage antiperformatif qui craint que l’énonciation d’une phrase puisse impliquer directement l’effet contraire. Un procédé exutoire que l’on pourrait qualifier de «syndrome du premier de la classe», comme l’élève qui sort de chaque examen en affirmant l’avoir raté et finit toujours par avoir 20/20.

Au foot cela donne un: «c’est impossible qu’on gagne les 4 matchs, faudra bien en perdre un, quand même…», répété à volonté dans les bars, tandis que tout le monde pense que c’est l’occasion ou jamais de faire «le Grand Chelem» et d’humilier définitivement les merengues. Les madridistas, quant à eux, ne savent plus s’ils ont tout à perdre, cet enchaînement de matchs offrant une conjoncture bizarre et donc la possibilité d’une nouvelle défaite historique, ou tout à gagner, car (c’est la loi du foot) la domination du Barça devra bien s’achever un jour. Face à cette conjoncture complexe, certains, se prenant pour le vice-amiral Nelson bataillant à Trafalgar, pensent qu’il serait bon de sacrifier certains matchs pour se concentrer sur d’autres.

Taxinomie des fans

Mais quel(s) match(s) seraient prêts à perdre les supporters? La réponse politiquement correcte se trouve à nouveau dans le livre de Marías. Celui-ci explique comment, en 1999, un journaliste avait demandé à John Benjamin Toshack, alors entraîneur du Real, s’il préférait gagner la demi-finale de la Coupe du Roi, face à Valence, ou le match de Liga, que les merengues devaient jouer la même semaine:

 «N’importe quel employé du Madrid, n’importe quel enfant merengue, même l’aficionado le plus brutal et obtus, sait qu’il n’existe qu’une seule réponse possible à cette question: “Je n’ai pas à choisir. Pour le Madrid, il y n’y a pas de succès incompatibles. On veut tout gagner.”»

Toshack avait choisi de se concentrer sur la Liga. Il reçut finalement une belle raclée face à Valence (6-0) et perdit aussi le match de championnat. 

Dans le monde réel, la situation est plus complexe et nuancée. On retrouve tout un panel d’attitudes possibles: le conservateur, qui hiérarchise les titres et se contenterait bien du plus important (souvent la Ligue des champions), le pragmatique, qui sacrifierait volontiers le match de Liga (vu qu’elle semble déjà décidée), le peureux, qui aurait préféré ne pas retrouver l’éternel rival en demi-finale, et le vicieux qui, comme l’ex-président du Barça Joan Laporta, pense qu’une large victoire à Berbabéu équivaut à un titre.

Mais le sentiment général est qu’il n’y a pas de Clásico inutile ou décaféiné. Il y a toujours quelque chose à gagner, une honte à infliger, un affront à laver et une vengeance à consumer. Même s’il y en avait 8 ou 9 à la suite, pas sûr que les supporters s’en lasseraient. La rivalité footballistique est un désir éternellement renouvelé et jamais rassasié.

Le Clásico à quatre bandes

D’autant que cette possible litanie de batailles du ballon rond intègre un élément réitératif et temporel qui rend encore plus intéressants ces derbys. Le premier match sera celui de championnat à Santiago Bernabéu, le 16 avril. Justement celui que les aficionados sont, plus ou moins, disposés à céder. Ils oublient que le foot est souvent une question de motivation et d’état d’esprit. Et le résultat aura sûrement des conséquences pour les affrontements à venir.

Une défaite du Barça pourrait remonter le moral des joueurs de Mourinho qui verraient alors que leurs adversaires ne sont pas invincibles. A contrario, une défaite du Madrid pourrait réveiller (encore plus) l’esprit de revanche pour la finale de la Coupe du Roi, qui se joue quatre jours plus tard, le 20 avril. Ou vice-versa, en ce qui concerne les Barcelonais.

Sans oublier les jeux psychologiques et les surprises tactiques dont Mourinho raffole. Pourquoi ne pas présenter l’équipe B du Real face au Barça à Bernabéu (ou en finale de la Coupe du Roi)? Le scandale serait assuré mais, si le tour de passe-passe fonctionne et les Madrilènes remportent l’hypothétique affrontement européen (une semaine plus tard), la légende de l’entraîneur portugais deviendrait immense. D’autant que, dans ce cas précis, les merengues n’auraient pas grand-chose à perdre: la défaite serait logique et la victoire héroïque. On imagine mal le scolaire et respectueux Guardiola faire pareil, même si cela serait aussi très avantageux pour le Barça.

En multipliant les affrontements, le Clásico cesse d’être un événement extraordinaire, l’énième «match du siècle» où tout se décide et qu’il ne faut pas rater. Il devient plutôt un match de boxe qu’il faut savoir gérer, ne pas perdre à un moment donné et tenter de gagner en usant son adversaire. Les tensions sur le terrain, les fautes agressives, les duels personnels, les obsessions de chaque joueur, qui disparaissent normalement dès la fin du match, deviendront alors des facteurs décisifs qui reviendront hanter chaque nouveau derby.

Un Clásico à la puissance quatre qui ne lassera finalement pas les supporters. D’autant que la dernière grande victoire du Madrid sur le Barça remonte justement à la demi-finale de la Ligue des champions 2001/2002 avec un but d’un certain Zidane lors du match aller au Camp Nou. Les madridistas en ont encore la larme à l’œil, tout comme les blaugranas, mais pour d’autres raisons.

Il existe toujours des excuses, plus ou moins pertinentes, pour ingurgiter du foot à toutes les sauces et à tous les repas. Ce possible quadruple affrontement est un menu dégustation de premier choix. Mais loin de s’en lasser, les fans en redemanderont sûrement encore un peu plus.      

Aurélien Le Genissel

Aurélien Le Genissel
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