Culture

Screamadelica, le trip sans fin

Olivier Tesquet, mis à jour le 06.04.2011 à 17 h 34

20 ans après sa sortie, le troisième album de Primal Scream, testament de l’acid house, continue de déchaîner les passions. Mais pourquoi un tel culte?

Bobby Gillepsie, en concert sur l'ïle de Wight, en juin 2006. REUTERS/Alessia Pi

Bobby Gillepsie, en concert sur l'ïle de Wight, en juin 2006. REUTERS/Alessia Pierdomenico

Début février, le NME a élu Screamadelica de Primal Scream «druggiest album of all times», soit l’album le plus drogué de tous les temps. Devant les Stones. Devant les Beatles. Devant le Velvet Underground, les Spacemen 3, Spiritualized et tous les autres, même ceux qui sont morts d’abus de stupéfiants. Cette légion d’honneur alternative décernée pour le 20e anniversaire de l’album a le don d’énerver Bobby Gillespie, le meneur de la troupe, fatigué que «la presse britannique ne s’intéresse qu’au nombre de cachets d’ecstasy qu’on a ingérés».

Difficile tout de même de faire l’impasse sur cet aspect. Le troisième album du groupe écossais est resté dans les mémoires parce qu’il est la pierre angulaire de l’acid house, dont il est à la fois l’acmé et l’épitaphe, voire le premier clou dans le cercueil. Primal Scream, et Screamadelica, c’est à la fois la plus belle archive de ce trip condamné à l’overdose, et sa plus grande anomalie.

Au moment de passer en studio, le Scream a déjà une carrière derrière lui: deux albums pas exceptionnels et surtout, pour Gillespie, une vie de batteur au sein de Jesus & Mary Chain, autre légende de l’indie britannique, qui a rendu plus supportable la deuxième moitié des années 80. Plutôt que d’attaquer le virage dans la posture de ceux qui ont tout à gagner, les Ecossais sont dans la peau de ceux qui ont tout à perdre. Ils approchent de la trentaine, et il ne leur reste plus beaucoup de temps pour passer la vitesse supérieure.

En 2011, Gillespie navigue toujours dans un autre espace-temps. Il a aujourd’hui 50 ans mais affiche le profil d’une rockstar de 35 qui aurait pris 15 ans de plus à grands coups d’abus en tous genres. Pas tout à fait la même chose.

Tout bascule en 1990 avec Loaded, un single démentiel qui s’ouvre sur un sample d’Henry Fonda, au départ la relecture dub de I’m Losing More Than I’ll Ever Have, la chanson-phare de leur précédent album. Alan McGee, leur producteur chez Creation Records, est ravi, mais il sent le vent de l’histoire frapper l’arrière de son crâne chauve. «Il nous a dit qu’il fallait faire un album, qu’on ne pouvait pas sortir Loaded comme ça», raconte Gillespie. Suivront donc Come Together, Higher Than The Sun et Don’t Fight It Feel It. Puis sept autres titres. Tous enregistrés à la volée, selon une règle simple: jamais plus de 48 heures sur une seule chanson.

Historiographes de la pop

Avec sa pochette alimentaire et chamarrée («un oeuf sur le plat psychédélique»), Screamadelica est un classic album, cette valeur refuge de la pop quand les temps deviennent difficiles. Comment a-t-il réussi à s’extraire de son carcan narcotique - la molécule de la MDMA - pour éviter la descente? KLF crame un millions de livres sterling sur l’île de Jura? C’est l’acid house dans ce qu’elle a de plus post-situationniste. Shaun Ryder et Bez des Happy Mondays empoisonnent des pigeons avec de la mort aux rats sur un toit de Manchester, un épisode transposé dans 24 Hour Party People? C’est la face potache du mouvement. Primal Scream est à cheval entre les deux, comme ces élèves doués mais feignants assis au fond de la classe, à humer ce qui se passe autour d’eux.

Dans les vingt ans qui ont suivi Screamadelica, Gillespie et ses ouailles auront continué de ratisser large, en bons historiographes: l’ambient boostée à la Fast & Furious (Vanishing Point, 1997), l’album le plus bruyant des dix dernières années (XTRMNTR, 2000), l’électro à la scie électrique (Evil Heat, 2000) ou le blues feignasse (Riot City Blues, 2006). A chaque fois, ils ont revisité un genre, une époque. Comme une cassette vierge branchée sur le flux continu de la radio indie, ils aspirent et dégobillent l’air du temps, sans jamais se soucier de la cohérence de leurs productions. Sauf pour leur mètre-étalon rouge, jaune et bleu, comme le défend Gillespie:

«La plupart des albums aujourd’hui, c’est trois singles et de l’habillage. Je n’ai pas envie de me faire mousser en disant qu’on est un groupe génial qui a fait un disque génial, mais il était cohérent. On a mis la même énergie dans onze titres qu’on aurait mis dans un seul, et notre satisfaction est là: on a fait un super album avec de super chansons.»

Défonce ultime

Quand il sort en 1991, l’album est reçu en grande pompe par une presse dithyrambique, soufflée par tant d’audace. Tout ce que le Royaume-Uni compte de rock critics y voit “une expérience complète”, comme une défonce ultime et sécurisante, aussi bien valable en club qu’affalé dans un chesterfield. Même à jeun. Des champs tourbeux de Glastonbury à votre salon, Scremadelica reste un cachet insécable qu’on écoute de bout en bout. A dire vrai, les plus embêtés dans l’histoire sont tous les journalistes qui ont du décrire l’expérience en question, comme en témoignent ces tentatives d’explication pas vraiment rationnelles, ou elles-mêmes bien dopées:

«[L’album] transcende le temps et ses influences» (Allmusic)

«Primal Scream a presque été le chroniqueur du temps. A la fois du sien et intemporel, Screamadelica ne ressemble à rien d’autre, et à toutes ces choses à la fois» (BBC)

«Par son hybridation atmosphérique et imaginative, Screamdelica a capturé le passé, le présent et le futur dans ce qu’ils ont de plus brillant et splendide, et il irradie toujours avec un éclat kaléidoscopique» (Pitchfork)

Il est frappant de constater à quel point la notion de temporalité colle au train des Ecossais, comme la sueur au visage de ceux qui ont fait l’expérience de leur disque emblématique. En 2011, comme d’autres avant eux, des légions de jeunes curieux vont découvrir Screamadelica. Pas sûr qu’ils arrivent à la dater, mais accompagnons leur découverte d’un avertissement: bonne chance pour décrocher.

Olivier Tesquet

Olivier Tesquet
Olivier Tesquet (17 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte