Economie

PV électronique: la corruption des élus à l’heure du défi numérique

Hugues Serraf, mis à jour le 23.04.2011 à 17 h 01

Faire sauter ses PV devient plus difficile. Pas totalement impossible, bien entendu, mais plus difficile tout de même.

PV / Charles Platiau / Reuters

PV / Charles Platiau / Reuters

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La Dominique Lavanant un peu revêche (pour moi, toutes les contractuelles ressemblent à Dominique Lavanant) qui s’escrime à rédiger un PV sous la pluie avec un Bic et se retrouve avec du carbone plein les doigts appartiendra bientôt au passé.

Non, elle ne disparaîtra pas dans le cadre du programme de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux (même si ça ne va pas beaucoup l’aider mais c’est une autre histoire), mais se verra dotée d’un petit terminal électronique en lieu et place de son bon vieux carnet d’amendes à souches.

Très grosse affaire, que ce terminal. D’abord, c’était un peu la dernière volonté de Brice Hortefeux qui, juste avant d’être rappelé à Dieu lors du terrible carambolage de la rue du Faubourg-Saint-Honoré le 27 février dernier, a signé une ultime circulaire en généralisant l’usage. Mais surtout, il marque la fin d’un authentique phénomène culturalo-politique qui définit au moins autant le Français que la fraude fiscale le Grec: l’intervention d’un type bien placé pour faire sauter ses PV.

Car si vous imaginez que l’arrivée de ce petit appareil en 2011 est liée à une découverte technologique majeure quelque part dans la Silicon Valley, un étudiant yankee dans son garage ayant développé la toute première application au monde capable de signaler un stationnement sur un passage clouté, vous vous fourrez le doigt dans l’orbite jusqu’au nerf optique. Les petits génies californiens, s’ils s’intéressaient à ce genre de chose, c’est une voiture qu’ils entreposeraient dans leur  garage, pas une batterie d’ordinateurs et un fer à souder les circuits imprimés.

De fait, le terminal en question, il est moins sophistiqué qu’un Palm Pilot du siècle dernier. Tiens, la première fois que j’en ai vu, c’était il y a quinze ans du côté de Genève et la Dominique Lavanant helvète qui s’en servait ne ressemblait pas du tout à Steve Jobs.

Il faut savoir qu’avec un taux de recouvrement inférieur à 60% et un coût de traitement deux fois plus élevé que leur montant selon la Cour des comptes, les amendes pour stationnement illégal sont une sanction particulièrement peu efficace. Pas seulement parce que les gens les contestent pour un oui ou pour un non ou «oublient» de payer en attendant une éventuelle amnistie présidentielle, mais parce que rien n’est plus facile de les faire sauter.

Du moins si vous êtes journaliste, commerçant, franc-maçon ou patron d’une société de livraison. Voire ―si vous n’êtes rien de tout ça et que vous avez loupé votre vie puisque que vous n’avez qu’une Swatch à 50 ans passés―, si vous êtes simplement capable de convaincre un député que vous l’aideriez volontiers à être réélu si vous pouviez vous garer sur les clous devant le bureau de vote sans que ça vous coûte un bras…

Gestion centralisée à Rennes des amendes électroniques

Avec le PV papier, le nombre d’étapes entre sa rédaction et le passage devant le juge était tellement élevé qu’il suffisait souvent d’un simple coup de fil pour le faire glisser dans une corbeille préfectorale. Avec le PV électronique, c’est une autre paire de manches. Même si vous avez le bras long.

Eh oui: Dominique Lavanant passe devant votre auto mal garée, tapote quelques touches sur son petit clavier, retourne au commissariat, dépose la machine dans sa «docking station» comme un vulgaire iPhone et expédie le tout au centre national de traitement des PV de Rennes en moins de temps qu’il n’en faut pour dire «Mais enfin, je déposais juste les gosses à l’école, madame la contractuelle!». C’est complètement auto-matisé, quoi.

Un député, un sénateur, un ministre ou même un président pourra toujours vous sauver la mise si vous avez de quoi le faire chanter, mais il lui faudra tellement se mouiller qu’il y regardera à deux fois avant de prendre le risque de se retrouver cité sur le Web comme éthiquement fragile. Moi-même, ne circulant qu’à vélo dans Paris et n’ayant qu’assez peu d’empathie pour le clientélisme politique ou le stationnement sauvage, je m’en fiche un peu, mais je note tout de même que la première vraie victime de cette révolution, c’est cette pauvre madame Lavanant.

«Moins de temps à faire de la procédure dans le bureau, c'est inévitablement plus de temps à arpenter le terrain pour relever davantage d'infractions», s’indigne d’ailleurs son syndicat. La lutte contre la corruption, ça fait mal aux arpions.

Hugues Serraf

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