Libye: quand Nicolas Sarkozy se prend pour Louis XIV
Quelles sont ses vraies motivations? Sauver le peuple libyen ou retrouver un semblant de respect dans le monde arabe? Sauver la liberté ou effacer l’affront d’un fils Khadafi qui l’a traité de clown devant les médias du monde? Sauver la démocratie ou tenter d’apparaître comme l’homme providentiel qui fait face aux crises pour regagner deux points dans les sondages?
- Nicolas Sarkozy à Davos en janvier 2011. REUTERS/Vincent Kessler -
Le recul historique manque souvent aux décideurs et aux commentateurs. La dictature de l’instant, la prime à l’émotion, et maintenant –n’est ce pas terrifiant?– le poids des sondages, gomment ce qui devrait fonder une analyse. En dépit du soutien massif de l’opinion à l’opération française en Libye, que l’on me permette d’émettre un bémol à ce concert.
Des Français se sont déjà battus en Libye (c’était en 1942, il y a même une station de métro à Paris pour le rappeler –Bir Hakeim) mais la France n’a jamais fait la guerre à la Libye. Sauf une fois, en 1685. Louis XIV, lassé par la piraterie en Méditerranée de ce qu’on appelait alors la régence tripolitaine, avait envoyé ses vaisseaux canonner Tripoli. Mais n’est pas Louis XIV qui veut.
Retournement ou realpolitik?
En invitant le colonel Kadhafi, il y a trois ans, le président français avait suivi l’exemple de François 1er, qui le premier, avait pactisé avec l’ennemi militaire et religieux de l’époque, la Porte ottomane. En 1543, il avait même hébergé Barberousse, le puissant pirate d’Alger, à Toulon, transformé pour l’occasion en ville musulmane.
En décembre 2007, il pouvait être choquant d’inviter un tyran mais d’autres Etats l’ont fait, ailleurs et avant nous, et d’autres le feront. D’ailleurs, le colonel manifestait sa volonté de renoncer au terrorisme et de revenir dans le concert des nations. Il n’était pas anormal que la France, comme d’autres pays, l’invite pour sceller une «amitié» comme on dit en politique, c'est-à-dire un intérêt commun. Ce n’est que la realpolitik, qui obéit à des règles, des ambitions, et des calculs d’Etat. Cette analyse, réaliste, publiée dans Libération (12 décembre 2007) m’a valu un tombereau d’injures, mais je persiste.
Même si cette visite fut, en réalité, un échec. Un échec feutré pendant trois ans et sanglant depuis trois mois. Au point que, lassé par le personnage et atterré par le tour que prenait la répression du peuple libyen, la France a pris l’initiative, cette fois, de bombarder l’armée de Kadhafi. Retournement d’alliance ou, là encore, realpolitik?
Quelles sont les vraies motivations du président français? Sauver le peuple libyen ou retrouver un semblant de respect dans le monde arabe après avoir échoué deux mois auparavant? Sauver la liberté ou effacer l’affront d’un fils Khadafi qui l’a traité de clown devant les médias du monde? Sauver la démocratie ou tenter d’apparaître comme l’homme providentiel qui fait face aux crises –qu’il fut d’ailleurs au moment de la crise économique européenne en 2008– pour regagner deux points dans les sondages?
Une initiative dangereuse
Quelle hypocrisie aussi. La France serait-elle prête à bombarder la Syrie ou l’Algérie si le pouvoir entamait une répression sanglante? Evidemment non! La Libye est un ennemi bien modeste pour une coalition militaro-technologique.
Le pouvoir est à terre. Achevons-le. Quelle hypocrisie de prétendre se limiter à l’exclusion de l’espace aérien alors que la coalition n’a pas d’autre issue que d’éliminer le guide libyen. Car s’il reste, il ne pourra que se venger de façon imprévisible. Le fou prendra une diagonale et paiera un autre fou pour faire payer les Français.
Enfin l’initiative est dangereuse. L’Europe éclate et l’indispensable appui arabe s’étiole. Le front occidental –renforcé par le commandement de l’Otan!– se paiera un jour dans les relations internationales.
L’attaque n’avait de légitimité que si un avion, un pilote d’un pays arabe bombardait lui aussi, embedded en combattant. Quelle est la place des avions du Qatar? Le transport, la reconnaissance, la photographie?
Déjà, la Ligue arabe, gênée par la chasse à Kadhafi, pourtant inéluctable, prend ses distances. Certes, il vaut mieux voir le drapeau français brandi que foulé et brûlé, mais les révolutionnaires sans armes ou qui tirent en l’air ne font pas de bons soldats.
Lorsque les frappes s’arrêtent, la révolution s’arrête avec elles. Après avoir louangé la France, ils vont espérer une nouvelle aide qui, cette fois, pourrait tarder. Que fait Sarkozy? Où est Sarkozy? Ne quittez pas, il est au Japon pour deux minutes. Il règle le système monétaire international, la sous-évaluation du yuan, le changement climatique, la sécurité nucléaire, la volatilité des prix agricoles, la crise en Côte d’Ivoire et il revient de suite.
Louis XIV, malade à crever, continua jusqu’à la fin à recevoir les ambassadeurs avec dignité. Même si l’opération se termine bien, par le départ de Kadhafi, il restera l’image déroutante et contestable d’une politique du zapping. Non, n’est pas Louis XIV qui veut.
Nicolas-Jean Brehon
Mis à jour le 08/04/2011 à 6h40
















































Deuxième réserve : obtenir la mort de Kadhafi, ne reviendrait qu'à couper une tête de l'hydre car, précisément, l'obsession de l'instantanée et la grande foire à l'émotion, l'enthousiasme niais et indolent des passionnés de la "guerre juste" passe à coté de ce fait là que, si il existe une opposition forte à Kadhafi, celle-ci n'est pas unie et défends des intérêts parfois divergents, en faisant face à un système tribal qui a en grande partie permis le maintien de ce psychopathe tant qu'il lui était favorable.
Cette frange des tribus libyennes favorable à Kadhafi peut elle aussi voir un intérêt à son départ, mais seulement parce qu'il est devenu trop "instable" pour être fiable. Ce n'est pas forcément le système qu'on croit à tort autocrate qui est remis en cause par ce qu'il faut bien reconnaitre en réalité comme une oligarchie.
Bref, Sarkozy agit comme à son habitude : il fait n'importe quoi faute de prendre le temps de la réflexion, il réclame la rançon de la gloire due aux gros bras, aux Rambos, aux Chuck Norris et pas aux fins stratèges (moins vendeurs) ce sur quoi je rejoins tout à fait Monsieur Brehon.
"L’attaque n’avait de légitimité que si un avion, un pilote d’un pays arabe bombardait lui aussi, "embedded" en combattant."
De grâce, serait-il possible de vous mettre au niveaux de ceux, comme moi, qui n'ont pas l'Anglais comme langue maternelle et qui n'ont pas envie de passer leur temps sur babelfish pour comprendre un article. Je ne parle pas de nivellement par le bas, un terme comme "incorporé" ne serait-il pas plus naturel dans ce cas?