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Non, le multiculturalisme français n'est pas un échec

La foule aux Champs Elysée, pour le Nouvel An 2011. REUTERS/Charles Platiau

La foule aux Champs Elysée, pour le Nouvel An 2011. REUTERS/Charles Platiau

S'il advenait à Nicolas Sarkozy de me lire, voici ce que je lui dirais...

Au début du XXe siècle, certains Américains se sentent exclus de la société à cause de leurs origines. C’est particulièrement vrai pour les Américains d’origine allemande: à l’époque, l’opinion veut qu’ils soient incapables de s’intégrer, leur culture d’origine étant «trop éloignée» de la culture américaine. En 2011, cela paraît tout à fait ridicule, mais à l’époque les German-Americans sont vraiment discriminés, pointés du doigt et leur culture d’origine est regardée avec mépris par les Wasp (Anglo-saxons blancs protestants, la classe dominante).

Des intellectuels d’origine allemande vont alors théoriser que l’identité américaine est le résultat de toutes ces identités, chacun pouvant s’approprier ce que bon lui semble. Ce qui constitue l’identité américaine n’est pas uniquement l’héritage anglais ou hollandais, mais le mélange particulier de toutes les cultures, chacun apportant sa pierre à l’édifice commun. Politiquement, ils avancent l’idée que chacun devrait pouvoir participer au fonctionnement de la Cité, et que les minorités sont l’expression de la diversité du peuple.

La force de la diversité

En d’autres termes, la diversité américaine n’est pas un danger pour la société, l’économie et la démocratie; c’est une force. Chacun apporte le meilleur de sa culture d’origine, se sert du meilleur de la culture des autres, et la culture commune est le résultat de ces améliorations individuelles et collectives.

Le multiculturalisme américain est une évidence, et en plus il marche: malgré la désindustrialisation, la corruption, la confiscation du politique par les très riches et la violence des inégalités, les États-Unis restent un géant économique et culturel. Une grande partie de cette richesse est due à cette impressionnante capacité à gérer les différences.

En Europe, le pays sociologiquement le plus multiculturel est, de loin, la France. Peu de pays ont réussi à faire vivre en bonne intelligence des gens d’origines aussi diverses que les Bretons, les Corses, les Juifs russes, les Alsaciens, les Pieds-Noirs, les Africains, les Basques, les Italiens, les Algériens, les Poitevins, les Bourguignons ou les Arméniens. Je ne vais pas tous les nommer: toutes les familles françaises sont issues de ces mélanges à des degrés divers, et cela ne choque personne. Chacun a eu la possibilité d’amener ses gènes, sa musique, sa cuisine, ses idées et même sa religion, c’est ce qui fait que, relativement à notre taille, nous restons un pays influent. La France est d’autant plus excitante et créative qu’elle a réussi à laisser les gens se mélanger à leur manière avec qui ils veulent. C’est loin d’être toujours le cas ailleurs.

Tout le monde trouve que l’histoire d’Ernest Renan sur la Nation comme désir de vivre ensemble sur un territoire donné est devenu ringard, mais je trouve que c’est un concept très fort, et qui marche, plus que jamais. La plupart des pays européens sont en train de réaliser que la seule façon d’intégrer tous les habitants de façon harmonieuse reste le modèle français d’intégration. Une nation qui n’est pas fondée uniquement sur le sang ou l’appartenance ethnique, mais sur une pratique collective, est sujette à moins de tensions.

Le contre-exemple néerlandais

Pour le formuler autrement: le multiculturalisme à la française ou l’américaine est le moyen le plus efficace de gérer la diversité.

Il existe une troisième voie. Autre pays européen estampillé «multiculturel», les Pays-Bas. Le terme «multiculturalisme» a été importé des États-Unis mais n’a jamais couvert l’idée de creuset à l’américaine, où chacun apporte un peu de sa culture d’origine pour mieux se fondre dans une culture collective. Au contraire: l’assimilation par mariage est encore largement impensable, et la culture nationale est largement associée à un seul groupe ethnique. La société néerlandaise a réussi à survivre aux conflits entre religieux et laïques du début du XXe siècle en se divisant en piliers afin d’éviter la guerre civile. C’est ce qu’on appelle le compartimentage (verzuiling).

Alors qu’en France les laïcs ont gagné contre la puissante Église catholique et ont imposé la laïcité telle qu’on la connaît, aux Pays-Bas aucun des quatre groupes principaux (socialistes, catholiques, protestants et libéraux) n’a eu la force de dominer les autres. Le pouvoir politique a donc été partagé équitablement, ainsi que la plupart des lieux de pouvoir et des prérogatives étatiques (santé, éducation, médias, partis politiques, etc.). Chacun est resté dans sa communauté, et les tensions sont restées gérables.

Le pays s’est ensuite fortement sécularisé, à tel point que les chrétiens se sont retrouvés en minorité à partir des années 1970. L’idée d’un multiculturalisme néerlandais a été lancée par ces mêmes chrétiens: cela permettait certes de gérer les travailleurs marocains et turcs qui venaient construire le pays, mais aussi de revendiquer pour eux-mêmes une grande part du pouvoir, largement supérieure à leur assise réelle dans la société. Puisque la société néerlandaise est multiculturelle, il faut respecter ses différentes composantes, en particulier les chrétiens. On a donné de l’argent aux migrants, pour qu’ils construisent des mosquées et y restent, et surtout qu’ils ne se syndiquent pas ni ne s’investissent en politique. Tout le monde était content ainsi.

Dans la réalité, donc, la société néerlandaise n’a jamais été multiculturelle. En tous cas pas au sens originel, et certainement pas au sens français du terme. Il y a eu cohabitation entre plusieurs groupes religieux et ethniques, mais la culture nationale et les lieux de pouvoir ont toujours été dominés par les élites hollandaises traditionnelles, surtout protestantes d’ailleurs. Il ne serait venu à l’idée de personne de réellement faire de la place pour les Turcs et les Marocains. Le multiculturalisme néerlandais ressemble plus à une forme douce d’apartheid qu’à un creuset, avec plusieurs catégories de citoyens dont le degré de participation à la culture ou à la politique est déterminé par leur origine ethnique ou religieuse.

Ce modèle a d’ailleurs été remis en question depuis une dizaine d’années. On a reproché à la gauche et aux «multiculti’s» d’être naïfs, de sous-estimer l’échec de l’intégration des Turcs et des Marocains (regroupés sous le terme de «musulmans»), et d’avoir honte de la langue et de la culture néerlandaises. C’est vrai qu’on n’a jamais trop demandé aux Turcs ou aux Marocains de maîtriser la langue et de participer à la vie de la cité, et qu’eux-mêmes ont vite renoncé à faire de l’entrisme. 

Dans les faits, ce constat d’échec a surtout servi à humilier les migrants et récolter les voix des Néerlandais des classes inférieures qui se sont empressées de voter pour Pim Fortuyn ou Geert Wilders. Les mesures d’intégration prises par les différents gouvernements de droite ont surtout eu pour effet d’humilier des groupes déjà fragilisés par le chômage et les discriminations. La société batave (samenleving en néerlandais, littéralement le «vivre ensemble») n’a nullement profité de cette politique musclée et bruyante, pour la simple raison que l’intégration ne se décrète pas, elle se vit au quotidien.

Monsieur le Président...

Présenter le «multiculturalisme» néerlandais comme un échec est une grossière erreur: non seulement la vieille élite blanche masculine protestante hollandaise n’a jamais partagé le pouvoir ni ouvert la culture nationale aux minorités, mais elle a même énormément ralenti le processus naturel d’intégration des différents groupes et cultures par ses actions. Par contre dire que l’apartheid à la hollandaise est un échec, c’est une évidence. Les apartheids sont à terme tous condamnés, où qu’ils soient.

En France, si on cherche bien à comprendre en quoi «le multiculturalisme à la française est un échec» selon les mots de Nicolas Sarkozy, on trouve que le plus gros problème est le monoculturalisme de la classe dominante. Alors que la société française a brillamment intégré tous les Français, créant de fait une culture diverse, inspirée et excitante, nos amis des partis gouvernementaux ont surtout cherché à diviser artificiellement les Français en fonction de leur couleur de peau, leur religion ou leur classe sociale.

S’il advenait à Nicolas Sarkozy de me lire, voilà ce que j’ai à lui dire:

«Non, Monsieur le Président, le multiculturalisme n’est pas un échec en France. C’est un succès que beaucoup nous envient. Vous êtes vous-même un produit de ce multiculturalisme et vous devriez en être particulièrement fier. Vous semblez ne pas avoir compris que la nation française est par essence multiculturelle. Par vos mots et vos actions, vous mettez en danger cette faculté à vivre ensemble. Au lieu de dire que le multiculturalisme français est un échec, vous devriez admettre que vous n’avez pas encore réussi à apprécier la diversité du Peuple français ou que vous n’avez pas encore trouvé comment l’utiliser pour être réélu. Je trouve indigne du Président de tous les Français de rejeter ainsi une tradition multiséculaire qui est l’essence même de notre nation: nous sommes Français avec nos différences, et au-delà de nos différences.»

Laurent Chambon

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