Culture

Carré Viiip, la quadrature du Loft

Monique Dagnaud, mis à jour le 04.04.2011 à 19 h 20

L'arrêt de l'émission d'Endemol ne marquera pas un coup d'arrêt aux émissions de téléréalité qui occupent toutes les chaînes privées: le public en redemande et les autorités «morales» et administratives ne savent pas comment les réguler.

Piscine en Suisse en 2009. REUTERS/Michael Buholzer

Piscine en Suisse en 2009. REUTERS/Michael Buholzer

Qui a regardé  Carré  Viiip, la dernière trouvaille cathodique de  Endemol, qui a fermé ses portes vendredi dernier, faute d’audience? Au moins Michèle Cotta: «Je ne suis pas fière de ce programme», a énoncé l’ancienne présidente de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, par ailleurs membre de la Commission de déontologie de la maison productrice. Ah? Qu’a-t-elle de plus (ou de moins) que les autres, cette émission de téléréalité ? En quoi est-elle plus discutable que, par exemple, Secret Story, diffusée tranquillement depuis plusieurs années sur TF1, ou «L’amour est aveugle», à l’écran en avril dernier (3 hommes, trois femmes qui, donc, cherchent l’amour, et se découvrent « à l’aveugle » dans l’obscurité totale).  Ou que la Ferme Célébrités ?

Celui qui, spectateur de  Loft Story en 2001, a fait une diète de 10 ans des divertissements de Endemol, n’est en rien dépaysé par Carré Viiip. Même dispositif scénique à la Big Brother: 16 jeunes gens enfermés et filmés en continu dans un appartement (pour deux mois),  et qui doivent être éliminés progressivement par des votes de téléspectateurs –gagnera celui qui aura été capable de faire le plus de buzz autour de sa personne. Mêmes ingrédients: bavardages, commérages, amourettes et chamailleries.

Mêmes profils: des presque trentenaires qui se comportent comme des ados immatures. Et sans doute un public assez identique: des teenagers et des jeunes adultes qui regardent incrédules et hilares cette caricature d’eux-mêmes, croquée au vitriol comme dans une bande dessinée. Dix après Loft Story, qui maquillait l’ensemble d’une chantilly romantique (quel couple allait se former et gagner), le dessous des cartes apparaît cash : des candidats cherchant désespérément la notoriété et la possibilité d’obtenir un travail «dans les médias»- sans d’ailleurs témoigner de talent particulier. 

Et à cette fin tout est bon : miser à fond sur l’apparence, endosser des stéréotypes outranciers (bimbo, latin lover, la fille nature, le gay décomplexé, etc), surjouer - tout en mimant la spontanéité -, provoquer de toutes les manières possibles. Bref, ils ne s’interdisent aucun artifice pour se faire remarquer et plébisciter. Enfin, aujourd’hui encore plus qu’hier,  Internet relaie abondamment ce spectacle.

La télé réalité est inscrite dans les mythologies contemporaines. Les sources de son succès? Un jeu sur les limites et la mise en tensions continue entre la fiction et la réalité, le vrai et le vraisemblable, l’authentique et sa parodie. Après avoir débridé les passions, elle ne faisait plus polémique, tout en continuant  sa petite vie – le CSA a identifié 118 émissions relevant de ce genre diffusées ces derniers temps sur les chaînes françaises. Elle avait disparu de l’écran-radar de ses contempteurs.

En fait, elle a prospéré sur fond de concurrence acharnée entre les chaînes.  Elle a le mérite d’être un programme low-cost, apte à recevoir une cargaison de messages publicitaires. Surtout, elle attire  un public jeune. L’audience de Carré Viiip est décevante, et c’est la raison invoquée pour sa suppression, mais d’après TF1 elle capterait une part de marché de 38% pour les 18-24 ans – pour point de comparaison, une fiction française comporte près de la moitié de personnes de plus de 60 ans dans son public!

Pourquoi donc cette tempête sur Carré Viiip? La montée d’adrénaline contre un programme de télévision résulte souvent d’une alchimie entre plusieurs facteurs. Le CSA, qui, en mai 2010, a mis en demeure la chaine W9 pour «traitement avilissant» dans l’émission Dilemme  (une candidate avait été sommée de manger des croquettes dans une gamelle pour chien), a engagé une nouvelle fois une vaste réflexion sur la téléréalité. On en ignore encore les conclusions, mais le climat, apparemment, est à la surveillance maximum. Des associations familiales seraient montées à l’assaut de Carré Viiip, appuyant un abondant courrier de spectateurs.

D’autres raisons, encore plus conjoncturelles, sont possibles. Peut être un homme (ou une femme) politique influent(e) a regardé par hasard, en compagnie de ses enfants,  dix minutes de Carré Viiip et est tombé raide de stupéfaction; il (elle) a alors pris son téléphone? Peut être face à la vague de l’extrême droite, certains ont pensé que cette image d’une jeunesse délirante/cynique était vraiment  malvenue? Comment savoir? Les explosions d’indignation à propos d’un programme de télévision éclatent soudainement comme si le corps social, un jour, se ressaisissait et se dressait pour réclamer des comptes à ce média qui le renvoie en permanence à lui-même.

Ainsi au début des années 2000, en France, pas moins de trois rapports furent commandés par des responsables politiques pour évaluer l’impact de la télévision sur la jeunesse et renforcer la régulation éthique (rapport du CIEM, rapport Kriegel, rapport Brisset). Et puis la virulence de la critique est retombée, comme si lutter contre la pieuvre envahissante de la culture du divertissement était un combat herculéen qui excédait les forces  des citoyens téléspectateurs. 

Face à ces images, le téléspectateur incline plutôt à ingérer qu'à rejeter, à se laisser gouverner par le flux visuel qu'à tourner le bouton. Les créateurs de programmes proposent, et le public, converti à la permissivité, s'adapte, et parfois en redemande; chaque pas franchi dans une séquence devient, pour l'ensemble du système télévisuel, un droit acquis. En ce sens, la magie des images de télévision contribue largement à ce que l'individu contemporain, dans ses représentations mentales, accepte de repousser sans trop rechigner les limites du montrable et du pensable.

Que peut faire vraiment le CSA face à cette télévision de transgressions plus ou moins contrôlées? Théoriquement, il est tout à fait armé, puisqu’il dispose d’une batterie de moyens –du rappel à la loi, aux amendes, et même jusqu’à l’interdiction d’émettre - pour faire respecter les principes qui régissent l’audiovisuel. Deux éléments néanmoins conditionnent son intervention. Il sera d’autant plus incité à s’engager qu’une protestation s’exprime par voie de presse, par des courriers ou par des actions d’association.  

Mais plus important encore que le soutien de l’opinion publique il faut qu’il puisse qualifier juridiquement le manquement. Notamment, il faut qu’il puisse motiver l’argument selon lequel les candidats, consentants à une telle exhibition de leur image, font l’objet d’une atteinte à «la dignité de la personne humaine» (terme de la loi). Lorsque le débat s’engage sur cette piste, une nuée d’interrogations de nature philosophique  surgissent : qu’est-ce que le consentement? Comment apprécier «qu’il soit fait preuve de retenue dans la diffusion d’images ou de témoignages susceptibles d’humilier les personnes» (terme utilisé dans les cahiers des charges des chaînes)? A partir de quand une image est-elle dégradante pour la personne?

L’observation des débats sur la télévision, au CSA ou ailleurs, mène à un constat: dans une société de libre communication, aucune réponse «objective» ne fait consensus sur ces sujets, chacun craint «de tirer le premier» et d’être accusé de censure, en outre aucun principe ne se dégage vraiment, chacun y va de sa subjectivité.

Face à ces situations d’enfermement humain filmé en continu, l’instance de régulation n’a mis en œuvre que des ripostes défensives: renforcer les cahiers des charges des chaînes, convoquer les dirigeants de chaînes pour émettre des rappels à la loi, faire des mises en demeure –étape juridique préalable pour prévenir des récidives - sur des scènes «extrêmes» (exemple : W9), obliger les diffuseurs à instaurer des périodes de répit pendant lesquelles les candidats sont soustraits à l’observation du public (recommandation du 23 mai 2001, suite à la diffusion de Loft Story). Autrement dire, elle agit à la marge de la marge, et non au cœur du dispositif de la téléréalité. 

Dans le comité de déontologie de Endemol, figure une palette d’autorités légitimes qui apportent une caution aux programmes  de téléréalité – outre Michèle Cotta, on y trouve Christine Albanel, Elisabeth Badinter, Stéphane Clerget, etc. L’entreprise annonce d’ailleurs en préalable à sa fameuse charte qu’elle « place la dignité de la personne au dessus de toute autre considération».

Si non seulement les divertissements Endemol bénéficient de l’attention du jeune public, mais aussi du soutien de personnalités… on se dit que dans ce paradis de consensus, les marges d’action du CSA s’avèrent bien limitées. Michèle Cotta en renversant la table, a créé l’événement et relancé pour un temps (limité) un débat critique sur ces ovnis de la télévision commerciale, agrandissant sans doute un peu la latitude de l’instance de régulation.

Pourtant, les larmes amères de Endemol face à l’échec de Carré Viiip sécheront vite. En effet,  les ressources imaginatives des producteurs pour créer des spectacles avec la vie d’individus ordinaires sont inépuisables, en témoignent les multiples formats de téléréalité qui occupent toujours les écrans dans l’indifférence générale.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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