France

Dans les coulisses des questions au gouvernement

Sébastien Tronche, mis à jour le 12.04.2011 à 6 h 40

Ou comment l'opposition socialiste tente de se faire entendre.

Le 3 mars 2009, les députés socialistes protestent contre la suppression des franchises médicales. REUTERS/Charles Platiau

Le 3 mars 2009, les députés socialistes protestent contre la suppression des franchises médicales. REUTERS/Charles Platiau

Injures, cris, applaudissements et gesticulations, banderoles et manifestations diverses d’approbation ou de mécontentement… Les questions d’actualité au gouvernement vont débuter, exposant une heure durant aux yeux du grand public un véritable spectacle.


1 Crise politique Article 13 par GroupeSRC

Coutume de la Ve République depuis les années 1970 et inscrit dans la Constitution depuis 2008, les «QAG», comme elles sont nommées et commentées sur Twitter, débutent dans l’apparat. Roulements de tambours de la garde républicaine, lancement du générique kitsch de France 3, effervescence dans les coursives du Palais Bourbon: «Ça ne donne pas une image exacte de l’Assemblée», déplore le député de la Nièvre, Gaëtan Gorce.

«Montrer qu’on ne se laisse pas faire»

Pourquoi donc cette heure de QAG déclenche-t-elle chez nos élus un tel comportement? Et offre une image de cour de récréation? «C’est le format qui veut ça», se justifient nombre de députés. Chaque orateur dispose ainsi de deux minutes pour exposer sa question, dans un hémicycle aussi beau de ses velours pourpres qu’il est bruyant et turbulent. «Et plus on se rapproche d’élections, plus il est important de faire passer son message, appuie Gaëtan Gorce. C’est un moyen pour l’opposition de montrer sa pugnacité, de montrer à son électorat qu’on ne se laisse pas faire.» Pascal Deguilhem, député de Dordogne, invoque lui l’absence de droit de suite. «C’est frustrant, insiste-t-il. La réponse du ministre provoque donc soit les applaudissements, soit l’ire. C’est la théâtralisation du débat.»  Il s’agit d’avoir un argument plus fort que son voisin.

S’ils admettent qu’ils ne donnent pas forcément une bonne image de leur institution, tous estiment cette séquence perfectible et nécessaire. Nécessaire, car «c’est le seul moment pour l’opposition de mettre en cause le gouvernement sur des faits concrets de la semaine écoulée, rappelle Gaëtan Gorce. Il faut mettre en difficulté par l’argumentation».

Mais cette entreprise de déstabilisation débute bien avant la séance et la lumière rouge des caméras. En amont, la mise en scène de cette pièce de théâtre en apparence un peu brouillonne est soigneusement préparée par le groupe socialiste.

Ayrault et les courants du PS

Discutées en réunion de groupe les mardis et mercredis matin, les six questions posées l’après-midi font souvent débat. Mettre sur la même longueur d’onde les 204 députés du groupe PS relève du travail d’orfèvre. Un travail délicat qu’effectue avec doigté depuis 1997 le patron du groupe, Jean-Marc Ayrault.

En ce mardi 29 mars, deux jours après les cantonales, la réunion fait salle comble. Exceptionnellement présente, Martine Aubry a pris place à la tribune, à droite du député-maire de Nantes. Mais c’est ce dernier qui gère les débats. Et tranche face à la trentaine de demandes de questions hebdomadaire émanant de son groupe. L’Assemblée est son fief. «Sur une question d’actualité chaude, chacun motive ses arguments, mais Ayrault arbitre», confirme Thierry Lamaire, attaché de presse du groupe et ancien directeur de cabinet d’Ayrault. «Il mène bien sa tâche de ménager plus de 200 susceptibilités, ajoute Pascal Deguilhem. Souvent les débats sont longs sur le contenu car il faut trouver une position commune, la question engageant l’ensemble du groupe.» Autrement dit, il faut gérer les courants. Une constante au PS. Une gageure?

Pour faciliter les choix, un premier écrémage dicté par l’actualité et les unes des quotidiens est effectué par le bureau du groupe. Ce n’est qu’ensuite que chaque député peut défendre ses arguments et l’angle d’attaque qu’il compte donner à son intervention. «Il ne peut pas y avoir de stratégie sur le long terme, explique Thierry Lamaire. Mais on a des constantes sur une séance ou sur quelques semaines.»

Des fils rouges comme l’éducation. La députée qui souhaitait s’exprimer sur le sujet ce mardi-là étant absente, le député-maire de Nantes propose Pascal Deguilhem, spécialiste des questions d’éducation. Personne n’y voit rien à redire. «Je n’avais pas préparé cette question, explique l’élu. Mais on a fait le choix de questionner chaque semaine Luc Chatel sur les problématiques liées à l’éducation, pour rappeler que l’école souffre.»

«Pour poser une question, il faut d’abord la suggérer», rappelle malicieusement Gaëtan Gorce, rompu à l’exercice. Ils sont nombreux néanmoins à aimer intervenir. Question de visibilité. «Quand vous posez une question au gouvernement, d’une certaine manière vous vous mettez en valeur, confirme Pascal Deguilhem de son bureau de Périgueux. La presse vous questionne, vous offre une visibilité. C’est important pour un élu. Et le lendemain, en circonscription, j’ai beaucoup de retours de gens dans la rue.» Et sur internet. «Le trafic de mon blog augmente quand je pose une question», raconte Gaëtan Gorce.

«Comme je suis jeune, je risque moins d’avoir de casseroles»

Mais tous n’appréhendent pas l’exercice avec autant de sérénité. «Ce n’est pas dans mon tempérament», explique un député en off. Il faut aimer l’exercice, difficile. Et ne pas se planter lors de sa première «pour que le groupe s’habitue à votre tête et ait confiance en vous», dixit Olivier Dussopt. Régulièrement chargé d’interpeller le gouvernement sur des questions sensibles (Affaire Bettencourt, Affaire MAM en Tunisie), le jeune député de l’Ardèche, benjamin de l’Assemblée à 32 ans, justifie cette confiance par une première question réussie sur la carte judiciaire, face à Rachida Dati. Mais aussi par sa fraîcheur. «Comme je suis jeune, je risque moins d’avoir de casseroles…»

Des casseroles que les ministres pourraient utiliser dans leur réponse, qu’ils tentent de préparer en essayant d’obtenir les questions. Car la règle des QAG prévoit le secret de leur intitulé. Seuls les noms des orateurs et des ministres interrogés doivent être déposés. «Quand c’est Bernard Cazeneuve qui pose une question, le gouvernement se doute que ca va être sur Karachi», développe Thierry Lamaire. Mais le PS profite de cette règle pour instaurer son bluff afin de «voir quels sont les ministres qui connaissent bien leurs dossiers». Ainsi, Jean-Marc Ayrault et sa troupe s’adressent «principalement au Premier ministre, pour ne pas donner d’indices».

«Si vous désirez un rendez-vous avec un ministre…»

Bien souvent, ce petit jeu échoue du fait des fuites. Les ministères se procurant les questions. Soit parce que le député souhaite une réponse précise sur un sujet concret: «Quand j’ai interrogé Alain Juppé sur la situation d’opposants tchadiens, je lui ai communiqué ma question car je voulais une réponse précise et qu’il ne connaissait pas encore le dossier», raconte Gaëtan Gorce. Soit parce que le conseiller parlementaire du ministre a été habile en négociations: «Souvent, les conseillers parlementaires vous expliquent que pour tel ou tel dossier, si vous désirez un rendez-vous avec le ministre, ce sera plus facile si vous lui transmettez votre question», précise un autre député de l’opposition.

Mais à 16 heures, quand la sonnerie siffle la fin de la récréation, chacun repart de son côté. Les membres du gouvernement ont parfois un mot pour leur débatteur. Gaëtan Gorce se souvient d’un Jean-Louis Borloo, attaqué frontalement mais qui sait rester «bon joueur» et  «convivial» tandis qu’il garde la mémoire d’un Jean-François Copé, ministre rancunier «qui n’aime pas être déstabilisé». Parfois, la passe d’arme se prolonge autour d’un verre à la buvette des députés. Parfois dans les médias. Avant de recommencer la semaine suivante.

Sébastien Tronche

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