Monde

La politique japonaise ébranlée par la catastrophe

Mathieu Gaulène, mis à jour le 12.04.2011 à 9 h 16

Le séisme du 11 mars met au jour les contradictions du monde politique japonais. Les conséquences pourraient se faire sentir jusqu'au sommet de l'Etat.

A Miyako, le 1er avril 2011. REUTERS/Damir Sagolj

A Miyako, le 1er avril 2011. REUTERS/Damir Sagolj

Alors qu’un mois s’est écoulé depuis le séisme au large des côtes du Tôhoku au Japon, crises et catastrophes s’enchaînent inexorablement. Outre un bilan humain lourd de 27.000 morts et disparus et une catastrophe nucléaire dont on ne connaît toujours pas l’issue, l’Archipel va devoir faire face à une grave crise économique.

Vu la baisse des exportations et de la consommation intérieure, la contraction du PIB devrait se poursuivre au premier trimestre 2011, entraînant le Japon dans une nouvelle récession. A cela s’ajoute une chute de l’indice Nikkei. De plus, le gouvernement a estimé le coût des dégâts causés par le séisme et le tsunami entre 138 et 216 milliards d’euros. Un coup dur pour ce pays qui ne s’est jamais remis d’une crise économique entamée au début des années 1990.

Catastrophe naturelle, nucléaire et économique. La quatrième vague provoquée par le séisme du 11 mars pourrait impacter aussi le politique, jusqu’au sommet de l’Etat.

A la veille du séisme, le gouvernement de Naoto Kan était déjà au plus bas dans les sondages et assailli de tous les côtés. Par le Parti libéral-démocrate (PLD) dans l’opposition, mais aussi par son propre parti, le Parti démocrate du Japon (PDJ).

Un des leaders historiques de ce parti, Ichirô Ozawa, mène en effet une lutte de pouvoir contre le Premier ministre Kan et le numéro 2 du gouvernement, Yukio Edano. Il leur reproche notamment d’avoir voulu augmenter la taxe sur la consommation et de ne plus appliquer le programme de 2009, plutôt progressiste, sur lequel le parti avait été élu.

Cette prise de position lui a permis d’avoir le soutien d’une partie de l’aile gauche. Fin février, Naoto Kan avait pourtant réussi à «neutraliser» le très influent Ozawa, en l’excluant temporairement du parti, en raison de sa mise en examen dans une affaire de financement politique.

Le PLD, une opposition en demi-teinte

Aujourd’hui, on observe sur la scène politique japonaise une redistribution des cartes assez inédite. La gestion de la crise par le gouvernement Naoto Kan a certes était critiquée par les médias, mais on peine à entendre la voix de l’opposition sur cette affaire.

Il n’y a en fait pas véritablement de parti d’opposition au gouvernement Kan, pour la simple et bonne raison que le PDJ au pouvoir est l’opposition. Ayant obtenu la majorité aux élections législatives de septembre 2009, ce parti d’opposition succéda pour la première fois au Parti libéral-démocrate, hégémonique pendant plus de 50 ans.

Le PLD n’intervient que peu dans le débat actuel sur la crise nucléaire. Ce parti, chantre au côté du ministère du Commerce et de l’industrie (Meti) du programme nucléaire depuis plus de cinquante ans a ainsi refusé de participer à un gouvernement d’union nationale proposé par Naoto Kan le samedi 19 mars.

Sadakazu Tanigaki, un des dirigeants du PLD, espère sans doute par ce refus marginaliser un peu plus le premier ministre et précipiter la chute de son gouvernement. Mais ce refus ne fait pas consensus au sein du PLD, et des cadres importants du parti, comme l’ancien premier ministre Junichiro Koizumi, ont reproché à Tanigaki sa prise de position. Jeudi 7 avril, la presse annonçait d’ailleurs que Sadakazu Tanigaki pourrait revenir sur sa décision et qu’un gouvernement de coalition était désormais envisageable.

Le Parti communiste japonais, acteur improbable du débat nucléaire

Entre-temps, le Parti communiste japonais (PCJ) a su tirer son épingle du jeu et réussi à se faire entendre dans les médias.

Bien que ce parti ne soit pas à proprement parler «antinucléaire», sa critique de la nucléocratie japonaise depuis le début de la catastrophe est virulente, dénonçant notamment le rapport incestueux entre le tout-puissant Meti et l’Agence de sécurité nucléaire et industrielle, la Nisa. Naoto Kan semble vouloir lui accorder une place particulière en ces temps de crise: il a rencontré jeudi dernier le président du PCJ, Kazuo Shii, et a repris ses propos en appelant à séparer ce qu’il a appelé la «guilde du village nucléaire», c’est-à-dire le Meti et la Nisa.

Curieuse apparition d’un parti dont on aurait presque oublié l’existence. Le PCJ reste en fait l’une des principales forces politiques au Japon, avec 400.000 adhérents revendiqués. Moins stalinien que son homologue français, il aussi moins souffert de la chute de l’URSS qu’il a approuvé.

Ses résultats aux élections sont depuis les années 2000 réguliers, oscillant entre 7% et 10%, et il est le deuxième parti à gauche après le PDJ. Il a surtout connu un vif regain d’intérêt en 2008, avec ce qu’on a appelé le «Boom du Kanikôsen», du nom d’un roman phare de la littérature prolétarienne des années 30, Le Bateau-usine, devenu en quelques mois un best-seller dans l’archipel.

Le Parti démocrate du Japon a été élu entre autres pour changer le «système de 1955», c’est-à-dire les liens unissant le pouvoir politique, la haute administration et les grandes entreprises, et mettre fin à la corruption qui gangrène l’Archipel. Il ne pouvait donc pas se permettre de se laisser dépasser sur sa gauche par le PCJ. Naoto Kan prévoyait d’ailleurs de longue date de s’attaquer au cœur du système, en mettant fin à l’amakudari.

Un lobby nucléaire gangrené par l’amakudari

La bureaucratie japonaise est marquée par cette pratique de l'amakudari, («descente du ciel»), une image pour décrire le passage des hauts fonctionnaires vers les conseils d'administration des grandes entreprises à la fin de leur carrière.

Cette pratique a tendance à conditionner le comportement des fonctionnaires tout au long de leur carrière. Dans les années 1990, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances avaient ainsi négligé le contrôle des entreprises qu'ils devaient rejoindre plus tard, ce qui provoqua un scandale en pleine crise économique.

Cette pratique pourrait être au cœur aujourd’hui du lobby nucléaire japonais. On retrouve à sa tête le puissant ministère du Commerce et de l’industrie, symbole de la bureaucratie japonaise et pour certains de sa domination sur la vie politique.

L’Agence de sécurité industrielle et nucléaire, la Nisa étant sous la tutelle de ce ministère, se pose la question de sa réelle indépendance.

De plus, il apparaît aujourd’hui que de nombreuses passerelles permettent des évolutions de carrières entre le Meti, la Nisa et Tepco. En janvier 2011, Tôru Ishida, directeur de l’Agence des ressources naturelles et de l’énergie, une subdivision du Meti, est ainsi devenu consultant pour Tepco, avec un salaire de 13.000 euros par mois.

Cette pratique est en réalité généralisée et on compte dans tous les conseils d’administration des différentes compagnies d’électricité des anciens ministres ou hauts fonctionnaires du Meti.

L’option de sortie du nucléaire, absente du débat

Au-delà d’un bouleversement politique au Japon, le débat reste cependant circonscrit dans un cadre où la sortie du nucléaire n’est qu’à peine évoquée. Car si le PDJ engage des discussions avec le Parti communiste, c’est aussi pour ne pas avoir à le faire avec le Parti social-démocrate (Shamintô).

Le Shamintô est aujourd’hui le seul parti au Japon à s’opposer à l’énergie nucléaire, mais peine à faire entendre sa voix auprès du gouvernement et des médias.

Sorte de Parti de Gauche issu de l’aile gauche du défunt Parti socialiste japonais, il affiche son opposition au nucléaire civil très clairement dans un message à la une de son site:

«A tous ceux de la région sinistrée, nous exprimons notre plus profonde sympathie. Le Parti social-démocrate est un parti politique qui arbore le slogan de “sortir du nucléaire” (datsu genpatsu). Faisons tout notre possible pour protéger la vie de chacun.»

Un engagement antinucléaire qui semble coûter à ce parti aujourd’hui un certain ostracisme sur la scène politique.

Mathieu Gaulène

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