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Le web a-t-il encore un avenir?

CAT5

CAT5 cable / nrkbeta via Flickr, CC-Licence-by

Le web aura-t-il sa place dans un monde dominé par les applications téléchargeables depuis un site centralisé? Oui, si le réseau devient vraiment l'ordinateur.

Le Web est mort, vive le web

L'été dernier, un article de couverture du magazine Wired faisait sensation en annonçant la mort du Web. Son rédacteur en chef, Chris Anderson, écrivait que les navigateurs étaient désormais démodés: l'avenir appartenait selon lui aux applications téléchargeables, ces dernières présentant plus d'un avantage faisant défaut au simple Web.

Elles sont rapides, peuvent être personnalisées pour accomplir des tâches spécifiques, et —ce qui est sans doute plus important— les consommateurs semblent tout à fait disposés à les acquérir, ce qui signifie que les éditeurs de logiciels et les sociétés de médias ont tout intérêt à en concevoir le plus possible. En revanche, bien peu d'entre nous acceptent de payer pour avoir accès à du contenu Internet —et selon Anderson, cette réticence en dit long sur ce que nous attendons vraiment de nos ordinateurs:

«Nous aimons être libre, et avoir le choix; rien d'anormal, donc, à ce que nous préférions tout ce qui est fiable et simple d'utilisation; en un mot, tout ce qui  fonctionne

Une prédiction raisonnable

La théorie d'Anderson a immédiatement essuyé nombre de critiques —la plupart provenant de bloggeurs et de journalistes en ligne— mais si l'on met de côté le sensationnalisme du titre et de l'illustration, sa prédiction n'a rien de déraisonnable. Nous consacrons aujourd'hui beaucoup de temps et d'argent aux applications; et plusieurs développeurs consacrent effectivement plus de ressources aux applications qu'au Web. Pour autant, cette mort annoncée du Web me laisse sceptique. Internet a un avantage de taille vi- à-vis des applis: il fonctionne partout, et c'est une caractéristique importante dans notre monde post-Windows.

Le Web, dénominateur commun

Nos ordinateurs, nos téléphones et nos tablettes utilisent des systèmes d'exploitations différents; nous avons donc besoin d'une plateforme commune pour les réunir. En théorie, les programmeurs pourraient certes créer des applications différentes pour l'iPhone, l'iPad, Android, le Windows Phone, le BlackBerry, le Palm, et pour tous les gadgets de demain, mais en pratique, je doute qu'ils optent pour cette solution. Ils finiront par comprendre que la création d'applications utilisables sur tout type d'appareil présente bien des avantages. Le Web est le meilleur des rassembleurs.

C'est en tentant d'imaginer quelles formes pourrait prendre l'Internet de demain (pour cet article, le second de ma série consacrée aux technologies du futur) que j'ai compris qu'il fallait couper la poire en deux. L'opinion d'Anderson —«Le Web est mort!»— et la mienne —«Laissez tomber l'App Store!»— n'étaient pas assez nuancées. Il serait à mon sens plus sûr, et plus sage, d'affirmer qu'Internet et les applications continueront d'exister conjointement sur le long terme; du moins, pour les cinq ans à venir.

Deux modes d'accès indissociables

Il nous faut en effet compter avec l'évolution des navigateurs pour mobiles et des systèmes de programmation Web; la différence entre les sites auxquels on peut accéder sur navigateur et les applications téléchargeables sur une boutique centralisée va sans doute finir par s'estomper. Les sites permettront de plus en plus souvent de stocker des données sur votre disque-dur (pour vous permettre d'y accéder hors-connexion), ils s'adapteront mieux aux fonctionnalités spécifiques de vos machines; et du point de vue de la facture et de l'apparence, leurs interfaces seront tout aussi complexes et réactives que celles des applications natives.

Autrement dit, le duel opposant les applications au Web n'aura pas lieu d'être. Les deux modes d'accès à Internet vont devenir indissociables: vous utiliserez votre navigateur, vos applications, ou les deux, suivant l'appareil utilisé. Ce n'est pas tant le mode d'accès qui importe, qu'Internet en lui-même: nous allons passer de plus en plus de temps en ligne, et ce pour accomplir toutes sortes de tâches —écouter de la musique, regarder des films, lire, jouer, travailler, et communiquer avec nos amis et nos collègues. Le vieux slogan de Sun Microsystem, «the network is the computer» («l'ordinateur, c'est le réseau»), en fournit quotidiennement de nouvelles preuves. (Détail révélateur: ce slogan a survécu à son entreprise).

Le matériel, indépendant du «cloud» mais de moins en moins important

J'estime pour ma part que cette évolution prochaine a échappé à beaucoup d'entre nous. Lorsque nous achetons un ordinateur ou un téléphone, nous nous renseignons sur sa  vitesse, sur sa RAM, et sur la taille de son disque dur. La version 16GB de l'iPad 2 d'Apple coûte 500 dollars, mais certains sont prêts à en débourser 200 de plus pour s'offrir la version 64GB. Et ce parce que, pour l'heure, les caractéristiques techniques de nos gadgets ont encore une certaine importance. Dans quelques années, la taille de votre disque dur vous importera beaucoup moins. Une machine bénéficiant d'un accès Internet à très haut débit et pouvant supporter les vidéos en haute définition vous permettra de faire à peu près tout ce que vous voudrez. L'important ne sera plus la machine: ce sera le réseau.

Je précise ma pensée: de nos jours, un grand nombre de personnes stockent leurs emails, leurs photos et leurs documents dans le «cloud». Il est fort possible que vous receviez déjà une grande partie de votre divertissement via votre connexion haut-débit (si vous écoutez de la musique sur Pandora, par exemple, ou si vous passez vos soirées à regarder des films et des séries en streaming sur Netflix). Je pense que cette tendance va se poursuivre, et qu'une autre, plus intéressante, va apparaître. En plus d'utiliser le réseau pour stocker des données, nous nous servirons de plus en plus de la puissance de traitement de serveurs distants.

Bientôt de multiples services fonctionnant en ligne

Pour en avoir un avant-goût, testez donc OnLive, un service de jeu vidéo à la demande dont j'ai plusieurs fois fait l'éloge. OnLive permet de jouer à des jeux en haute-définition (qui nécessitent d'ordinaire un PC dernier cri ou une console) sur un ordinateur bas de gamme. Ce service traite toute la vidéo sur des ordinateurs très rapides, puis transfère ces images vers votre ordinateur via Internet. Dit comme ça, cela peut sembler peu crédible, mais ce système fonctionne (et il fonctionne même très bien).

Imaginez maintenant qu'on applique le même système à d'autres applications: il serait alors possible de monter des vidéos, de traiter des ensembles de données et de créer des morceaux de musique (entre autres tâches informatiques complexes) sur une tablette ou un netbook —tout serait traité à distance, si rapidement que vous ne remarqueriez aucun changement notable. Scénario de science-fiction? Détrompez-vous: cette technologie verra le jour plus tôt que vous ne le pensez.

Vers l'informatique ubiquitaire...

Cette intégration plus poussée de vos machines avec Internet va changer votre vie, et ce même si vous n’avez pas pour habitude d’en demander beaucoup à votre processeur. Lorsqu’il s’agit du futur de l’informatique, l’une de mes idées favorites est sans doute celle du «client continu», théorisée par Joshua Topolsky: lorsque nous passons d’une machine à une autre, la tâche que nous étions en train d’effectuer devrait nous suivre. Si vous avez un tableur et un article de Slate ouverts sur l’ordinateur de votre bureau lorsque vous quittez votre lieu de travail, ces mêmes fenêtres devraient instantanément apparaître sur l'ordinateur portable de votre domicile.

Plusieurs sociétés y travaillent déjà. Pour l’heure, c’est Chrome OS, le système d’exploitation de Google, qui stocke toutes ses données en ligne, qui se rapproche le plus du principe de client continu, mais il est loin d’être parfait. Si vous voulez mon avis, en matière d’interface, la continuité est bien partie pour devenir l’un des principaux domaines d’innovation de ces prochaines années. Vous utiliserez une pléthore de gadgets conçus par différentes sociétés, mais en passant d’une machine à l’autre, vous pourrez reprendre une tâche là où vous l’aviez laissée.

... Très dépendante du réseau

Attention, cependant: ce monde de demain, optimisé pour le réseau, comporte bien évidemment un point d’interrogation de taille. Cette vision de l’avenir ne pourra se réaliser sans un haut-débit à la fois rapide et omniprésent; le marché américain des télécommunications étant en situation d’oligopole, cela n’arrivera sans doute pas de sitôt. Dans les années qui viennent, les principaux opérateurs américains vont adopter la connexion sans fil «4G», plus performante que la précédente —mais sera-t-elle assez rapide, bon marché et fiable pour lancer le type d’innovation dont je vous parle aujourd'hui? Mystère. Honnêtement, j’en doute.

Une chose est sûre, cependant: cette révolution va naître, que les Etats-Unis y prennent part ou non. La Corée du Sud est en train d’élaborer un système permettant de démultiplier la vitesse de ses lignes Internet, qui pourrait atteindre 1 gigabit par seconde pour le câble, et 10 mégabits par seconde pour le sans-fil, et ce d'ici la fin 2012. Une vitesse dix fois supérieure à celle du haut-débit américain. Et ce phénomène ne se limite pas à la Corée du Sud: la plupart des pays industrialisés disposent d'un haut-débit plus performant que le nôtre. Si l'ordinateur, c'est le réseau, et que le réseau nous fait défaut... que nous reste-t-il au final?

Et vous, qu'en pensez-vous? Suis-je trop pessimiste au sujet du haut-débit américain? Ou trop optimiste lorsque j'affirme qu'Internet va révolutionner nos gadgets?

Farhad Manjoo

Traduit par Jean-Clément Nau

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