France

L'envers de la «force tranquille» de François Mitterrand

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.04.2011 à 14 h 50

Trente ans après, retour dans le décor méconnu de la célèbre affiche présidentielle, le petit village morvandiau de Sermages.

La photo qui servit de base à l'affiche «La force tranquille»

La photo qui servit de base à l'affiche «La force tranquille» (Patrick de Mervelec)

Quand il a appris son élection à la présidence de la République, le 10 mai 1981 en fin d’après-midi, François Mitterrand faisait à ses fidèles un exposé sur les pluies abondantes du Morvan. Trente ans plus tard presque jour pour jour, en ce lundi de lendemain de cantonales, des ondées viennent doucher le soleil qui tente de percer des lambeaux de nuages noirs, mais c'est pour retrouver un autre ciel qu'on est venu dans la Nièvre: le camaïeu bleu-blanc-rose et l’église romane du XIIe siècle qui ornaient l’affiche «La force tranquille» lors de la campagne victorieuse du candidat socialiste.

Mitterrand 1981
Coll. Fondation Jean-Jaurès-Centre d'archives socialistes 

Ce paysage mythique existe réellement à une dizaine de kilomètres de Château-Chinon, dont Mitterrand fut le maire de 1959 à 1981, et à une trentaine du canton de Montsauche-les-Settons, qu’il représenta au conseil général à partir de 1949. Sermages, petit village aux rues désertes de 210 habitants, se trouve au sud de la troisième circonscription de la Nièvre, que Mitterrand parcourait le week-end à la rencontre de ses électeurs… et des paysages. «Il disait toujours à son chauffeur: “Roulez doucement pour que je puisse regarder le paysage” —c’est pour cela qu’il était toujours en retard aux réunions, d’ailleurs», se souvient Joseph Lambert, conseiller général de Moulins-Engilbert, la commune voisine, de 1979 à 2008. «En revenant sur Château-Chinon, il a vu le clocher de Sermages sur fond de paysage du Morvan et ça lui a plu. Il a repéré le coin.»

Le village est moins célèbre que les habituels lieux de pèlerinage mitterrandiens, Château-Chinon, Latche, Solutré, le Panthéon ou Jarnac. Mais ses traits historiques, religieux, économiques ou politiques brossent eux aussi un paysage très français devant lequel est venu s’immortaliser, le temps d’une photo, celui qui écrivait quelques mois plus tôt dans son livre Ici et maintenant faire «partie du paysage de la France». Un homme «ferme sur fond de France douce», comme le raconte le maître d’œuvre de l’affiche, Jacques Séguéla, qui vante dans son livre Hollywood lave plus blanc cette «annexion de l'imaginaire au profit d'une marque-personne». Ou quand la France de Charles Trenet rencontre la publicité politique.

Le «père Mitterrand» et ses «gorilles»

La photo historique a été prise en février 1981 à l'instigation d'une dizaine de communicants et créatifs: Séguéla, donc, mais aussi le gourou du marketing politique Jacques Pilhan et le conseiller Gérard Colé. Quelques mois plus tôt, une étude du cabinet de tendances Cofremca avait identifié au sein de l’électorat une nouvelle tendance majoritaire, le «personnaliste», demandeur à la fois de changement et de protection: voilà pour la «force tranquille».

Ni le maire de Sermages ni le diocèse n’étaient au courant qu’une image de la commune illustrerait ce slogan, et la prise de vue n’eut qu’une poignée de témoins: en 1995, un habitant se souvenait dans InfoMatin avoir aperçu «le père Mitterrand» et ses «gorilles» stationner brièvement dans un champ avec «quatre grosses Volvo», le temps que le photographe Patrick de Mervelec ne prenne le cliché dans des conditions qu’il qualifie d'«un peu rocambolesques» (voir ci-dessous).

Pendant la campagne, les habitants ne savaient pas davantage que leur église Saint-Pierre ornait en double 4x3 les panneaux électoraux de 36.000 communes, d'abord sous le slogan initial, puis sous les intitulés «D'abord l'emploi» et «Vivre autrement». Et ce même si Séguéla raconte s'y être rendu en «pèlerinage» l’après-midi du 10 mai, pour tromper l'attente des résultats… «Ce n’est que quelques mois après qu’on en a entendu parler et qu'on s'est mis à se demander si c'était vrai ou faux, jusqu’à ce que ça passe dans le journal», explique Jacques Simonot, habitant de la commune depuis 1976 et maire (sans étiquette) depuis 1989.

«Cette France-là, elle est réelle aussi»

Quand ils l'ont appris, les habitants n'en ont pas forcément été très fiers. Si Mitterrand a vanté l'authenticité de l'affiche («Cette France-là, elle est réelle aussi. [...] C’était une image vraie. Je l’ai trouvée pas mal», expliquait-il à L’Expansion en 1984), celle-ci a en fait été largement retouchée, comme le prouve la photo originelle, reproduite en couverture d'une monographie publiée en 1981.

Passe encore que le ciel gris ait été repeint aux couleurs nationales (en violation, au passage, de l'article R27 du Code électoral), c'est surtout la décapitation de l'église de sa pointe qui a choqué. «Un jour, j’ai rencontré François Mitterrand, à qui je me suis présenté comme le maire de Sermages, et il m’a expliqué que le clocher avait été tronqué pour des raisons esthétiques», raconte Jacques Simonot. La plupart des biographes du président avancent eux une raison politique: sa volonté de ne pas apparaître comme «Monsieur le curé sur le parvis de son église».

Un flou artistique reflétant bien le pas de deux vis-à-vis de la religion du candidat, qui avait séduit les ecclésiastiques à son arrivée dans le département: «Au début de sa carrière, il a joué sur sa relation avec le clergé. On raconte par exemple qu'il avait fait tomber un chapelet de sa poche lors d'une visite à l'évêque de Nevers», rappelle François Charmont, candidat PS dans le canton en 2008 et auteur d'un livre sur Mitterrand et la Nièvre.

Mais, au niveau national, la campagne socialiste était davantage laïque: «Haut-le-cœur généralisé à la vue de l’affiche»,  se souvient le réalisateur Serge Moati dans son récent livre 30 ans après. «Où est donc passé le socialisme? s’insurgèrent Jospin, Joxe, Quilès et Bérégovoy. Où sont les usines et les ateliers, les hauts-fourneaux et la classe ouvrière, l’école de la République égalitaire palpitante d’avenir et la fin toute proche des injustices sociales?» Drôle de symbole pour une campagne de gauche que ce clocher de Sermages en bas duquel eut lieu une émeute contre l’inventaire des biens du clergé après la loi de 1905…

64.000 francs de subvention

Avant de devenir pour les habitants du village, quelques années plus tard, la rétribution d’une publicité clandestine. En 1989, Jacques Simonot inclut dans son programme électoral la restauration de l’église: «Le clocher était célèbre mais mes prédécesseurs n’avaient pas cherché à en exploiter le côté positif. Nous nous sommes dit: autant en profiter pour obtenir des subventions.» Le nouveau maire écrit à Jack Lang pour réclamer que l’Etat participe «au sauvetage de ce monument devenu historique par la force des choses ou, mieux, par “La force tranquille”». Responsable des cultes, le ministère de l'Intérieur finira par accorder une subvention exceptionnelle de 64.000 francs (un peu moins de 10.000 euros), soit 20% du devis.

Aujourd’hui, l’église n'est que rarement utilisée: des messes n’y ont plus lieu que pour les mariages, les enterrements ou la fête de la sainte patronne, Notre Dame de la Salette. Sur quelques chaises trônent encore une poignée de feuillets blancs: le texte du dernier office, les obsèques d’un habitant, en décembre. Devant l’édifice, une plaque touristique reproduit l’affiche de Séguéla et rappelle au visiteur de passage la rumeur selon laquelle une bataille opposa Charles le Téméraire au roi Louis XI à quelques kilomètres.

«Rouler à l’abîme avec les politiciens au rancart»

Une autre plaque commémorative doit bientôt être installée, non plus pour un fait historique mais pour une célébrité locale: le cancérologue Georges Mathé, pionnier de la greffe de moelle osseuse et cofondateur de l’Inserm, mort en octobre dernier. Lors des législatives anticipées de juin 1968, ce fils de l'ancien maire SFIO, qui conseilla le ministre de la Santé du général De Gaulle Raymond Marcellin, envoya aux habitants de la circonscription une lettre cinglante contre Mitterrand, opposé au gaulliste Jean-Claude Servan-Schreiber:

« Tout ce que j’ai obtenu, les titres, les succès, les réussites professionnelles, les irradiés yougoslaves sauvés, les leucémiques guéris, tout cela ne me laissera qu’amertume et tristesse si, me désavouant, moi, le fils de votre terre, l’enfant de Sermages, l’homme du Morvan, vous roulez à l’abîme avec les politiciens au rancart.»

Un appel qui rencontra un certain écho dans une commune penchant légèrement à droite: si Mitterrand y battit Giscard en 1981, Chirac y devança le président sortant d’une voix en 1988. «La commune n’a pas une réputation très politisée: elle est un peu de droite sans que cela soit très affirmé. On dit souvent que les scores ici correspondent aux scores nationaux», explique Jacques Simonot. En 1995 et en 2007, Sermages a voté Chirac et Sarkozy face à Jospin et Royal, avec un score identique (53%) à celui du pays, tout en accordant une majorité de suffrages au socialiste Christian Paul lors des deux dernières législatives.

Un bon symbole d’un électorat alternant entre droite hexagonale et gauche locale, autre message caché de l’affiche: «Dans la Nièvre, François Mitterrand s’est appuyé sur les grands propriétaires, les hobereaux. Je me souviens qu’une dame du village m’avait dit: “Vous croyez que je suis de droite, mais vous savez, j’ai toujours voté Mitterrand!”», s’amuse Jacqueline Bernard, une habitante de la région qui a étudié l’histoire de Sermages.

Un western avec John Wayne

Il y a pourtant une occasion récente où le vote de la commune a franchement dévié de la moyenne nationale: le 29 mai 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, elle a voté «oui» à 56%, deux points de plus que pour le traité de Maastricht. Sans doute pas une conséquence des nombreux achats immobiliers effectués dans le coin par des Néerlandais («A ma connaissance, une dizaine de couples néerlandais y ont acheté des maisons», explique l'un d'entre eux, Aad Broersma, installé à l'année), mais plutôt de l'activité principale du village, symbolisée par l'effigie d’une vache charolaise à son entrée. «On est un pays de “naisseurs”. Les vaches font des veaux, les gardent un an ou deux, puis ils sont transportés au cadran et vendus», explique Jacques Simonot, qui évalue le nombre d’exploitations à une douzaine.

Le «cadran», c’est le marché bovin de Moulins-Engilbert, où se pressent de nombreux clients d’autres pays européens: «Les principaux acheteurs sont des Allemands, des Espagnols, des Italiens… Sans eux, les bêtes à engraisser ne partiraient pas. Les agriculteurs voient leur porte-monnaie, pour eux c’est le bon côté de l’Europe», analyse Jacqueline Lambert, secrétaire de la section PS de Moulins-Engilbert. Lancé en 1983, ce marché au cadran a été impulsé par François Mitterrand, qui s’est ainsi attiré les faveurs des agriculteurs: «Le monde agricole penchait plutôt à droite mais avait conscience que, en tant que président du conseil général, il disposait de pas mal d’aides sur lequel il pouvait peser de son poids», explique Joseph Lambert.

Après le candidat et le curé, c’est le troisième rôle de Mitterrand sur l’affiche: le paysan, l’homme de la terre (qui ne ment pas, ricanaient à l’époque certains), le cow-boy au sens littéral du mot. Avant «La force tranquille», les troupes de Séguéla avaient songé à «L’homme tranquille», titre d’un western avec John Wayne…

Dernier café fermé en 1981

Au jeu du portrait chinois, l’affiche victorieuse de 1981 est donc un film. Mais aussi un objet domestique, des assiettes en faïence bleue que Jacques Simonot tire de l’arrière-salle de sa mairie: «Quand on a un mariage, on offre cette assiette avec le clocher dessus. On avait songé à mettre “L’église de la force tranquille”, mais certains ont tiqué…» Un mythe publicitaire, aussi: on a prétendu que l’affiche avait fait gagner Mitterrand (dévoilée en fin de campagne, elle a pourtant été peu remarquée sur le coup) et avait été chipée à la droite (le publicitaire de Giscard, Michel Bongrand, affirmera avoir travaillé sur un concept similaire, et déplorera des fuites). Ou un support de parodies, du livre Le Petit guide de la farce tranquille à l’affiche «La faillite tranquille» placardée par une organisation de droite, Avenir et Liberté…

Ou encore une «carte postale de la France éternelle», comme le résumait le Matin de Paris avant même l’élection de Mitterrand. Eternelle, vraiment? A l’entrée de Sermages, une croix de mission en face de la mairie-école rappelle, selon les mots de l’édile, l’époque où «il y avait trois personnages dans un village, le maire, le curé et l’instituteur», mais l’église est une relique, et l’école a fermé en septembre 2008. Si la mairie se démène pour proposer des services, notamment aux habitants les moins autonomes, le dernier commerce, un café, a fermé six mois après l’élection de Mitterrand, et la commune a perdu depuis un quart de ses habitants.

Et loin du bleu-blanc-rouge doucement estompé de l’affiche, des villages de la circonscription ont donné une quasi-majorité au FN aux cantonales –mais pas Sermages, où le parti plafonnait à 10% en 2002 et à trois voix aux cantonales de 2008… Derrière «La force tranquille», une France moins forte et moins tranquille que les panneaux électoraux ne la rêvaient, en ce printemps d’il y a trente ans.

Jean-Marie Pottier


Le photographe de l'affiche se souvient

Auparavant photographe pour Paris Match et des magazines de mode, Patrick de Mervelec a pris la photo de François Mitterrand en 1981: «A l’époque, je revenais doucement à la photo après une expérience au théâtre et on m’a donné cette chance alors que beaucoup de photographes voulaient faire ce portrait. Les conditions de la prise de vues étaient un peu rocambolesques: j’ai dû avoir deux fois cinq minutes, le temps de prendre quinze photos, et Mitterrand a été obligé de se changer derrière la voiture, dans le froid. Il était très attentif, très agréable, alors qu’à l’époque il avait une sainte horreur de la caméra. Il avait un problème de clignement des yeux et je lui ai fait faire des exercices pour qu’il les ouvre de manière progressive et relâchée. S’il avait déjà été président, le rapport n’aurait pas été le même: là le contact était plus aisé, plus naturel». Aujourd’hui installé en Afrique du Sud, le photographe est fier de l’«intensité» et de la «sérénité» de son travail, mais regrette que celui-ci n’ait pas davantage été valorisé par la suite: il affirme notamment qu’on lui avait fait entrevoir qu’il réaliserait le portrait présidentiel, finalement confié à Gisèle Freund.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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