Sports

Les séries françaises ne sont pas très sport

Pierre Langlais, mis à jour le 11.04.2011 à 6 h 24

Alors que les Français sont passionnés par le sport, nos séries désertent le secteur. Par manque de bonnes idées, manque de moyens, frilosité des chaînes ou censure?

Coupe du monde de football des moins de 20 ans 2009, REUTERS/Marko Djurica

Coupe du monde de football des moins de 20 ans 2009, REUTERS/Marko Djurica

Au classement annuel des plus grosses audiences télé, on ne voit que ça: des séries et du foot. A la machine à café, on ne parle que de ça: des séries et du foot. Le sport en général et les séries se partagent la plus grosse part du gâteau télévisuel. Comment expliquer dès lors qu’aucune série sportive digne de se nom ne soit diffusée dans le paf? Où est le drame qui saura prendre aux tripes les fans de foot et ceux des Experts? Où se cache la comédie qui réconciliera les amateurs de rugby et ceux de Scènes de ménages? Alors que les Américains ont su conjuguer leur passion pour le sport et la fiction, notamment grâce à la formidable Friday Night Lights et, plus récemment, à Lights Out, une série sur la boxe, la France se désintéresse de la question. En 1991, Goal, sur le quotidien d’un centre de formation footballistique, faisait un court passage sur Antenne 2. Entre 1994 et 1995, TF1 prenait le sport pour excuse dans Extrême Limite (1), un soap méditerranéen précurseur de Sous le soleil.

Le temps d’un épisode, Joséphine ange gardien a joué au rugby… et sinon? Le néant. Là où le cinéma a tenté sa chance avec des films plus ou moins réussis, de A mort l’arbitre (1983) à 3 Zéros (2001) en passant par Coup de tête (1979), les séries semblent s’y refuser…

Un matériau idéal

Pourtant, il y a tout ce qu’il faut dans le sport pour faire de grandes fictions. Hubert Artus, spécialiste de la littérature et du sport pour l’Optimum et Rue89, explique:

«Comme la science ou le crime, le sport livre une histoire du monde. Le sport renvoie à un dépassement de soi, à un combat riche en dramaturgie et en métaphores

«Le sport est souvent une aventure humaine forte, témoigne de destins uniques», renchérit Franck Annese, rédacteur en chef du magazine So Foot. Argent, célébrité, médiatisation, tensions, sexe, pouvoir, suspens, les ingrédients d’un drame fort – ou d’une comédie salée si on décide de s’en moquer – sont tous présents. La crise de l’équipe de France de foot lors du dernier Mondial aurait pu être reprise telle quelle, elle aurait fait une excellente série

Dans le mur

C’est ce potentiel que pensait pouvoir exploiter Ati Safavi en 2006. Cette ancienne journaliste sportive devenue actrice et scénariste, a alors l’idée de lancer une série sur les coulisses d’une équipe de foot fictive, l’Olympique de Paris. Elle se souvient:

«J’avais rencontré pas mal de sportifs pendant mes années chez AP et Eurosport, et en discutant avec eux, j’avais réalisé que les dessous du foot comprenaient tout ce qu’il faut: du glamour, de l’argent, de la politique, etc. C’est un milieu à la fois secret, obscur et admirable, plein de valeurs positives comme l’effort et le sacrifice. Et puis, regardez les tribunes d’un stade: il y a là toute la société. J’étais sûre que les chaines se jetteraient sur mon projet

 La série, intitulée Comme des Champions, reçoit dès sa conception le soutien de l’ancien champion du monde Patrick Vieira, qui s’associe à Ati Safavi pour monter une SARL, Tia Productions. En 2007, un pilote est tourné, pour la coquette somme de 1,2 million d’euros (*).

Peu de temps après, Vieira quitte le projet «sans réelles explications, se souvient la jeune femme. Je ne sais toujours pas pourquoi. C’est étrange.» Elle s’en va tout de même vendre sa série aux chaînes. Chez Canal+, diffuseur de la Ligue 1, «on m’a répondu qu’on ne ferait jamais de fiction sur le foot», explique-t-elle. Chez TF1, «on m’a dit que les gens voulaient voir du vrai foot.» «On ne m’a jamais donné de réelles explications, sauf que ça ne collait pas avec les lignes éditoriales des chaînes», conclut-elle. Qu’est-ce qui a cloché? La série allait-elle trop loin dans la mise en scène des tabous du foot? Coûtait-elle trop cher? Etait-elle tout simplement mauvaise (les quelques images qui trainent sur internet n’en donnent pas une excellente impression)? Comme des Champions ne verra jamais le jour, alors même qu’elle semblait pouvoir fédérer deux publics massifs, celui du foot et celui des séries.

Les chaînes pas intéressées

Deux chaînes semblent particulièrement pouvoir s’intéresser à une série sur le sport (principalement sur le foot): Canal+ et TF1, pour des raisons culturelles (ce sont les chaînes du foot) et financières (ce sont celles qui investissement le plus dans la fiction). Chez l’une comme chez l’autre, on a préféré ne pas donner suite à mes demandes d’interviews. Les deux chaînes sont généralement disponibles et avenantes quand il s’agit de parler de leurs ambitions en matière de séries. Pas cette fois-ci.

Franck Annese, de So Foot, a lui aussi essuyé un échec sur un projet de série sportive. En 2009, il propose à Canal+ un projet, -1. Cette comédie «dans le style de Judd Apatow» suit le quotidien de la section sportive d’un grand quotidien national, dont les bureaux sont localisés au premier sous-sol de la rédaction (d’où le titre). Il se souvient:

«Tout se passait bien, le projet était «adopté» par le service fiction de Canal, et puis tout s’est arrêté d’un coup. Rodolphe Belmer (le patron de la chaîne cryptée, ndlr) avait mis son véto».

Son explication sera limpide: le nombre de téléspectateurs de Canal+ a s’abonner pour voir du foot est arrivé à saturation. Inutile de lancer une fiction sur le sport, elle n’attirera pas de nouveaux abonnés. «Evidemment, Canal a déjà beaucoup de sport sur son antenne, elle ne va pas en rajouter une couche», admet Pierre-Étienne Minonzio, qui a réalisé l’an passé pour l’Equipe Magazine une enquête sur l’échec de Comme des Champions (**). Un argument qui pourrait être partagé par les autres chaînes: la télé propose assez de sport comme ça, il faut autre chose, créer un nouveau besoin, pas tenter – en vain – de recycler le public du sport.

Les chaînes auraient-elles aussi peur de froisser la susceptibilité des fédérations sportives (la Fédération française de football en tête) avec lesquelles elles négocient de coûteux contrats? « Il faut aborder certains tabous, et avec la libéralisation des droits du sport, ce serait se tirer une balle dans le pied », reconnait Hubert Artus. «Le cinéma a déjà mis en scène ces tabous, sans aucune censure, et d’autres films se préparent», précise Franck Annese. Rien ne dit que la télé soit aussi à l’aise. Une raison supplémentaire, même secondaire, pour les chaînes de ne pas s’étendre sur le sujet.

Mission impossible?

Il ne suffit cependant pas d’accabler les chaînes. La responsabilité de cette absence de séries sportives repose aussi sur les épaules de ceux qui pourraient les faire et sur l’état de la télévision en général. Le petit écran est en effet arrivé à un point où tout est scénarisé et mis en scène, même une compétition sportive. «La narration est partout, dans l’info, les directs, la justice, la cuisine… et le sport», s’amuse Hubert Artus. «Il n’y a plus rien de neuf à faire sur la dramaturgie d’un match, renchérit Franck Annese. On ne pourra jamais égaler les moyens mis en œuvre pour un match de foot!» «Le seul dispositif rentable et performant serait, dans une chaîne comme Canal+ ou TF1, d’utiliser le savoir-faire et les moyens maison pour mettre en scène le sport dans ces séries», propose Hubert Artus. Côté moyens, il semble donc difficile, en l’état, d’égaler une rediffusion classique dans les scènes de jeu – un argument qui tombe à l’eau quand on pense aux sports individuels, notamment la boxe, remarquablement filmée dans Lights Out.

Côté scénaristes non plus, le compte n’y est pas, se plaignent de concert les journalistes sportifs. «Il n’y a pas assez de scénaristes qui connaissent vraiment le sport», regrette Hubert Artus. «Nous recevons des scénarios sur le sport, ajoute Franck Annese, qui est aussi producteur via So Film, mais ceux qui nous écrivent ont beau être intelligents et cultivés, ils n’ont clairement pas la culture foot. Ils n’aiment pas vraiment le foot, et du coup tombent dans la grosse caricature Et côté acteurs? Là aussi, ça coince. Jamais des comédiens, même entrainés, n’auront le drible aussi aisé que de vrais footballeurs, souligne Pierre-Étienne Minonzio:

«C’est très délicat de rendre crédible une performance sportive. Dans la plupart des cas, le résultat est cheap au possible. Même Dewaere dans Coup de tête n’y était pas vraiment

Pas de public selon les chaînes, pas assez de moyens et de talents, pas de possibilité de concurrencer la mise en scène des directs sportifs, les chances de voir débouler sur nos petits écrans une série sur le sport – ou même dans le milieu sportif – semblent faibles. Dommage. On serait curieux de voir ce que donneraient un drame dans les coulisses d’un club de rugby du sud-ouest, une romance sur le circuit ATP ou une comédie sur la vie d’un boxeur foireux…

Pierre Langlais

* Selon Hubert Artus dans L’Optimum, décembre 2010.

** L’Equipe Magazine n°1439, Octobre 2010. p97-98.

Pierre Langlais
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