France

Sarkozy, l'islam et le défoulement permanent

Henri Tincq, mis à jour le 02.04.2011 à 9 h 05

Les religions renâclent devant le débat sur la laïcité. Nicolas Sarkozy s’était pourtant fait le champion de la «laïcité positive». C’est bien le retour à une laïcité étroite, craintive, étriquée qu’il faut aujourd’hui redouter.

Dans un supermarché parisien, le 30 mars. REUTERS/Regis Duvignau

Dans un supermarché parisien, le 30 mars. REUTERS/Regis Duvignau

Nicolas Sarkozy a perdu la main auprès des autorités religieuses du pays. Il s’en était fait des alliés, enthousiastes du côté juif, partagés chez les musulmans, réservés chez les catholiques et les protestants. L’échec annoncé du débat sur la laïcité qui, malgré les oppositions et les excusés, se tiendra le 5 avril ne laissera pas seulement des traces au sein d’une majorité divisée.

Ce débat imposé au forceps, nourri par une méfiance de l’islam qui ne veut pas dire son nom, dicté par la stratégie qui consiste à regagner du terrain sur le Front national indispose aussi les responsables religieux. Ceux-ci viennent de dénoncer une opération politicienne sur un terrain — la laïcité — qui, après des décennies de combat, était redevenue consensuel et a déjà fait l’objet de toutes sortes de commissions, de rapports et de débats.

Opération inopportune à quelques mois d’une échéance électorale capitale, quand la France doit faire face à tant de difficultés plus réelles. Comment expliquer un tel fiasco sur un terrain que, par sa personne, Nicolas Sarkozy avait réussi à déminer?

Dans son livre de 2004 intitulé La République, les religions, l’espérance (aux éditions du Cerf), Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, avait montré toute l’estime qu’il portait aux religions et sa volonté d’en finir avec la laïcité anticléricale d’autrefois. La religion est un fait de culture et d’identité, disait-il. Elle fonde des valeurs et des engagements bénéfiques pour toute la nation.

Responsable des cultes, il entretenait les meilleures relations avec les autorités religieuses, prenait parti dans le débat pour l’enseignement des religions à l’école publique, donnait les coups de pouce nécessaires à l’organisation de l’islam de France dont il était devenu l’architecte, obtenant même, après des années de laborieuses tractations, l’élection d’un Conseil français du culte musulman, qui fait toujours office de représentation.

Devenu président de la République, il saluait en toute occasion le modèle français de laïcité - neutralité de l’Etat dans l’exercice des cultes, respect absolu de la liberté des consciences. A la basilique du Latran à Rome, le 20 décembre 2007, il flattait les racines chrétiennes de la France - ce qu’il vient de refaire au Puy-en-Velay -, exaltait avec excès le rôle éducatif du curé jugé supérieur à celui de l’instituteur.

Le 14 janvier suivant à Ryad, il louait la modération de l’islam saoudien et citait à douze reprises le nom de Dieu, faisant scandale chez les laïcs en tenant pour une évidence que «Dieu est au cœur de chaque homme». Au même moment, il lançait son concept de « politique de civilisation » qui n’aurait aucune chance d’aboutir si la dimension religieuse de l’homme n’était pas respectée et si le jeu des forces confessionnelles était ignoré. 

En septembre 2008, devant le pape Benoît XVI à l’Elysée, il se faisait l’avocat d’une «laïcité positive», encourageant la participation de toutes les religions aux questions qui divisent la société : immigration, éducation, bioéthique, etc.

Ainsi Nicolas Sarkozy développait-il une vision de la laïcité assez différente de celle qui avait fini par s’imposer après un siècle de crise en France. Déjà certains lui prêtaient des intentions «concordatrices» dans la lignée d’un Napoléon qui avait une vision politique et cynique de la religion, conçue comme nécessaire au bon fonctionnement de la nation.

On le disait même proche d’un Charles Maurras (1868-1962), admiratif de l’œuvre civilisatrice de l’Eglise catholique, faisant de la religion l’instrument de l’ordre et du salut public. On lui prêtait enfin un rêve de «religion civile» à l’américaine. La Constitution des Etats-Unis sépare nettement la religion de l’Etat, mais une «religion civile» existe bien outre-Atlantique qui exclut toute suprématie confessionnelle, mais place sans complexe la religion au cœur de la sphère publique.

Burqa, prières dans la rue, et surenchères

Qu’en est-il aujourd’hui après le lancement tumultueux du débat sur la laïcité par l’UMP, aussi étriqué est-il devenu - il durera deux heures - à la suite des polémiques qui ont surgi sur son opportunité et son utilité? La grande ambition de Nicolas Sarkozy, qui était de réviser l’exercice de la laïcité dans un sens plus moderne, sans toucher à la loi-monument de 1905, est en train d’échouer.

Le camouflet des responsables religieux qui ont décidé de boycotter ce débat de l’UMP est un profond désaveu. La cause en est l’islam devenu le miroir de toutes les obsessions de la droite et de l’extrême droite. Après l’interdiction générale de la burqa, les prières dans la rue dénoncées par Marine Le Pen, aussi marginales soient-elles et trahissant surtout un déficit de lieux de cultes, ont ouvert la voie à toutes les surenchères. 

Il ne s’agit pas de nier les difficultés d’intégration de l’islam dans la République laïque, ni le poids des minorités extrémistes, ni la montée de revendications spécifiques que n’ont pas prévue les règles de la laïcité, mais le risque est grand de montrer du doigt une population dont la majorité est intégrée et accepte les lois politiques et religieuses de la France. Le péché originel de ce débat sur la laïcité est bien le risque de stigmatiser une religion et, par ricochet, de porter atteinte à l’image pacifique de toutes les autres. D’où cette abstention des autorités religieuses. 

La stratégie politique de Nicolas Sarkozy - retenir ses électeurs attirés par le Front national - a fait le reste. Son grand projet de «laïcité positive» à la française rejoint le cimetière des plus belles promesses et c’est le retour à une laïcité étroite, craintive, étriquée qu’il faut aujourd’hui redouter.

Car que faut-il attendre d’un tel débat sur l’islam — n’en doutons pas, c’est de lui seul qu’il s’agit — qui, même maîtrisé, risque de donner lieu à des dérapages verbaux. Sur les «prêches intégristes» dans les mosquées prononcées en langue arabe. Sur la multiplication des prières dans la rue et des écoles coraniques. Sur l’appel à des bailleurs étrangers pour la construction de mosquées. Sur la hausse des revendications à la viande halal dans les cantines scolaires. Sur les refus abusifs de médecins hommes dans les hôpitaux pour soigner des femmes. Sur les horaires spécifiques réservées aux femmes dans les piscines.

Exercice de défoulement

A défaut de pouvoir traiter sereinement chaque question et toucher à la loi de Séparation considérée comme intouchable, ce débat risque de tourner à l’exercice de défoulement des malaises et des peurs. Dans le meilleur des cas, il aboutira à l’adoption d’une résolution destinée à rappeler les principes républicains et à la rédaction d’un code de la laïcité. Il y a pourtant des questions urgentes à régler.

Sur la formation des imams où tout reste à faire et sur le financement des lieux de culte où des solutions provisoires s’esquissent déjà comme l’attribution de baux emphytéotiques par les collectivités locales à des associations qui veulent financer leurs propres mosquées.  

Dans ce débat, il y a un fil rouge inavoué: l’instrumentalisation politique de l’islam qui font se lever contre elle l’opposition, une bonne partie de la majorité, certains ministres dont le Premier - qui s’abstiendra de participer au débat - et l’ensemble des religions qui sentent peser sur elles comme une menace diffuse. Quand on mesure les limites du débat d’aujourd’hui sur la laïcité, on se prend à penser que le discours de Nicolas Sarkozy sur les religions obéissait moins à une conviction personnelle qu’à la nécessité de se plier aux contraintes de l’agenda politique. 

Henri Tincq

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