Monde

Pourquoi tire-t-on en l'air?

David Doucet, mis à jour le 22.08.2012 à 12 h 55

[L'EXPLICATION] Les hommes ne s’en prennent pas au ciel sans raisons. La pratique des coups de feux en l’air répond à autant de raisons folkloriques qu’historiques.

Un rebelle libyen célèbre la prise de la ville de Brega par des tirs en l'air. REUTERS/Goran Tomasevic

Un rebelle libyen célèbre la prise de la ville de Brega par des tirs en l'air. REUTERS/Goran Tomasevic

Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici

Un koweïtien a été tué le soir même de ses noces par un de ses amis qui voulait tirer en l'air en signe de joie, rapporte mercredi le quotidien local Al-Qabas. Les autorités koweïtiennes ont depuis «élaboré un plan pour interdire les tirs de joie lors des mariages», rapporte le journal. Ci-dessous, un article d'avril 2011 qui expliquait pourquoi on tire en l'air.

***

En Libye depuis le début de l’insurrection en février dernier, pas une ville ne tombe aux mains des rebelles sans que des coups de feu ne viennent en célébrer la prise. Pourquoi les gens tirent-ils en l'air?

Tirer pour célébrer

«Sur 850 millions d’armes à feu en circulation dans le monde, 650 sont désormais dans les mains des civils», constatait l’ONG suisse Small Arms Survey dans son rapport annuel en 2010. Le climat insurrectionnel de certaines régions et la faiblesse de l’Etat central dans d’autres explique en partie l’importance accordée à la possession d’une arme. En 2003 dans son rapport annuel, Small Arms Survey en analysant le cas de la prolifération d’armes au Yémen expliquait que «l’absence d’Etat de droit incitait les communautés à détenir des armes à feu, ceci afin de garantir la sécurité de leur groupe».

Conséquence de cette prolifération des armes à feux: une multiplication progressive des usages. Jadis utilisé pour la guerre ou pour la chasse, les armes ont acquis une dimension ludique. Symbole de ce passage dans la culture populaire, le groupe de rap Mafia K'1 Fry chantait: «On tire en l'air pour faire la fête, on tire sur toi pour faire la guerre.» Le tir en l’air est sans doute la pratique la plus révélatrice de cette transposition.

Culturellement répandue aux Etats-Unisen Asie  mais aussi dans le Maghreb, cette tradition permet de célébrer des fêtes comme le jour de l’an ou des journées religieuses comme Noël ou l’Aïd. Bon nombre de cérémonies civiles sont également ponctuées de coups de feu. En Turquie, en Crète ou bien encore en Corse ou en Sardaigne, cet acte participe des enterrements ou des mariages. «Tout ceci varie en fonction de la législation et de la quantité d’armes présents dans ces pays. Ainsi au Maroc on ne tire pas dans les mariages contrairement au Moyen-Orient où les armes sont d’avantages présentes», explique le politologue et spécialiste du monde musulman Omar Saghi.

Faire du bruit!

Alors que la poudre a été créée au départ pour faire du bruit, l’historien Constantin Parvulesco estime que le tir en l’air revêt parfois une dimension ritualisée et religieuse.

«En Asie centrale, on tire en l’air comme on fait claquer son fouet. En produisant du bruit, on cherche à chasser l’hiver et à faire venir le printemps (…) De la même manière dans l’antiquité, les légionnaires romains frappaient leur épée contre leur bouclier pour imiter le tonnerre, la dimension mystique est indéniable.»

Outre le côté folklorique du bruit des armes, le tir en l’air permettait également d’intimider l’ennemi dans les anciennes sociétés tribales. «Jusqu’à l’avènement de la colonisation, les guerres entre tribus reposaient essentiellement dans des escarmouches. L’objectif était d’intimider son adversaire mais pas de rentrer en confrontation directe avec lui. Pour réussir ces démonstrations de force, on n’hésite pas à tirer en l’air et à s’habiller avec des tenues peu pratiques mais spectaculaires», analyse Omar Saghi, auteur d'un ouvrage sur Les figures de l'engagement. François Pouillon, directeur d’études au centre d’histoire sociale de l’Islam méditerranéen, considère néanmoins que «les tirs en l'air étaient rares, on cherchait à économiser les munitions».

Le bruit engendré par les tirs de feux en l’air permet également de masquer une défaite. Lorsqu’en 1982, Yasser Arafat est contraint de quitter le Liban après le siège de Beyrouth, les Palestiniens tirent en l’air et font le plus de bruit possible afin de transformer la défaite en victoire.

Affirmer sa virilité

La pratique des coups de feu en l’air se manifeste de manière plus récurrente dans les anciennes sociétés claniques. Que ce soit dans le Caucase, dans les Balkans ou bien encore dans le monde arabe, on recense fréquemment ce type de démonstrations armées. Ces pratiques ont souvent cours dans des sociétés à forte identité lignagère, le coup de feu permettant d’exprimer sa virilité, le rapport social à l’arme étant très fort.

Dans son ouvrage Militaires, élites et modernisation dans la Libye contemporaine, l’historien Moncef Ouannes explique que «l’histoire arabo-musulmane a connu une identification totale du guerrier à son arme qui était à la fois son identité, sa raison d’être, sa propre défense et son honneur intouchable».

Les coups de feux en l’air s’inscrivent aussi dans une dimension symbolique. «L’arme reste intimement associée à la notion de liberté dans le nombreux pays. Dès lors, on tire en l’air pour l’exprimer. L’arme ayant longtemps constitué un élément de différenciation important entre les hommes libres et les esclaves», analyse Constantin Parvulesco, auteur du livre Armes à feu: guerre, chasse, défense.

Le droit de posséder une arme constitue d’ailleurs le deuxième amendement de la Constitution des Etats-Unis. Stipulant qu’une «milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé». En l’absence de pétards, les Américains ont longtemps tiré en l’air pour commémorer le jour de l’indépendance.

Amateurisme vs armée de métier

Il est de coutume de dire que l’on reconnaît un insurgé à un militaire de carrière à l’entretien de son arme. En Libye, le manque d’encadrement et de formation militaire explique la liberté que peuvent prendre les insurgés avec leurs armes à feu. A l’armée, la première chose que l’on apprend à un soldat ou à un conscrit, c’est de ne pas gâcher ses munitions. Après la prise d’Ajdabiya ou de Brega, les insurgés libyens ont pourtant criblé le ciel de balles sans chercher à les économiser.

«Des armes, des armes, des armes», chantait Léo Ferré pour illustrer l’irrésistible attraction qu'elles représentaient pour l’homme. Lorsque l’on n’a jamais tenu un fusil entre ses mains, on est naturellement enclin à s’en servir lorsque l’occasion se présente. Cette dimension pulsionnelle, ce sentiment de puissance que procure les armes de feux explique aujourd’hui en grande partie le crépitement qui nourrit le ciel libyen.


Explication bonus: les tirs en l’air peuvent-ils être mortels?

Selon le commandant Chopin, chef de la Division balistique au laboratoire de Paris, lors d’un coup de feu: «la balle perd de l’énergie dès qu’elle rentre en contact avec l’air.  La vitesse de retombée de la balle est sans commune mesure avec l’énergie dont elle est dotée lors du tir.»

Lorsque les coups de feux sont tirés totalement à la verticale, ils représentent toujours un risque mais ne sont pas souvent mortels, «tout dépend du climat, de la cartouche, de l’arme et de son inclinaison.»

David Doucet

L'explication remercie Etienne Augé, docteur en histoire à l'EHESS et chroniqueur à Slate, Jean-Paul Bled, historien à l'université Paris IV Sorbonne, le Commandant Chopin, chef de la Division balistique de l'INPS/LPS 75, Constantin Parvulesco, historien et écrivain, François Pouillon, directeur d’études au centre d’histoire sociale de l’Islam méditerranéen Omar Saghi, Docteur en sciences politique et enseignant à Sciences Po-Paris. 

Vous vous posez d'autres questions? Envoyez-les nous à infos @slate.fr ou par Twitter sur notre compte @slatefr ou sur notre page Facebook

David Doucet
David Doucet (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte