France

Défense: les yeux plus gros que les fronts

Roman Rijka, mis à jour le 07.04.2011 à 11 h 42

Les forces françaises sont engagées dans quinze «Opérations extérieures», dont la Libye, la Côte d'Ivoire et l'Afghanistan. Avec les moyens limités dont elles disposent, arrivent-elles à saturation?

Soldats français de la Finul, au Liban, le 14 juillet 2010. REUTERS/Ali Hashisho

Soldats français de la Finul, au Liban, le 14 juillet 2010. REUTERS/Ali Hashisho

Dans le ciel de Libye, des Rafales et des Mirage 2000D de l’Armée de l’Air patrouillent avec le soutien de Rafale Marine. Les appareils français prennent part à des missions d’appui (autrement dit, ils «couvrent» les opérations au sol des rebelles) et d’interdiction aérienne (ils empêchent l’aviation libyenne de décoller).

Des vols ont également lieu au-dessus de Syrte et Ras Lanouf. Au cours de ces missions, plusieurs véhicules blindés libyens sont détruits. Et, si l’on en croit les «points de situation» officiels mis en ligne sur le site du ministère français de la Défense, ces missions se répètent jour après jour depuis la fin du mois de mars.

Pendant ce temps-là, des hélicoptères français interviennent à Abidjan, en Côte d’Ivoire, pour «traiter des objectifs militaires». Pendant «une partie de la nuit», des Gazelle et des Puma du 1er RHC (Régiment d’hélicoptères de combat) s’en sont pris à des véhicules blindés des forces de Laurent Gbagbo.

Tandis que ces deux opérations nouvelles battent leur plein, même s’il semble que la phase active de l’intervention en Côte d’Ivoire soit terminée, les forces françaises sont présentes en d’autres points chauds du globe.

Dans le courant du mois de mars, la frégate Guépratte a ainsi porté assistance à un chimiquier tunisien qui venait d’être relâché par des pirates somaliens. Les éléments français au Tchad (EFT) ont, eux, effectué des exercices au tir et à la manœuvre. Compte tenu de la situation en Libye voisine, il est évident que ces détachements doivent maintenir un très haut niveau de préparation. Et, toujours en mars, des unités françaises, dans le cadre de l’opération «Allobroges Mugging», procédaient à une reconnaissance dans les environs du village d’Almashkel, avec des forces afghanes en appui, affaire qui a occasionné quelques échanges de tir avec les insurgés.

Un rôle auxiliaire

Comme on le voit, la France est en première ligne sur de nombreux fronts, en Afghanistan, en Libye, à Abidjan. Elle est aussi toujours présente au Kosovo et au Liban, entre autres. En tout, c’est à plus d’une dizaine d’OPEX (Opérations extérieures) qu’elles prennent régulièrement part.

Jusqu’à présent, toutefois, on pouvait considérer qu’elles jouaient un rôle auxiliaire, le devant de la scène étant principalement occupé par les forces armées américaines, et dans une moindre mesure, britanniques et du Commonwealth. Cela vaut en particulier pour l’Afghanistan, même si la France a déployé sur place des effectifs non négligeables, environ 4.000 hommes, 6 avions de combat, des hélicoptères et des drones.

Mais avec le déclenchement des interventions en Libye, la France rejoint les Anglo-saxons en pointe. En Libye, les appareils français ont été les premiers à «casser» des blindés de Kadhafi, et ne cessent depuis d’être sollicités. En Côte d’Ivoire, enfin, on a vu les autorités américaines appeler officiellement la France à agir.

Ce rôle peut paraître flatteur pour nos armées mais oblige malgré tout à poser la question: la France a-t-elle les moyens de se projeter ainsi sur autant de théâtres d’opération simultanés?

Sur le papier, Paris dispose d’un outil militaire bien rôdé, et même impressionnant. La France serait la treizième puissance militaire mondiale, en termes d’effectifs. En comparaison, la Chine est 1re, les Etats-Unis 2e, la Russie 5e, l’Allemagne 20e et le Royaume-Uni 26e. De plus, avec près de 40 milliards d’euros en 2010, elle affiche le troisième budget de la défense de la planète. Et elle reste la troisième puissance nucléaire, derrière Moscou et Washington.

Un manque de moyens évident

La professionnalisation et la disparition de la conscription se sont accompagnées d’une modernisation progressive des équipements et des doctrines. Il est incontestable que, si l’on fait abstraction de quelques sites Internet anglo-saxons bêtement francophobes qui existent depuis que Paris a refusé de participer à l’invasion de l’Irak en mars 2003, l’armée française jouit d’une excellente réputation auprès de ceux qui, comme ses alliés, n’hésitent que rarement à faire appel à elle.

Pourtant, cette réalité ne saurait en cacher une autre: le manque de moyens. Avec environ 15.000 hommes déployés dans le cadre d’opérations extérieures, on pourrait se dire que les forces armées françaises ont encore de quoi voir venir, sachant qu’en théorie, elles doivent pouvoir projeter, à 7 ou 8.000 kilomètres, 30.000 hommes en 48 heures. Et sachant en outre que, comme le rappelait Laurent Zecchini dans un article du Monde en août 2006, «[Jacques] Chirac a fixé un ‘contrat’ aux armées, en 1996 : constituer un vivier opérationnel de 60.000 hommes». Mais le problème se pose plutôt en termes de matériel.

En effet, depuis le milieu des années 80, plusieurs grands projets de la Défense ont connu des fortunes diverses. Qu’il s’agisse du char Leclerc, du Rafale et de sa version navalisée, de l’Eurocopter Tigre ou encore du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, ses programmes ont souvent pris du retard et ont été victimes de difficultés. Peut-être trop ambitieux au départ, beaucoup ont dû être révisés à la baisse au fil de rudes coupes budgétaires. L’Armée de Terre ne dispose ainsi aujourd’hui que de 249 chars de bataille principaux AMX56 Leclerc. En comparaison, l’armée britannique compte 386 Challenger, équivalent du Leclerc.

Un second porte-avions, mais lequel?

Il est certain que la guerre a évolué, et que l’heure n’est plus, semble-t-il, au déploiement de grandes armées de chars lourds, comme le voulait la doctrine en vigueur au plus fort de la guerre froide. L’armée française et ses alliées occidentales sont aujourd’hui plus souvent contraintes de mener des opérations de contrôle en zone urbaine et de lutte anti-insurrectionnelle, où les chars de type Leclerc et Challenger n’ont pas leur place.

En revanche, dans le domaine aérien, la faiblesse des moyens est plus perceptible, dans la mesure où une grande partie des interventions occidentales s’effectue par la voie des airs. Avec ses Rafale et ses Mirage 2000 déployés en Libye et en Afghanistan, l’Armée de l’Air doit veiller à ne pas trop étirer ses moyens, au point que, en Afghanistan, elle a fini par remplacer les Rafale sur place par des Mirage F-1 vieillissants.

Elle aligne aujourd’hui 300 avions de combat, récents pour la plupart, ce qui est moins que la RAF britannique, mais cette dernière devrait bientôt être à son tour la cible de réductions drastiques.

La Marine, enfin, arme de projection par excellence, ne dispose que d’un seul porte-avions nucléaire. Le Charles de Gaulle, en service actif depuis 2001, a connu divers déboires techniques qui ont été abondamment repris par les médias. Il avait été envisagé d’en construire un deuxième, mais la Marine s’oriente peut-être vers un bâtiment à propulsion classique, moins onéreux, tandis que d’autres sources font état d’un projet franco-britannique. Par conséquent, la Marine ne peut compter sur l’instant que sur une seule plateforme de ce type.

Pour l’heure, les forces françaises disposent de moyens suffisants pour mener les missions qui leur ont été confiées (se battre contre des insurgés afghans, une armée libyenne mal équipée et mal entraînée, des forces désorganisées et aux abois de Laurent Gbagbo). Mais si une opération supplémentaire devenait nécessaire dans les mois qui viennent, peut-être une nouvelle fois au nom de principes humanitaires, ne risquerait-elle pas d’être la goutte d’eau proverbiale pour le vase militaire français?

Roman Rijka

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Roman Rijka (3 articles)
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