Jean-Bertrand Pontalis: Vade retro la mort!

Le psychanalyste J.-B. Pontalis est décédé ce 15 janvier 2013. En 2011, il nous avait offert un ouvrage sur le crime et, en bonus, 13 moyens de conjurer sa propre mort.

Jean-Bertrand Pontalis lors de l'inauguration de la rue Gaston-Gallimard à Paris, en 2011. LPLT via Wikimedia Commons.

- Jean-Bertrand Pontalis lors de l'inauguration de la rue Gaston-Gallimard à Paris, en 2011. LPLT via Wikimedia Commons. -

L'écrivain et éditeur français Jean-Bertrand Pontalis est mort dans la nuit du lundi 14 au mardi 15 janvier 2013 à l'âge de 89 ans. Il y a deux ans, nous lui avions consacré un article à l'occasion de la sortie de son livre Un jour, le crime (Gallimard). Le voici.

Freud (Sigmund) avait (comme toujours) raison: se méfier comme de la peste des psychanalystes, capables de tout, coupables de rien. Et, par définition, jamais où on les attend.

Prenons le cas de Jean-Bertrand Pontalis. L’homme est responsable, à lui seul, d’une vingtaine d’ouvrages dont un certain Après Freud publié en 1968; sans parler (avec Jean Laplanche) du Vocabulaire de la psychanalyse (1967). «J.-B.» Pontalis, «figure marquante de la vie intellectuelle, littéraire, psychanalytique», «éveilleur de conscience» et qui, à ce titre, se fait une joie de publier sans faire de distinctions entre les genres, mariant psychanalyse et littérature. J.-B. Pontalis, philosophe, psychanalyste, éditeur qui écrivit un jour:

«Privé de la lecture, je serais réduit à n'être que ce que je suis.»

J.-B. Pontalis est aujourd’hui, à nouveau, en devanture des librairies francophones. Il y trône avec un ouvrage ouvertement consacré aux crimes croisant les jours qui passent. Derrière la vitrine, ce sont 179 pages petit format, trente chapitres et l’assurance d’une somme infinie de bonheurs de lecture; un ouvrage signé par un psychanalyste qui a choisi de ne pas être docteur en médecine alors qu’il se rêve à haute et intelligible voix médecin légiste. Une forme, tout bien pesé, de Maigret au carré.

Précaution de langage: l’auteur parle bien de crime, un concept à géométrie hautement variable. Le crime ne saurait être réduit au meurtre, à l’homicide, à l’assassinat, ce meurtre prémédité. Et J.-B. Pontalis (études secondaires au lycée Pasteur de Paris; supérieures à Henri-IV avant la Sorbonne; diplôme (1945) d’études supérieures en philosophie avec un travail sur Spinoza; élève de Jean-Paul Sartre; disciple et dissident de Lacan) nous éclaire. Le mot vient du latin crimen qui renvoie non pas au geste lui-même, mais bien à l’accusation à laquelle il donne lieu. En d’autres termes, c’est l’accusation qui définit l’acte.

On peut le dire autrement: est criminel celui que la loi désigne comme tel. C’est certes là une vieille histoire, bien connue d’Antigone; mais une histoire qui mérite d’être rappelée. Combien sommes-nous à nous souvenir (en France et ailleurs) que le viol (quand il n’était pas suivi du meurtre-assassinat de la victime) était considéré comme un simple délit. Et ne parlons pas de la «séquestration prolongée» ou des pratiques pédophiles. D’autres temps renvoient, comme chacun sait, à des mœurs qui sont autres. Avec cette exception moderne qui veut parfois, que la justice décide d’un «non-lieu» quand le discernement du meurtrier-criminel est «aboli»; sans évoquer ce que peut bien être un «crime de guerre» dès lors que l’on peut soutenir que toute guerre est «criminelle» comme peuvent –parfois– le rapporter les «reporters de guerre».

Les crimes et la presse sont précisément l’objet de cet ouvrage qui se penche sur le «fait divers» ce concept charbonneux qui nourri(ssai)t les fourneaux médiatiques. Ainsi cette savoureuse définition de Pierre Larousse:

«Le rédacteur chargé dans chaque journal de ce qu’on est convenu d’appeler la cuisine doit apporter une attention toute particulière à la confection des faits divers, sorte de beurre et radis (qu’on nous passe l’expression) du repas quotidien, parfois un peu fade, servi à des lecteurs passablement blasés. S’il ne sait pas raconter avec précision un assassinat, il est perdu.»

«Rien n’est plus beau que la vérité sinon un fait divers joliment raconté», écrivait en écho, au début des années 1980 dans une colonne du Monde, Jean-Pierre Quélin lui qui, aux heures finissantes du plomb de la rue des Italiens, savait mieux que d’autres nous dire ce que cette cuisine pouvait signifier.

Jean-Bertrand Pontalis nous offre donc un livre sur le crime, lui qui jamais ne lit de «polar»; à l’exception de certains Simenon «qui ne relèvent pas du genre», des romans de Patricia Highsmith; ainsi que et de quelques «Série noire» comme La Reine des pommes «quand c’est la description d’un milieu plus que l’intrigue qui l’emporte». Savoureux livre sur le crime, en dépit des définitions juridiques, ne fait pas l’économie d’une réflexion sur la mélancolie, la bile noire et les quelques méthodes dont dispose l’homme pour conjurer sa propre mise à mort.

Les moyens, nous confie l’auteur, ne manquent pas. Il n’en liste pourtant, hasard ou fatalité, que treize. Les voici:

1 Multiplier les activités afin de ne laisser aucune place au temps mort: courir toute sorte de risques mettant notre vie en péril ou, à l’inverse, se tenir prudemment à l’abri, au risque, cette fois, de n’être plus qu’un mort vivant;

2 Se saouler à mort;

3 Recourir aux paradis artificiels pour s’y dissoudre et arrêter le temps, ou à des excitants pour l’accélérer –ce sont deux façons d’essayer de la maîtrise;

4 Occuper des positions de pouvoir pour défier le maître absolu qu’est la mort;

5 Accumuler de l’argent, toujours plus, pour dominer les autre et se faire croire qu’on est invulnérable;

6 Conquérir une femme après une autre, histoire de se prouver qu’on existe et qu’on est irrésistible;

7 Se convertir à une religion qui promet l’immortalité;

8 Ecrire des livres dans l’illusion qu’au moins eux survivront quelques temps, un tout petit peu de temps, à notre disparition;

9 Faire des enfants qui réussissent là où nous avons échoué et qui, avec un peu de chance, se souviendront de nous;

10 Se prendre de passion pour la généalogie qui atteste notre inscription dans une lignée et, si nécessaire, s’en inventer une prestigieuse;

11 Collectionner des œuvres d’art, des affiches ou des timbres rares, venus de régions exotiques, de nations disparues, oblitérés loin dans le temps, ou de vieilles boîtes d’allumettes, n’importe quoi, pourvu que cela soit conservé, protégé, éventuellement légué;

12 Perdre d’énormes sommes d’argent au casino avec l’espoir de les récupérer en mieux, preuve que rien n’est irréversible, et c’est alors un pied de nez adressé au temps:

13 S’acheter une maison en mauvais état, la «retaper», ce sera pour les enfants, plus tard, tout en redoutant que, plutôt que de s’enterrer au fin fond de la Creuse, ils ne préfèrent s’aventurer dans des pays lointains.

Quelques limiers dénués de finesse feront remarquer que les propositions 2 et 6 semblent a priori incompatibles; quoique. Les rares agences immobilières creusoises porteront bientôt plainte avant que les agnostiques n’interrogent le psychanalyste sur les raisons véritables qui le font qualifier d’«artificiels» certains «paradis» postulant que d’autres pourraient naturellement exister.

Jean-Yves Nau

  • J.-B. Pontalis Un jour, le crime. Paris. Editions Gallimard, collection nrf,  2011. ISBN : 978-2-07-013276-8
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L'AUTEUR
Journaliste et docteur en médecine, ancien instituteur, Jean-Yves Nau a été en charge de la rubrique médecine du Monde de 1980 à 2009. Il tient également le blog Journalisme et santé publique. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 31/03/2011
Mis à jour le 15/01/2013 à 17h59
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