Non, Marc Lévy n'est pas le premier écrivain français

Quel est cet auteur qui domine le panthéon des ventes de livres?

Montage / Slate.fr

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Invariablement chaque année, les chiffres des meilleures ventes de livres mettent en avant des habitués des places d'honneur: Marc Lévy, Michel Houellebecq, Katherine Pancol... En oubliant le meilleur d’entre eux. Quel est cet écrivain méconnu qui domine le panthéon des ventes? Un indice: ses lecteurs ont souvent mauvaise haleine.

Dans le palmarès des meilleures ventes, seule la fiction est à l’honneur (1). Pourtant, certains livres, moins prestigieux que les romans, sont tout aussi rémunérateurs pour leurs auteurs, qu’ils se nomment Stéphane Hessel ou Lorant Deutsch. D'autres, depuis des décennies voire des siècles, vendent inlassablement leurs best-sellers, pour l'essentiel aux lecteurs en culottes courtes. Ils ont pour nom Camus, Molière, Maupassant...

Slate.fr revient sur le classement des meilleures ventes de l’année 2010, tous genres confondus. Ce classement s’appuie sur les données collectées par Edistat, à partir de sorties de caisses (2), sur un panel de 1.200 magasins.

La recette Dukan

Avec Indignez-vous!, gentil brûlot, Stéphane Hessel a décroché la timbale, terminant l'année 2010 en tête des meilleures ventes de livres (716.000 exemplaires). Et ce n’est pas fini: début avril 2011, il totalisait près de 1.875.000 exemplaires vendus!

Mais le grand écrivain de l'an passé reste le docteur Pierre Dukan qui a vendu 506.000 exemplaires de Je ne sais pas maigrir, 413.000 des Recettes Dukan et 394.000 de La Méthode Dukan illustrée. Trustant ainsi les deuxième, cinquième et septième place du Top 10... S'y ajoute le 27e place obtenue par Les 100 aliments Dukan à volonté –209.000 ventes, ce qui n’est pas négligeable. Au total, plus de 1,8 million d'exemplaires de conseils minceur ont été écoulés en une année... Dans le classement d'Amazon.fr (qui ne délivre pas de chiffres), les œuvres de Dukan occupent 5 places sur les 8 premières! Un plébiscite.

Juste après suit Marc Lévy, avec 1.479.000 livres vendus. Un chiffre très raisonnable. D’autant plus qu’en générant près de 24 millions d’euros de chiffre d’affaires (source Edistat), l’auteur de La première Nuit (21 euros, Robert Laffont) dépasse largement le docteur Dukan (plus de 20,7 millions d’euros).

Explication: un roman se vend plus cher qu’un livre de recettes minceur. A côté de ces poids lourds (oh, pardon Docteur!), Stéphane Hessel fait presque figure de prolo avec un chiffre d’affaires d’à peine plus de 2 millions d’euros. Il faut dire que son indignation ne compte que 32 pages et est vendue pour la modique somme de 3 euros, chez Indigène-éditions. La «suite», Engagez-vous, parue aux Editions de l’Aube, coûte un peu plus cher: 7 euros. Est-ce pour cela qu’elle démarre faiblement (un peu plus de 24.000 ventes début avril 2011)?

Pierre Dukan mise également sur des livres vendus à un prix allégé pour asseoir son écrasante domination du monde littéraire.

On maigrit surtout en format poche. «C'est en 2002 que tout explose avec Je ne sais pas maigrir, vendu à plus de 2 millions d'exemplaires depuis sa parution dans la collection J'ai Lu chez Flammarion. Avec un prix avoisinant les 6 euros et un format poche que l'on peut glisser dans son sac, le marketing est bien pensé», explique Challenges.

Les ouvrages sont «traduits en 15 langues dans 30 pays». L'œuvre littéraire du bon docteur n'est cependant qu'une partie de sa success-story. Il continue à consulter dans son cabinet près des Champs-Elysées et vend du coaching minceur personnalisé sur le web.

Une œuvre fort rentable à laquelle il manque juste la consécration d’une adaptation au cinéma. Et, pourquoi pas, d'ici quelques années l'Académie française? Ou l'Académie de médecine? Pierre Dukan pourrait, fait inédit, être élu sous les deux coupoles...

Littérature de colportage et courrier du cœur

Dukan, Hessel… Le succès de tels ouvrages remonte à fort loin, avec la littérature de colportage et la Bibliothèque bleue de Troyes.

A côté de livres à caractère édifiant et religieux, figurent des «livres utiles, comme les recettes de cuisine, les conseils ménagers, la médecine par les plantes, les horoscopes et un genre hybride: les almanachs», énonce Jacques Migozzi, professeur à l'université de Limoges. «Je ne suis pas étonné que les meilleures ventes soient celles de quelqu'un qui donne dans la vulgarisation de savoirs pratiques. Les manuels sont une des catégories les plus stables» des livres populaires.

Le succès inattendu du Métronome de Lorant Deutsch (11 millions d'euros de chiffre d’affaires) renvoie en quelque sorte à la tradition de l’almanach…

Dans le top 10 des auteurs les plus lucratifs figurent aussi Guillaume Musso (19 millions de chiffre d'affaires), Katherine Pancol (17 millions) Stephenie Meyer, Harlan Coben, Michel Houellebecq…

«On stigmatise souvent la fiction de grande consommation», observe Jacques Migozzi. Qui y constate «certaines qualités de style, une forme de classicisme. La lecture est fluide et tend vers l'aval du récit». A l'inverse de la «grande» littérature où «le texte doit résister au lecteur».

Chez Marc Lévy ou Anna Gavalda, «on fonce sans s'arrêter sur le grain du langage. On privilégie la dévoration du texte».

Là encore, les best-sellers d'aujourd'hui ont une généalogie. Ils «recyclent des patrons narratifs éprouvés, qu'il s'agisse du roman sentimental, de la quête, voire de l'aventure scientifique –je pense à Bernard Weber».

Et, surtout, ils «répondent à des attentes anthropologiques profondes, des émotions fondamentales. L'attente anxieuse de ce qui va arriver, on en a tous besoin. La fiction de grande consommation répond au besoin de catharsis qu'Aristote avait diagnostiqué il y a plus de deux siècles au IVe siècle avant JC. Se purger de ses passions, c'est rêver sa vie autrement. Il y a un besoin de transcendance et c'est plus fort qu'on ne le croit».

Ce que revendique, d'ailleurs, Fred Vargas, également habituée du podium des ventes, interrogée par L'Express:

«Je continue à croire que les romans policiers sont des histoires fondées sur une catharsis. Du coup on me reproche de les considérer comme des médicaments. Moi j'estime qu'il n'y a pas de honte à ça.»

Autre recette du succès: savoir s'inscrire pleinement dans l'époque. A la fin du XIXe siècle, les romanciers firent pleurer Margot avec des filles-mères, des maris alcooliques et des méchants Allemands.

Aujourd'hui, Anna Gavalda surfe sur «l'utopie de la famille réinventée. Quelle est la place de l'individu dans la société post-moderne? Comme il n'est plus englué dans les lignées sociales et familiales d'antan, il fait face à l'angoisse de la solitude, constate Jacques Migozzi. Les romans d'Anna Gavalda ne sont pas palpitants, mais si des centaines de milliers de lecteurs les dévorent c'est qu'ils y trouvent la petite musique d'une famille réinventée, la famille de cœur, lorsque la famille traditionnelle s'est fissurée... »

De fait, les romans s'adaptent aux mœurs. Dans la première moitié du XXe siècle, les romans sentimentaux de Delly étaient au service d'un projet catholique très conservateur.

Aujourd'hui, les «romans tiennent comptent de la libération des femmes». Dans la collection Harlequin (autre oubliée du palmarès), les scènes sexuelles sont désormais explicites.

«Mais attention: la communion des corps ne vaut que si elle s'accompagne de celle des cœurs.»

Après que les amants ont joué à cache-cache, le récit se clôture par la constitution d'une famille. 

Les grands succès de la bande dessinée s’expliquent aussi par le recours à des modèles narratifs éprouvés.

Dans le top 100 des auteurs les plus lucratifs, la 37e place échoit au classique des classiques: Georges Rémi (Hergé) affiche tranquillement 3,4 millions d’euros de chiffre d’affaires. Masashi Kishimoto, quatrième auteur le plus vendu en France, est un auteur de serial-mangas: Naruto en est à son tome 52. Il fait le bonheur de son éditeur, Kana (8 millions d’euros de chiffre d’affaires). Une paille à côté de son succès au Japon où la série a dépassé les 100 millions d'exemplaires vendus il y a un an.

Dans le palmarès des titres figurent Blake et Mortimer (Jean Van Hamme et Antoine Aubin, 6,7 millions d’euros de chiffre d’affaires et une 15e position), Mer noire (tome 17 de Largo Winch), Lucky Luke, Joe Bar Team...

Manga, polar, BD: la série a cet avantage qu’elle transforme le lecteur en abonné. Souvent, les champions du best-seller s'appuient sur un lectorat fidèle –fidèle à l’auteur ou au personnage. Exemple: chaque année, Gérard de Villiers écoule quelque 250.000 exemplaires de sa production (S.A.S. notamment).

Marc Lévy plus fort que Molière?

Et Molière dans tout ça? Au cœur des programmes scolaires, les «classiques» voient leurs ventes s'étoffer d'année en année. Discrètement.

Car, alors que les éditeurs font bravement valoir le succès de leurs poulains d'aujourd'hui, ils répugnent à donner les chiffres de ventes des auteurs disparus.

«Je suis désolée, explique l'attachée de presse d'une grande maison d'édition. Les maisons me font savoir qu’elles ne diffusent pas leurs chiffres de ventes par titre ni par auteur.»

De fait, les indications restent parcellaires. Sur son site, Gallimard donne quelques indications de ventes cumulées et le Livre de poche a récemment publié son palmarès. Plus précises, les données d'Edistat montrent que les ventes classiques constituent un solide fonds de commerce (3).

Dans le top 100, pour trouver un auteur classique «bankable», il faut filer à la 42e place où Albert Camus affiche 3,1 millions de chiffre d’affaires, pour 677.000 ventes. Loin devant Stefan Zweig (56e – 2,7 millions de chiffre d’affaires, 590.000 ventes). Notons aussi la très honorable 19e place de J.D. Salinger dont le décès a dopé les ventes de L’Attrape-cœurs (chez Amazon, il figure en quatorzième position).

Mais, dans le top 100 d'Edistat, on ne trouve nulle trace de Flaubert (à peine 142.000 volumes vendus pour l'auteur de L'Education sentimentale), de Stendhal, de Verlaine, de Rabelais...

Est-ce à dire que les auteurs à succès écrasent les écrivains classiques? Oui, mais. Incontestablement, en année pleine, Marc Lévy balaie allègrement Camus et Hugo. Ce n'est pas une nouveauté: la littérature de gare a toujours eu les faveurs du grand public.

Mais: sic transit gloria mundi... Les best-sellers d'aujourd'hui ont toutes les chances de figurer dans les oubliettes de la postérité. Où ils rejoindront d'autres millionnaires de la littérature. A l'âge d'or du roman-feuilleton, des auteurs comme Xavier de Montépin, Jules Mary, Emile Richebourg ou Pierre Decourcelle vendaient leurs romans à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Il y a peu encore, Guy des Cars (surnommé Guy des Gares) était au firmament. Qui les lit, qui s'en souvient aujourd'hui?

A l’inverse, six pieds sous terre, les auteurs classiques continuent d’engranger de solides ventes. Celles de Molière, plus de trois siècles après sa disparition, impressionnent: 660.000 titres vendus en 2010. Dans le même temps, Voltaire en alignait 360.000. Et Homère 115.000: pas mal pour un auteur de la fin du VIIIe siècle avant JC.

Euh, dites-moi, Monsieur Lévy, combien vendrez-vous de livres dans… 29 siècles?

Jean-Marc Proust


(1) A part dans Livres hebdo, journal spécialisé, il est rare que Dukan soit à la place qu’il mérite. Retourner à l'article

(2) Les «sorties de caisses» d’Edistat collectent les chiffres des ventes le livre à partir d’un panel de 1200 magasins (librairies indépendantes, magasins culturels, hypermarchés). Retourner à l'article

(3) Pour les éditeurs, la multiplication des éditions dites « scolaires » garantit un chiffre d'affaires sans risques: ainsi, Candide se vend en Livre de poche (38000 exemplaires), en J’ai lu (14.500), chez Larousse (26.000), Pocket (21.000), Hachette éducation (19.000) et Hachette édition Darcos (14.000), Flammarion (11.500), Folio (8.500), Hatier (8.500)… Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Critique musical, Jean-Marc Proust collabore notamment à Opéra magazine et Slate.fr. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 07/04/2011
Mis à jour le 07/04/2011 à 14h39
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