Monde

Ai Weiwei, l'artiste sans peur dont la Chine a peur

Alex Pasternack, mis à jour le 22.06.2011 à 17 h 15

Ai Weiwei, arrêté le 3 avril 2011 par la police, a été libéré sous caution le 22 juin. Son arrestation était le signe de l'état de panique des autorités chinoises qui craignent une «Révolution du jasmin» et ont déjà orchestré l'arrestation, l'assignation à résidence et la disparition de plus de 200 activistes.

Weiwei présente son installation «Graine de tournesol», à la Tate Modern gallery

Weiwei présente son installation «Graine de tournesol», à la Tate Modern gallery, en octobre 2010. REUTERS/Stefan Wermuth

Mise à jour 22 juin 2011: L'artiste chinois Ai Weiwei, arrêté le 3 avril 2011, a été libéré sous caution, a annoncé le 22 juin 2011 l'agence Chine nouvelle, expliquant cette annonce inattendue par «la bonne attitude» d'Ai qui «a confessé ses crimes» d'évasion fiscale et par une maladie chronique, rapporte l’AFP.

La mise au secret d'Ai, l'un des dissidents les plus connus à l'étranger, avait provoqué de vives protestations dans les capitales occidentales et dans les milieux culturels étrangers.

Nous republions l’article de Alex Pasternack paru au moment de son arrestation.

***

Un soir, il y a quelques années, alors que nous visitions son studio dans la périphérie de Pékin, après avoir dîné avec des amis, j'ai posé à Ai Weiwei une question à laquelle je songeais quasiment depuis notre première rencontre, un an auparavant: n'avez-vous pas peur de finir en prison? Au coin de la rue, une voiture était garée, avec quelqu'un derrière le volant; en bas de chez lui, une caméra de surveillance enregistrait ses allées et venues. «Il m'arrive de souhaiter qu'ils m'arrêtent», avait-il répondu. «Je me fais vieux.»

C'était du Weiwei tout craché: l'humour noir, las et provocant, d'un homme à l'enfance marquée par l'ostracisme dont avait été victime son père poète, exilé par Mao dans le désert du Xinjiang, à l'art façonné par les créations des communautés punk de Pékin et de New York, au tempérament politique forgé par des années de corruption gouvernementale et d'injustice.

Aujourd'hui, ce souhait ironique est devenu réalité: dimanche, dans un élan d'angoisse politique peu commun, les autorités ont arrêté Weiwei, sans doute l'artiste chinois le plus connu, à l'aéroport de Pékin, alors qu'il s'apprêtait à s'envoler pour Hong Kong et Taiwan.

Les séries photographiques les plus célèbres de Weiwei font voir des lieux historiques à travers le monde, comme la place Tian'anmen, le majeur de l'artiste au premier plan. Il a baptisé son studio Fake [faux, imposture], ce qui dépasse le simple trait d'esprit sur l'état de l'art actuel: en chinois, le terme fa ke est un homophone de fuck, le conseil insolent qu'il donne régulièrement aux autorités.

Après avoir aidé à la conception du Nid d'Oiseau, le stade des Jeux olympiques de Pékin, il a parlé du monument comme d'un «sourire fake», a déclaré avoir puisé son inspiration dans un vase Ming et dans une cuvette de toilettes, et n'a pas participé à la cérémonie d'ouverture.

Et il y a le tremblement de terre. Dénombrer, nommer et honorer les milliers d'écoliers morts dans le Sichuan, en mai 2008, est devenu une obsession pour Weiwei et son studio aux accents de Factory –surtout depuis que le gouvernement, redoutant des émeutes dans la région, cherche à faire comme si rien ne s'était passé.

Cette volonté d'étouffer la dissidence, de la détruire et de la briser a aiguisé la colère de Weiwei: même après avoir failli mourir sous la matraque d'un policier, en 2009, même après avoir vu son studio, tout neuf et hors de prix, se faire raser à l'automne dernier, Weiwei rendait publique son exaspération grandissante à l'égard du gouvernement chinois, que ce soit à travers son blog (aujourd'hui fermé), son compte Twitter, fort de 70.000 followers (version anglaise), sa recherche incessante d'informations et d'autres parties de son existence qui en font l'un des éléments les plus excitants et essentiels du monde artistique.

Si la Chine fait vivre la plupart de ses artistes connus à l'étranger à l'abri d'une bulle de galeries d'art, de demeures tape à l'œil et de ventes aux enchères – et fait terminer la majorité de ses activistes les plus bruyants en prison – Weiwei, à bientôt 55 ans, a réussi jusqu'ici à braver ces deux écueils. Au lieu de voitures, ou d'autres babioles, il s'est mis à collectionner par milliers les followers sur Twitter à la grâce de commentaires elliptiques et acerbes, et est devenu un symbole d'espoir pour tout un échantillon d'insatisfaits au sein de la société chinoise.

Imaginez un mélange de Warhol, Whitman, et de Ginsberg (son ami lorsqu'il vivait à New York), avec une bonne touche d'Havel, et vous comprendrez sans problème pourquoi ses followers sont nombreux à l'appeler «Ai God.» [Ai Dieu]

Ce n'est pas uniquement sa témérité qui l'a laissé libre: sa stature internationale et la célébrité de son père semblaient le rendre imperméable à toutes représailles officielles sérieuses. L'ignorer était la meilleure arme que le gouvernement avait contre lui. En blaguant sur son souhait d'être emprisonné il frisait le camouflet.

Son humour s'était peut-être tari, mais pas son audace. Après une visite de la police à son studio, la semaine dernière, Weiwei écrivait sur Twitter: «Suis-je déjà foutu?» Quand les flics sont revenus dimanche, après son arrestation, c'était avec un mandat de perquisition, et ils ont interrogé et arrêté un bon nombre de ses assistants chinois et étrangers, embarqué beaucoup d'ordinateurs et de disques durs, puis coupé l'accès à Internet de tout le voisinage. Depuis son arrestation, personne n'a réussi à contacter Weiwei via son téléphone portable qu'il gardait toujours près de lui.

Après des années de provocation, l'incarcération de Weiwei pourrait montrer qu'un nouveau seuil de panique a été franchi par les autorités chinoises qui, depuis février et l'apparition en ligne d'appels avortés à une «Révolution du jasmin», ont déjà orchestré l'arrestation, l'assignation à résidence et la disparition de plus de 200 activistes.

Weiwei, qui avait prévu de se rendre à New York en mai pour le vernissage d'une nouvelle exposition tout près de Central Park, avait précédemment été arrêté en décembre. Il était alors sur le point de s'envoler pour la cérémonie du prix Nobel de la Paix, remis à l'activiste Liu Xiaobo, et fut obligé de faire demi-tour. Il n'eut pas trop le choix à l'époque, et semble en avoir encore moins aujourd'hui.

Quand vous vivez en Chine depuis un moment –j'y étais de 2006 à 2009– vous vous habituez à subir tellement de chocs qu'ils ne vous surprennent plus. Un développement urbain effréné, combiné à des jougs culturels enracinés très profondément, le tout sous la surveillance panoptique géante d'un État autoritaire imprévisible, peuvent vous donner l'impression de vivre dans un feuilleton magique et réaliste sans fin, de ceux où tout spectacle, rapidement mis en perspective, devient tout aussi logique que n'importe quoi d'autre. 

Évidemment que c'est logique, marmonnez-vous. Évidemment que votre rue préférée se fait démolir. Évidemment qu'une bande de flicaillons peut tabasser toute personne à la peau foncée lors d'une descente anti-drogue quand vous allez prendre un verre. Évidemment que les bureaux de la télévision d’État ont été incendiés par les feux d'artifice allumés par une entreprise de BTP corrompue. Évidemment que Weiwei allait finir en prison. Évidemment que cela arriver. Ça se passe comme ça à Pékin.

Là encore, malgré son cynisme apparent, Weiwei ne consentirait pas à un tel fatalisme. S'il arrive à s'en sortir sain et sauf – et qu'importe s'il quitte ou non la Chine pour l'Allemagne, comme il a pu le suggérer – nous pouvons être certains que cette expérience ne fera qu'alimenter son art, une arme que le gouvernement a certes validée, mais qu'il n'a certainement pas mise en échec.

Quand je l'ai vu ce soir-là, en 2008, il préparait une œuvre baptisée «Lumière descendante», un chandelier géant proche du ziggourat, bordé de 60.000 cristaux rouges comme des rubis, et semblant s'écraser sur le sol. L'effondrement parcourt tout son travail, que ce soit l'urne Han qu'il brisa au début de sa carrière, cette sculpture massive faites de portes de maisons démolies, qui fut accidentellement détruite par une tempête, ou son studio de Shanghai, rasé par le gouvernement, une œuvre qu'il considère aujourd'hui comme l'un de ses chefs-d’œuvre. Le chandelier faisait littéralement la lumière sur un pouvoir opulent en train de s'effondrer sur lui-même.

«En général, les gens sont aveugles», m'avait dit Weiwei un jour. «Le gouvernement, et même les gens intelligents et créatifs, nous sommes tous aveugles.» Dans une société en flux constant, un pays fort d'un «grand potentiel» mais à la liberté restreinte, il voyait son œuvre comme «une manière de ne pas avoir peur. De sentir que vous faites advenir quelque chose, dans des conditions incertaines».

Alex Pasternack

Traduit par Peggy Sastre

Alex Pasternack
Alex Pasternack (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte