Culture

Grandeur et décadence de la sitcom américaine méchante

Joanna Weiss

La série Mon Oncle Charlie va sans doute disparaître. D'autres séries tentent d'en emprunter les tonalités cyniques, avec plus ou moins de succès.

Charlie Sheen, Deconstructed, via Flickr, CC-Licence-by

Charlie Sheen, Deconstructed, via Flickr, CC-Licence-by

Dans les jours qui ont suivi la spectaculaire implosion de Charlie Sheen, CBS a maintenu que sa série à succès, Mon oncle Charlie, continuerait malgré tout. Ce qui semble de moins en moins probable. Pour commencer, difficile d’imaginer la série sans Charlie Sheen. Peu d’acteurs sont à la hauteur de sa suffisance, de sa hargne et de son dédain général de ses frères humains.

La demi-heure de méchanceté, nouvelle tendance

Si Mon oncle Charlie ne meurt pas, espérons que survivra avec lui une nouvelle tendance télévisuelle: la demi-heure de méchanceté. C’est le principe même de Mon oncle Charlie: une famille dont la principale valeur est le mépris. Charlie Harper (Sheen), compositeur de jingles publicitaire et Don Juan plein aux as, finance son plus jeune frère Alan (Jon Cryer) tout en le critiquant de façon systématique. Alan répond sans conviction. Le fils d’Alan traite son père de loser et son oncle d’alcoolo. De temps à autre, la mère de Charlie et d’Alan fait une apparition et insulte les deux hommes et le gamin.

Il est clair que le public aime ça. Pendant la majeure partie de la diffusion de ses presque huit saisons, Mon oncle Charlie a été la comédie préférée du pays, et si Charlie Sheen ne s’était pas autodétruit, il n’y aurait eu aucune raison de changer la recette.

La fin d'une époque ?

Mais Mon oncle Charlie a devant lui un avenir incertain, à présent que les Américains semblent avoir atteint un trop-plein en termes de harcèlement (certains états votent des lois pour l’empêcher), de maîtres de cérémonies cruels (Ricky Gervais ne présentera plus les Golden Globes) et même en termes de polémiques politiques extrêmes (Glenn Beck n’a plus la cote à la Fox). Peut-être pouvait-on s’attendre à ce que les spectateurs s’attachent à une nouvelle tendance: la sitcom où les gens sont gentils les uns avec les autres.

C’était le genre d’objectif que visaient Christopher Lloyd et son coproducteur Steven Levitan en développant le grand succès d’ABC Modern Family. Cette série, diffusée pour la première fois en 2009, a remporté l’année dernière l’Emmy de la meilleure comédie. Les épisodes s’achèvent soit sur une voix off gentillette, soit sur une scène qui fait chaud au cœur. «Nous ne voulions pas être cyniques, nous ne voulions pas être grincheux» m’a confié Lloyd. «Un des mots que nous avons beaucoup utilisé est nourrissant.»

Trouver la réplique qui choque

Le concept de nourriture de l’âme —une fable ou pire, un programme éducatif— est l’anathème pour une série comme Mon oncle Charlie, où s’il est possible de voir un personnage au bord de montrer une émotion sincère, il finit toujours par se retenir au dernier moment pour sortir une pique. Cette entourloupe émotionnelle était aussi la marque de fabrique de séries comme Arrested Development et Extras. Ces dernières années, «dans les comédies, qui sait pourquoi, c’était la course à qui aurait la réplique la plus choquante» rapporte Lloyd. «Pas question qu’il y ait des sentiments

Un potentiel de méchanceté souvent désamorcé

Les sitcoms ont toujours eu un bon potentiel de méchanceté, en grande partie grâce aux rires enregistrés, autrefois matière première de la télé et qui survivent aujourd’hui surtout sur CBS, Nickelodeon et le Disney Channel. Ils exigent un rythme piège-blague-répétition qui se prête aux vannes et aux répliques grincheuses («Un de ces jours, Alice…») Dans les séries en multicaméras, les personnages censés s’adorer continuent de passer un sacré paquet de temps à se dénigrer les uns les autres. Si vos vrais amis vous parlaient comme le font les personnages de Friends, vous arrêteriez sûrement de les rappeler.

Mais autrefois, de nombreux personnages qui se mangeaient le nez finissaient par se tomber dans les bras à la fin de l’épisode. Les comédies situées sur les lieux de travail étaient souvent construites sur une affection mutuelle, ce qui est parfaitement illustré par la troupe du The Mary Tyler Moore Show (dont le dernier épisode se termine notoirement par une embrassade collective). Les comédies familiales, de The Brady Bunch à Arnold et Willy, offraient des leçons de morale bien léchées.

Le cynisme face à l'excès de séries familiales

D’ailleurs, les sitcoms vraiment cyniques de ces derniers temps étaient peut-être une réaction à l’excès de séries familiales qui florissaient dans les années 1980, gavant de force les téléspectateurs des sages adages des pairs de Nell Carter et Charlotte Rae. Mariés, deux enfants de la Fox, diffusé pour la première fois en 1987, présentait les dysfonctionnements familiaux comme une sorte de sport de contact. Seinfeld, lancé trois ans plus tard, revendiquait l’absence de personnage rédempteur ou de ligne narrative empreint du moindre optimisme. Le mantra du créateur Larry David était «pas de câlin, pas de leçon», approche qui a contaminé avec régularité tous les réseaux et tous les formats.

Certaines séries adhéraient davantage à la philosophie de Larry David que d’autres. Frasier, autre production de Christopher Lloyd, avait sa part de moments sentimentaux, et les années 1990 nous ont donné Dingue de toi. Mais la plupart des comédies TV acclamées par les critiques des années 1990 au milieu des années 2000 se sont fixées sur les côtés plus négatifs de la nature humaine —et considéraient l’affection, la rédemption et la contrition comme des signes de faiblesse comique. Dans Les Griffin figure un bébé aux velléités matricides. Arrested Development, avec la voix off de Ron Howard, a révélé le côté sombre d’Opie. Philadelphia cultive le côté odieux de ses personnages. Flight of the Conchords présente et d’excellentes parodies musicales et l’humiliation constante des membres de son groupe, qui ne semblent jamais franchement s’apprécier l’un l’autre.


Et si quelqu’un a un humour plus noir encore que Larry David, c’est bien Ricky Gervais, dont la série sur la BBC The Office est construite sur des instants de malaise, des silences inconfortables et des gens irrécupérables. Quand NBC a repris la série, la prise de pouvoir de la télé par les râleurs semblait inéluctable.

La version américaine de The Office annonciatrice d'un changement de ton

En réalité, il est fort possible que la version américaine de The Office, qui a débuté en 2005, ait contribué à inverser la tendance à la méchanceté. Le producteur exécutif Mike Schur se rappelle une réunion dans la salle des scénaristes après la première saison abrégée de la série, lorsque Greg Daniels, qui avait adapté la série pour la télé américaine, annonça qu’un changement était nécessaire.

David Brent, le patron interprété par Gervais dans la version britannique de la série, est un incorrigible rustre méprisé par ses collègues. Mais Greg Daniels pensait que Michael Scott, joué par le sympathique Steve Carell, devait être un tout petit peu aimable. Dans le premier épisode de la saison deux, «La remise des prix», les collègues de Scott se précipitent pour prendre la défense de leur patron quand il se fait chahuter par des clients dans un restaurant Chili's. S’il ne suscite pas précisément le respect de ses employés, Scott a au moins leur affection.

Cette dynamique en est venue à être l’essence même de The Office; la série se délecte toujours du malaise de ses personnages, mais Scott est devenu un genre d’animal de compagnie de bureau. Depuis que Steve Carell se prépare à quitter la série ce printemps, cette affection est encore plus prononcée. Dans l’épisode diffusé fin mars, tout le bureau complote pour aider Michael à demander son âme sœur en mariage. Et quand Michael annonce qu’il quitte Scranton, ses employés sont éperdus.

Parks and Recreation, entre drôlerie et gentillesse

La série Parks and Recreation de Schur and Daniels, qui a débuté sur NBC en 2009, est aussi rapidement passée de cynique à sucrée —à tel point que fin mars, Vulture a qualifié la série d’étude du «potentiel comique des gens super-gentils». Comme le remarque Vulture, cela n’a pas toujours été le cas. Dans la première saison, l’employée municipale Leslie Knope, personnage principal incarné par Amy Poehler, était présentée comme une idiote qui faisait rire à ses dépens. Schur explique que les scénaristes ont transformé assez rapidement la série pour qu’il devienne évident que Knope faisait bien son travail, qu’elle était plus idéaliste que naïve et qu’elle était aussi charmante que l’actrice qui interprétait son rôle.

«On ne veut pas en faire un pays des Bisounours où tout le monde s’aime» précise Schur. Mais aujourd’hui, les producteurs veulent que les personnages s’apprécient entre eux. Même le patron misanthrope de Leslie, Ron Swanson, interprété par un Nick Offerman au regard mauvais, est au fond une figure paternelle dotée d’une moustache comique. Dans un récent épisode, il enlève une poignée d’épines du pied de ses employés en une seule tirade-éclair —juché sur une grande roue.

Cette scène illustre parfaitement comment Parks and Recreation arrive couramment à toucher le point exact entre drôlerie et gentillesse. Contrairement à Seinfeld —et surtout à Mon oncle Charlie— la série traite ses personnages avec respect et leur demande d’en faire autant entre eux. Elle part du principe qu’une happy end ou qu’un petit moment d’émotion ne fera pas partir les téléspectateurs en courant. Aujourd’hui, cette approche se banalise. C’est clair dans How I Met Your Mother, Cougar Town, et même Community, dont la star, Joel McHale, présente le talk-show incisif du réseau télévisé E!'s The Soup.

D'autres séries qui tentent le cynisme

Cela ne veut pas dire qu’avec Mon oncle Charlie sur pause, la télévision soit dépourvue de cynisme en série: 30 Rock regorge d’insultes (tempérées par un brin d’histoire d’amour platonique entre Liz et Jack), tandis qu’Entourage est alimentée par un Ari Gold qui sévit la plupart du temps en toute impunité. Mais même Chuck Lorre, le créateur de Mon oncle Charlie, s’est mis à mollir. Sa série en multi-caméra The Big Bang Theory est officiellement l’histoire de deux intellos qui se harcèlent mutuellement. Pourtant, on a pu récemment constater à quel point les personnages s’apprécient. Un des derniers épisodes était construit autour de l’idée que Sheldon, le plus ringard et le plus grincheux du cercle d’amis, n’en est pas moins important à leurs yeux. Quand il abandonne Howard, Raj, et Leonard pour une nouvelle bande, son ancienne équipe confesse que ce monsieur je-sais-tout leur manque vraiment.

Cette saison nous a aussi fait découvrir la nouvelle série de Lorre, Mike & Molly, sur un couple qui se rencontre à une réunion des Outremangeurs Anonymes. La série débute sur un chapelet de blagues faciles sur les gros, et continue à tirer les ficelles les plus usées de la télévision cynique: les faux rires, la sœur idiote, le meilleur ami qui balance vanne sur vanne. Mais au fond, c’est la gentille histoire d’un couple imparfait où chacun accepte les défauts de l’autre. Dans un épisode diffusé récemment, Mike et Molly n’arrivent pas à se résoudre à utiliser le mot «amour». Mais comme par hasard, l’épisode s’achève sur une étreinte.

Joanna Weiss

Traduit par Bérengère Viennot

 

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