Economie

Dr Trichet et Mister Jean-Claude

Gérard Horny, mis à jour le 06.04.2011 à 17 h 12

Pendant la crise, l’action de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE a été saluée. Maintenant qu’il reparle de relever les taux, les critiques commencent à fuser de nouveau. Un durcissement de la politique monétaire est-il vraiment déraisonnable?

Conférence de presse du patron de la BCE, en janvier 2011. REUTERS/Kai Pfaffenba

Conférence de presse du patron de la BCE, en janvier 2011. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Y aurait-il deux Trichet? Il y en avait un, diversement apprécié, qui s’était illustré à la tête de la Banque de France puis à la Banque centrale européenne par son intransigeance en matière de lutte contre l’inflation. Pour ses adversaires, cet homme-là était au moins aussi obtus qu’un président de la Bundesbank, la banque centrale allemande, et son obsession de l’inflation relevait plus de la psychiatrie que de la science économique.

Ah, soupiraient-ils, que la vie serait belle en Europe si l’on avait une banque centrale qui se préoccupait aussi de l’emploi et de la croissance, à l’instar de la Réserve fédérale des Etats-Unis! Puis la crise financière est arrivée et on a vu Jean-Claude Trichet à la manœuvre, multipliant les initiatives et montrant la voie aux autres présidents de banque centrale.

A ce moment, les critiques se sont tues et Jean-Claude Trichet a été salué comme un sauveur. Tous ceux qui ne voulaient admettre qu’ils s’étaient précédemment trompés sur son compte ont dit qu’il avait changé, qu’un Trichet nouveau était arrivé, que l’homme s’était révélé, etc.

L'inflation frémit, le Trichet ancien revient

Le problème, c’est que, depuis le 3 mars dernier et la conférence de presse qui a suivi la réunion du conseil des gouverneurs de la BCE, le Trichet nouveau, ce sauveur du système financier, semble s’effacer progressivement derrière le Trichet ancien, celui qui s’agite dès que l’inflation frémit et qui menace à la moindre alerte de relever les taux d’intérêt, au risque de tuer la croissance. N’y aurait-il donc en fait qu’un Trichet, à  l’esprit toujours aussi étroit.

A première vue, une hausse des taux directeurs de la banque centrale dès ce 7 avril serait une sottise. Evidemment, la hausse des prix s’est accélérée dans la zone euro, plus vite encore qu’on ne pouvait le prévoir: 2,3% sur un an en janvier, 2,4 % en février et 2,6 % en mars. Mais, à moins que la situation ne se tende de façon dramatique sur le marché du pétrole, la hausse devrait se situer en dessous de 2% en 2012; pour l’instant, la BCE elle-même retient une fourchette de 1% à 24 %, avec donc une «projection» (la BCE ne parle pas de prévision) centrale de 1,7 %. 

Et si l’on considère l’inflation dite sous-jacente, celle qui ne tient pas compte des prix les plus fluctuants comme ceux de l’énergie ou des produits alimentaires frais, on est encore selon les dernières mesures à 1,1%. Il n’y a pas de quoi paniquer!

La hausse des prix du pétrole et de l’alimentation risque d’autant moins de déboucher sur une hausse généralisée des prix que l’économie européenne est encore loin d’être complètement remise du choc subi en 2008-2009. Au cours de chacun des deux deniers trimestres de 2010, la croissance du PIB de la zone euro a été limitée à 0,3 %. La BCE a relevé sa projection de croissance pour 2011, mais autour d’un chiffre encore bien modeste. Même si la production industrielle est bien repartie, elle a tout juste retrouvé le niveau qu’elle avait atteint en 2005.

Reconsidérer la politique européenne

Les salariés ne semblent pas en mesure d’obtenir des hausses de salaires très fortes -les dernières statistiques font état d’une progression annuelle limitée du coût horaire de la main-d’œuvre- alors que le chômage s’établit encore en moyenne à 9,9% dans la zone euro, avec une pointe à 20,5% en Espagne. Si un pays comme l’Allemagne est en mesure de supporter une hausse des taux, que va-t-il se passer en Espagne et dans les autres pays en pleine crise de leurs finances publiques, comme la Grèce, l’Irlande ou le Portugal?

Depuis la déclaration de Jean-Claude Trichet le 3 mars, il y a eu le tsunami au Japon et l’intervention militaire en Libye. Dans ce contexte nouveau, la politique monétaire envisagée n’est-elle pas à reconsidérer? La BCE ne s’apprête-t-elle pas à agir à contretemps, comme elle l’avait fait  en relevant ses taux en juillet 2008, juste avant que la crise financière n’atteigne son paroxysme? Que font les banques centrales des autres grands pays industriels, qui ont pourtant des taux directeurs encore nettement plus bas que les nôtres, celle du Japon, évidemment, mais aussi celles des Etats-Unis et du Royaume-Uni? Rien, malgré des hausses de prix parfois supérieures à la nôtre (4% au Royaume-Uni, avec un taux directeur toujours à 0,5%). Tout ce que va réussir à faire la BCE, c’est à faire monter l’euro et à pénaliser un peu plus les exportateurs européens. 

Ces arguments, à l’évidence, Jean-Claude Trichet les connaît. Mais le ton de ses dernières interventions publiques ne laisse pas place au doute: le 7 avril, il demandera aux autres membres du conseil des gouverneurs de se prononcer pour une hausse des taux d’un quart de point, à 1,25%. Et ce ne sera pas un geste isolé. A moins que l’environnement international n’évolue d’une façon totalement imprévue, on peut s’attendre à un taux de refinancement de la BCE de 1,75% à la fin de l’année et de 2,25% à la fin du premier semestre 2012. Et ce ne serait pas une mauvaise chose. Pourquoi?

Les problèmes pour les pays en difficulté assumés

La raison la plus évidente est que les taux pratiqués par les grandes banques centrales sont des taux de combat, qui s’expliquaient dans le contexte de la crise financière. La situation a changé, les politiques monétaires doivent changer aussi. Si les marchés boursiers résistent aussi bien qu’ils le font aux troubles géopolitiques, à la hausse des cours du pétrole et aux événements japonais, c’est bien parce que la reprise semble plus solidement ancrée qu’on ne le croit généralement.

Reconnaissons d’ailleurs que la prévision officielle d’une croissance du PIB de 2% en France cette année, qui nous paraissait incroyablement optimiste il y a quelques mois, n’est plus jugée aussi incongrue par de nombreux économistes. Dans ces conditions, garder une politique monétaire «très accommodante», pour reprendre le vocabulaire de la BCE, serait une erreur. Les taux doivent être remontés.

On objectera que cela va poser des problèmes aux pays en difficulté. Cela est certain, mais une politique monétaire européenne doit être menée en fonction de la situation dans l’ensemble de la zone euro et non pas en considération des intérêts de l’un ou l’autre de ses membres. A ce propos, la BCE a clairement fait comprendre qu’elle maintiendrait les procédures exceptionnelles permettant aux banques grecques, irlandaises, espagnoles et à certaines banques allemandes de garder un accès aux liquidités qu’elles ne peuvent trouver sur le marché.

Mais, avec des taux maintenus trop bas trop longtemps, la BCE craint que les pays à problèmes ne prennent trop de temps à prendre les mesures qui s’imposent. Or, comme elle le dit dans son communiqué du 3 mars, «les banques qui ont actuellement un accès limité au financement de marché doivent de toute urgence accroître leurs fonds propres et améliorer leur efficacité».

Se rappeler le laxisme de la Fed en 2008

Enfin, il faut bien voir que des taux de marché à trois mois à 1,25% comme c’est le cas actuellement en Europe avec une inflation à 2,6%, cela conduit à des taux réels négatifs. Il faudra plusieurs relèvements des taux directeurs de la BCE pour arriver à la simple neutralité; ce n’est pas cela qui freinera l’économie. Si, de façon transitoire, l’euro se montre un peu plus ferme que ne le souhaiteraient les exportateurs, la contrepartie en sera une moindre hausse du coût du pétrole, facturé en dollars, et donc le maintien du pouvoir d’achat des Européens.

Et il faut pas se leurrer: la Banque d’Angleterre suivra la BCE d’assez près. Quant à la Réserve fédérale, elle risque fort d’attendre 2012 pour commencer à resserrer sa politique monétaire. Mais son laxisme, dont on a vu les effets en 2008, pourrait-il fournir une excuse à un éventuel refus d’agir de la part de la BCE? Nul ne peut se prévaloir des turpitudes d’autrui!

Gérard Horny

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Journaliste
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