Culture

L'information, un personnage de livre comme les autres?

Tim Wu, mis à jour le 21.04.2011 à 7 h 46

Le nouvel ouvrage de James Gleick relate l'histoire de cette entité, parfois d'une manière trop spirituelle.

Couverture du livre The Information, de James Gleick.

Couverture du livre The Information, de James Gleick.

Les auteurs de la Bible sont morts depuis longtemps, ainsi que tous leurs contemporains. Le papier et l'encre d'origine ont depuis longtemps disparu. Pourtant, si certaines parties se sont perdues au fil des siècles, la majorité du texte a survécu, non seulement au papier et à l'encre, mais aussi à des villes, à des gouvernements, à des civilisations, et même à de nombreuses langues dans lesquelles avait été rédigée la Bible. Tout est devenu poussière, mais l'information s'est perpétuée dans une sorte d'immortalité quasi unique en son genre.

Mais quand on a dit ça, on n'a pas tout dit. L'information possède-t-elle des caractéristiques ou des propriétés identifiables et descriptibles? Répondre à cette question est le but que s'est fixé James Gleick en écrivant The Information, ouvrage brillant et ambitieux qui tente de restituer des siècles d'interrogations scientifiques sur la notion d'information. Pour une société qui estime vivre à l'âge de l'information, le sujet est crucial. Et si le projet manque d'atteindre totalement son but, c'est peut-être davantage du fait des limites de notre entendement que de l'auteur.

Changer l'information, c'est nous changer

Le personnage principal de The Information est, naturellement, l'information ou, plus exactement, la compréhension que l'on en a. Ainsi ce personnage traverse-t-il, sur 426 pages, des milliers d'années et une infinité de lieux. À l'instar de l'humanité, il prend corps en Afrique, puis parcourt la Grèce antique avant de séjourner quelque temps en Angleterre, pour assister à l'élaboration des premiers dictionnaires et à l'invention de la «machine à différences» par Charles Babbage. Tout au long du voyage, notre connaissance progresse et s'approfondit alors que nous sont dévoilés les secrets de l'information.

Car nous sommes face à un grand mystère. Telle une particule rare, l'information renferme des propriétés saisissantes, et se maintient toujours à l'orée de notre faculté de compréhension. Des penseurs de différentes époques nous apprennent que l'information est «entropie», qu'elle est «physique», qu'elle relève de la «mécanique quantique», qu'elle est peut-être la vie même. Et plus on en apprend, plus les implications se révèlent complexes. Que l'on change l'information, par exemple en inventant de nouvelles formes de support ou de transmission, et c'est nous-mêmes que nous changeons.

L'écrit a stimulé la logique

James Gleick évoque ainsi le travail d'un psychologue russe qui a étudié les transformations de l'information dans les années 1930. Le chercheur avait posé la question suivante à des populations de culture orale d'Asie centrale:

«Dans l'Arctique, où il y a de la neige, tous les ours sont blancs. La Nouvelle-Zemble se trouve dans l'Arctique, et il y a de la neige. De quelle couleur y sont les ours?»

Réponse type dans une société sans écriture:

«Je ne sais pas. J'ai vu des ours noirs. Je n'en ai jamais vu d'autres...»

Réponse type dans une société de l'écrit:

«À vous entendre, tous les ours devraient y être blancs

Une forme nouvelle de support et d'accès à l'information —en l'espèce, l'écrit— a modifié le fonctionnement de l'esprit, a stimulé la logique. La chose semble évidente: les changements à venir dans les technologies de l'information vont faire évoluer notre esprit. En ce sens, nous sommes l'état de nos technologies de l'information.

Pas de définition précise de l'information

James Gleick ne cherche pas à donner une définition précise de l'information. Il braque des coups de projecteurs sur différents aspects de la notion, qui éveillent la curiosité en même temps qu'ils exigent un véritable travail de synthèse de la part du lecteur. Cette démarche est, je crois, délibérée: contrairement à de nombreux essayistes contemporains, l'auteur ne veut pas créer l'illusion qu'une bonne anecdote suffit à faire comprendre des choses compliquées.

Il soutient à l'inverse que, malgré nos prétentions, nous comprenons à peine l'univers dans lequel nous vivons et que nous contribuons à façonner. Il en va de même de l'information: au final, nous ne la comprenons que très peu.

Claude Shannon et la théorie unifiée de l'information

Ce qui s'approche le plus d'une théorie unifiée de l'information date des années 1940 et nous vient de Claude Shannon, héros du livre de Gleick. Shannon a utilisé les mathématiques pour saisir l'essence de l'information, de même qu'Isaac Newton avait eu recours aux mathématiques pour saisir l'essence du mouvement. L'inventeur du «bit» —l'unité de mesure servant à quantifier l'information— a découvert que l'information était intrinsèquement liée à l'ordre et à l'incertain, et par là même, à l'entropie. De fait, Shannon a émis l'idée profondément déroutante selon laquelle l'information est, fondamentalement, «entropie».

Cela est éminemment difficile à expliquer, mais je tente: quand on lance une pièce de monnaie, elle peut retomber soit sur pile, soit sur face. L'issue est incertaine; l'état de la pièce est donc désordonné, ou entropique. Selon Shannon, dans cette incertitude réside la capacité informative de la pièce: un bit, deux possibilités. Shannon a en outre démontré que l'incertitude engendrée par de multiples bits permet d'encoder des messages d'une extraordinaire complexité, et que ces messages peuvent être transmis à de très grandes distances, par les canaux appropriés. La découverte de Shannon sous-tend le texte que vous êtes en train de lire, qui a été transformé en bits, transmis à distance, puis recréé à l'autre bout de la chaîne.

Richard Dawkins et les humains comme porteurs d'information

Arrivé à la moitié du XXe siècle, James Gleick laisse là l'historique pour consacrer près de la moitié de son ouvrage à une exploration vertigineuse de la théorie, et c'est à mes yeux le point fort du livre. Gleick s'arrête par exemple longuement sur la pensée de Richard Dawkins, selon laquelle les humains ne sont pas grand-chose de plus que des porteurs d'information. Cela va de soi si l'on croit Richard Dawkins quand il estime que, du point de vue informationnel, le corps humain est une enveloppe à ADN, lequel n'est lui-même qu'un format d'encodage et de stockage. C'est la version scientifique de «la parole faite chair».

Dans sa tentative de compréhension de l'information à travers les siècles, James Gleick couvre tant de domaines —de l'invention de l'alphabet morse à l'encyclopédie, de la génétique et la théorie des mèmes à la psychologie— que les chapitres, bien que liés par thème, s'apparentent parfois à des essais à part entière. L'auteur se demande ainsi si les trous noirs pourraient détruire l'information; question captivante, mais qu'un esprit non averti peinera à relier à quoi que ce soit. De plus, c'est un débat très ardu pour qui n'est pas familier des propriétés mathématiques de l'espace-temps.

L'aspect économique manquant

Il est par ailleurs regrettable que Gleick ne nous éclaire pas davantage sur les aspects économiques du sujet, qu'il n'évoque que brièvement dans son introduction. Certes, Gleick est un auteur scientifique, pas un chercheur en sciences sociales. Mais puisque son livre s'achève sur notre époque («un déluge»), une initiation aux principes économiques de l'information aurait été fort utile. Car pour s'interroger sur Internet ou sur des compagnies telles que Google, comme le fait Gleick, les théoriciens de l'information Joseph Stiglitz ou Friedrich Hayek s'avèrent aussi précieux que Claude Shannon.

Prenons la théorie de Friedrich Hayek selon laquelle la supériorité de l'économie de marché sur l'économie socialiste planifiée n'aurait rien à voir avec un rendement effectif (la concurrence est source de gaspillages), mais avec un usage plus savant de l'information (les prix sont une sorte d'information). Cela illustre parfaitement comment l'information peut faire l'Histoire, et en la matière, comment le bloc de l'Ouest a pu remporter la Guerre froide. Il aurait donc été bienvenu d'établir le lien entre les ressorts économiques de l'information et ses propriétés scientifiques.

Une toile impressionnante, ayant pour thème l'immortalité?

Reste que James Gleick tisse une toile impressionnante, un tout qui englobe et excède ses nombreuses parties, à l'image du sujet traité. Bien que son travail soit trop souvent, et à tort, réduit à une synthèse des théories des autres, cet auteur dresse des ponts entre des champs de la science qui ont tendance à s'ignorer. En refermant le livre, on ne considère plus l'information sous le même angle. Elle devient, de façon sensible, une entité différente de tout ce que nous connaissons: résistant au dépérissement et apte à une parfaite autoreproduction. Elle survit aux êtres organiques qui l'ont créée et, par la réplication, aux supports inorganiques qui l'ont stockée.

C'est pourquoi je pense que le thème majeur de l'ouvrage est finalement l'immortalité. Sous ce jour, il n'est pas si étonnant que The Information, à l'instar d'autres livres scientifiques qui s'attaquent aux grands questionnements de l'homme, semble parfois se confondre avec un texte spirituel. Car comme Gleick le rappelle en introduction, «Au commencement était le Verbe»...

Tim Wu

Traduit par Chloé Leleu

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