Faut-il rester pour le générique de fin?

Il ennuie tout le monde. Rares sont ceux qui le regardent jusqu'au bout. Le générique de fin est le mal-aimé du film. Vaut-il mieux que cette déconsidération?

Cinéma de Martha's Vineyard en 2010. REUTERS/Brian Snyder

- Cinéma de Martha's Vineyard en 2010. REUTERS/Brian Snyder -

 La plupart du temps, je vais au cinéma seul. Ma consommation étant un peu plus élevée que la moyenne, certains rites et petites manies ont alors émergé au gré des années: arriver (au moins) dix à quinze minutes avant le début de la séance annoncée, se placer ni trop près, ni trop loin de l'écran, bannir les bonbons, pop-corn et autres sucreries. Rien de très important: je suis seul et personne n'est là pour m'en tenir rigueur.

Mais comme ma vie sociale n'est pas vide au point qu'elle m'oblige à faire de ces expériences cinéphiles un sommet de solitude, il m'arrive d'être accompagné. C'est dans ces moments-là que ces petites manies, somme toutes inoffensives, revêtent un caractère légèrement obsessionnel et donc assez effrayant pour mes partenaires d'un soir ou d'une après-midi. Et c'est souvent une en particulier qui concentre l'attention: je refuse de sortir de la salle avant que le générique de fin ne soit complètement terminé.

Que j'aie aimé le film. Que je l'aie détesté. Que j'aie dormi les trois-quarts du temps que durait le film. Peu importe. Je reste jusqu'à la fin, jusqu'aux derniers logos, jusqu'aux derniers copyrights. Parfois, une fois la lumière rallumée, la personne avec moi me dit qu'elle va aux toilettes, qu'on se rejoint à la sortie ou accepte, non sans avoir manifesté son mécontentement plusieurs fois pendant les quelques minutes que durent le générique, de rester. Car, autant il est possible de convaincre quelqu'un que le pop-corn et les fonds de salles sont des hérésies cinéphiles, autant le générique de fin est une chose qui passe rarement.

Question d'ego et de syndicats

Et je peux le comprendre. Ceux qui, comme moi, ont par exemple dû endurer les 2h18 de Matrix Reloaded (2003) ont dû en plus attendre que défilent sur l'écran 1.943 noms pour sortir de la salle. La faute aux différents syndicats qui, au fil des années, ont imposé aux studios des règles de plus en plus complexes pour faire apparaître l'intégralité des personnes ayant travaillé sur le film, du stagiaire prothésiste au promeneur des chiens de la star. A titre de comparaison, Superman en 1978 comportait 457 noms alors que Qui veut la peau de Roger Rabbit, dix ans plus tard, en comptait 743.

En leurs temps, ces films battaient tous les records du genre. En 2006, quand Kevin Smith décide d'inclure l'ensemble de ses amis MySpace sur le générique de Clerks 2, vous vous retrouvez avec pas moins 163.070 «amis» qui défilent lentement en face de vous sans que vous ne puissiez faire grand chose. A part sortir de la salle respirer un grand bol d'air frais.

Soyons réaliste, à ce niveau, un générique de fin ne sert à rien. Des noms. De la musique. Un défilement monotone. Cela n'intéresse, au final, que les personnes qui y figurent. Question d'ego. J'ai beau tous me les faire depuis des années, j'avoue facilement que cela ressemble souvent à du masochisme. Parfois, on justifie l'attente en se disant qu'on a bien aimé un morceau de la BO et qu'on attend les crédits musique. Mais ce n'est qu'un prétexte. Ces petites manies gâchent la vie. On aimerait bien parfois s'en débarrasser mais c'est plus fort que vous: que ce soit un besoin compulsif de faire le ménage ou vouloir s'enfiler 10 minutes de générique inutile, c'est le même combat au quotidien.

Mais certains réalisateurs pensent à nous, obsessionnels du générique de fin ou déserteurs précoces. John Hughes par exemple. Dans La folle journée de Ferris Bueller (1985), le générique de fin est l'occasion de faire endurer au principal Rooney encore plus d'humiliation. Dans La vie en plus (1988), ce sont plusieurs dizaines de célébrités qui sont convoquées pour donner des idées de noms pour l'enfant à naître du couple incarné par Kevin Bacon et Elizabeth McGovern. Et vous avez le trio magique: Jackie Chan et ses cascades qui tournent mal, Will Ferrell et ses improvisations et blagues ratées, Pixar et ses clins d'oeil auto-référencés (la version Cars de Monstres et Cie par exemple). Ne pas rester assis devant les génériques à ces trois-là revient à zapper sur une autre chaîne deux minutes avant la fin d'un épisode de 24.

Une zone de liberté

Bref, le générique de fin est, pour bon nombre d'auteurs et d'acteurs, une sorte de défouloir, le moyen de faire passer un message, une private joke et de se laisser aller aux blagues potaches. Le générique de fin est leur petite zone de liberté après s'être contraint à la plus grande rigueur scénaristique: les blagues trop lourdes, trop vulgaires, trop incompréhensibles, les cascades trop périlleuses, c'est le générique de fin qui les offre et il n'est pas rare que ces quelques minutes soient meilleures que le film lui-même.

Certains vont même encore plus loin en l'utilisant comme un véritable élément narratif, l'exemple le plus évident étant Very Bad Trip et son diaporama de photos compromettantes qui, en seulement deux minutes, raconte toute une partie du film que vous aviez (un peu) imaginé... mais pas vu (car beaucoup trop trash), une sorte de flash-back ultime. Pour Sexcrimes en 1998, le réalisateur John McNaughton était même allé jusqu'à tourner des scènes supplémentaires pour permettre aux spectateurs perdus de se retrouver dans une histoire complexe et avare en explications trop évidentes.

Vous allez alors me dire que ce genre de génériques ne court pas les écrans et que, dans ces cas précis, vous n'avez pas besoin d'un masochiste des noms qui défilent pour vous forcer à rester dans la salle. C'est vrai. Mais quand ces scènes si drôles, originales et souvent provocantes se trouvent... après le générique, vous n'avez alors plus que vos yeux pour pleurer.

Dans son glossaire des clichés du cinéma Ebert's Little Movie Glossary, le critique américain Roger Ebert appelle ça des Monk's Rewards (les récompenses du moine) qu'il définit comme «une image ou une réplique surprenante qui suit immédiatement la fin du générique. Elles sont appelées ainsi car il faut une dévotion de moine pour rester assis le temps du générique et ainsi se les voir offrir». Dans le jargon hollywoodien, on appelle aussi ça un stinger.

Utilisés pour la première fois dans un film grand public en 1979 avec Les Muppets, le Film de Jim Henson dans lequel Animal finissait par dire aux spectateurs de rentrer chez eux, les stingers sont devenus très populaires dans les années 80, particulièrement dans les comédies. Dans Y a-t-il un pilote dans l’avion (1980), on pouvait ainsi voir le chauffeur de taxi abandonné par le héros au début du film dire «Je lui donne encore 20 minutes et c'est tout!». Dans La folle journée de Ferris Bueller, Ferris, dans sa douche, interpelait le public avec «Vous êtes encore ici? C'est fini. Vous pouvez rentrer chez vous. Allez!» Plus récemment, Ben Stiller alias White Goodman, le propriétaire arrogant de salles de fitness dans Dodgeball gratifiait les plus monacaux de ses spectateurs d'un hilarant et très gracieux «Fuck Chuck Norris».

Côté français, Alain Chabat, grand admirateur de la comédie américaine des années 80, avait lui aussi voulu remercier ses spectateurs dans Astérix, et Obélix, Mission Cléopâtre, avec une courte scène de Amonbofis (Gérard Darmon) appelant à l’aide, toujours coincé dans un mur après son épique combat avec Numérobis (Jamel Debbouze).

Là aussi, les plus sceptiques argueront qu'ils n'ont pas manqué grand chose. Certes. Ceux qui ont manqué le stinger du Secret de la pyramide en 1985 pourraient ne pas en dire autant. S'il n'était pas essentiel à la compréhension de l'histoire, il éclairait la production Spielberg d'une lumière très agréable, voire carrément jouissive.

Deux minutes d'introspection avant l'eurodance

C'est une chose que les studios Marvel ont très bien compris: depuis 2006 et leur X-Men, l’Affrontement final, ils ajoutent à leurs films des scènes post-générique qui, à travers le monde, font frissonner (et patienter) de bonheur tous les fans de super-héros. De l'apparition de Nick Fury des Avengers (Samuel L. Jackson) à la fin de Iron Man au marteau de Thor à la fin de Iron Man 2, Marvel a bien compris l'intérêt de ces petites scènes, liant l'ensemble de leurs films les uns avec les autres et causant, par la même occasion, un bouche à oreille des plus bénéfiques dans une communauté toujours prompt à faire passer ce genre de petits mots: le fameux «Surtout ne pars pas à la fin...».

Ce fameux petit conseil, j'aimerais pouvoir le prodiguer aussi souvent que possible. J'aimerais même parfois le hurler à ces dizaines, ces centaines de spectateurs pressés qui désertent la salle prématurément et m'obligent à me lever de mon siège pour les laisser sortir de ce qui — parfois — donne l'impression d'avoir été la pire expérience de leur vie. Car, même sans ces petits ou grands artifices, le générique de fin est une expérience en soi.

Que le film soit bon ou non, il permet de digérer l'intensité des images que les yeux ont absorbées deux heures durant. Il permet quelques minutes de réflexion et d'introspection sur ce qui est, il ne faut pas l'oublier, une œuvre d'art, avec toute la sensibilité et les émotions que cela inclut.

Quand je sors d'un film, je ne sors pas d'un rendez-vous avec mon banquier — même si, ça aussi, peut être riche en émotion. Le générique de fin peut même, dans certains cas, aider à mieux comprendre un film, à mieux saisir ses enjeux, son thème, sa mélancolie. Et là, le choix de la musique est primordial. Que l'on ait aimé ou non le Shutter Island de Martin Scorsese, difficile, par exemple, de ne pas succomber à la tristesse extrême qui se dégage du morceau «This Bitter Earth/On The Nature of Daylight» de Max Richter et Dinah Washington et donc, par la même occasion, saisir un peu mieux le calvaire moral de Teddy Daniels, le personnage incarné par Leonardo DiCaprio.

Quand un film vous a vraiment bouleversé, l'expérience est presque nécessaire, voire vitale. Elle l'est pour moi. Je n'ai pas envie de me retrouver dans une rue surpeuplée ou un centre commercial crachant de l'eurodance dans ses enceintes immédiatement après avoir assisté à un spectacle qui m'a brisé le cœur et mit les larmes aux yeux. Le générique de fin sert à ça. A respirer. A réfléchir. A pleurer éventuellement. A continuer de sourire même.

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SCENARIO ET REALISATION: Michael Atlan

PRODUCTION: SLATE.FR

AVEC, PAR ORDRE ALPHABETIQUE:

 

Jim Abrahams

Kevin Bacon

Jackie Chan

Leonardo DiCaprio

Richard Donner

Roger Ebert

Jon Favreau

Will Ferrell

Jim Henson

John Hughes

Samuel L. Jackson

John Lasseter

Barry Levinson

Elizabeth McGovern

John McNaughton

Todd Phillipps

Brett Ratner

Max Richter

Martin Scorsese

Steven Spielberg

Kevin Smith

Ben Stiller

Andy et Larry Wachowski 

Dinah Washington

Robert Zemeckis 

David Zucker

Jerry Zucker

© Slate.fr /2011-

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L'AUTEUR
Michael Atlan est blogueur sur Fun, Culture & Pop. Ses articles
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Publié le 05/04/2011
Mis à jour le 05/04/2011 à 12h46
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