France

Le FN est-il un parti d'extrême droite?

Dominique Albertini, mis à jour le 03.10.2013 à 16 h 40

Face aux évolutions du parti de Marine Le Pen, faut-il utiliser un terme plus adapté?

Marine Le Pen à Hénin-Beaumont le 24 mars 2011. REUTERS/Pascal Rossignol

Marine Le Pen à Hénin-Beaumont le 24 mars 2011. REUTERS/Pascal Rossignol

Nous avons publié cet article en avril 2011, mais cela aurait pu aussi bien être ce 3 octobre 2013. Encore une fois se pose la question de l'étiquette du Front national: peut-on qualifier ce parti d'extrême droite? Et, encore une fois, la question est mise dans l'actualité par Marine Le Pen elle-même. Cette fois-ci, la présidente du FN a déclaré à L'Express qu'elle contesterait, y compris en justice, l'étiquette d'extrême droite apposée au FN dans le but, assure-t-elle, de l'affubler d'une image «bien crade». Nous vous proposons de relire ce que nous écrivions en 2011:

En bonne forme dans les sondages comme dans les urnes, Marine Le Pen veut pousser son avantage sur le terrain sémantique. La présidente du Front national s’est récemment élevée contre l’étiquette «extrême droite» attribuée à son parti, estimant que le terme «recèle un jugement politique» et lui préférant celui de «droite nationale».

Cette tentative un peu directe de guider la plume des journalistes n’a pas eu beaucoup de succès. Pourquoi, néanmoins, ne pas accorder un examen honnête à la question soulevée? Que recouvre précisément le concept d’«extrême droite», et dans quelle mesure correspond-il au Front national?

Précisons d’abord que les protestations de Marine Le Pen sont tout sauf neuves. Son père aussi rejetait l'appellation «extrême droite», allant jusqu’à faire condamner en justice, au milieu des années 1990, les médias qui l’utilisaient. Le souci de dédiabolisation ne date pas d’hier. «Economiquement de droite, socialement de gauche, nationalement de France», martelait le président-fondateur du FN –tandis que la variante «Ni droite, ni gauche, français d’abord» était, pour le coup, empruntée au très fasciste Jacques Doriot.  

Si le terme heurte Marine Le Pen, c’est bien sûr parce qu’il va à l’encontre de sa volonté d’adoucir l’image du parti pour en faire une formation de masse.

«Personne n’aime être qualifié d’extrême, note le politologue Erwann Lecoeur, spécialiste de l’extrême droite. Besancenot non plus: il dit être de gauche, point. Mais il est vrai que ses protestations sont moins relayées.»

Cette plainte de la leader frontiste est en effet un aspect parmi d’autres de l’offensive du langage lancée depuis son accession à la tête du FN.

En témoigne le succès du slogan «La vague bleue marine» arborée par les affiches FN lors des cantonales et souvent repris dans la presse; l’abréviation du nom de la leader frontiste en un familier «Marine»; ou encore la distinction entre «mondialistes» et «patriotes», par laquelle celle-ci aimerait remplacer le clivage droite/gauche. En politique, imposer ses mots, c’est déjà gagner un peu. Marine Le Pen s’y emploie.

Un concept mouvant

Prudence, donc, au moment de discuter de la pertinence du terme «extrême droite». Même si, d’entrée, il s’avère difficile d’en donner une définition exacte.

«Beaucoup d'écrits scientifiques répertorient une foule de critères variables», explique à l’AFP le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus. «Définir des critères objectifs est très complexe, reconnaît aussi Gaël Brustier, politologue engagé au PS et co-auteur de l’ouvrage Voyage au bout de la droite. Il n’est pas évident de faire tenir dans le même groupe le FN français, le Vlaams Belang flamand, le British National Party anglais et la Ligue du Nord italienne. Certains sont nationalistes, d’autres régionalistes, les racines des uns remontent à la Deuxième Guerre mondiale, celles des autres n’ont rien à voir... Il y a plutôt des droites extrêmes qu’une extrême droite.»  

Au plan chronologique, difficile aussi de ranger sous le même titre les ligues factieuses qui marchaient sur l’Assemblée le 6 février 1934, et le FN mariniste, autoproclamé «laïc et républicain».

Certes, à l’origine du mouvement, la filiation est indubitable. En 1972, le jeune Jean-Marie Le Pen, ex-député poujadiste, cohabite en haut du parti avec les néofascistes d’Ordre nouveau ou l’ex-SS Pierre Bousquet. Malgré de régulières scissions, le FN ne cessera jamais d’héberger des représentants de toutes les chapelles de l’extrême droite: «cathos tradis», pétainistes, solidaristes... Jusqu’à aujourd’hui, comme l’indiquent les supposées sympathies nazies d’un jeune candidat frontiste aux cantonales –qui crie au montage.

Mais en dépit des sorties de son fondateur sur la «démocrassouille» et la «ripoublique», le FN s’est bien acclimaté aux institutions de la Ve République, participant à 5 élections présidentielles, 9 législatives, 6 européennes...

Une vraie différence par rapport à certains prédécesseurs prompts à conspuer la «gueuse». Mais pas assez pour invalider l’étiquette d’extrême droite. «Avec un tel raisonnement, même un parti authentiquement fasciste cesserait de l’être en accédant légalement au pouvoir», note le journaliste Michel Soudais dans son ouvrage Le Front national en face. D’ailleurs, dans l’entre-deux-guerres, certaines formations d’extrême droite étaient présentes aussi bien dans la rue que dans les urnes.

Changement de discours

En fait, c’est surtout l’évolution du discours du parti qui fait interroger la pertinence du terme «extrême droite. Déjà, à l’origine du discours de Valmy en 2006, symbole de la «républicanisation» du FN, Marine Le Pen a intensifié le mouvement depuis son arrivée à la tête du parti.

Pour elle, l’extrême droite, ce sont les ultras de Rivarol, de l’Oeuvre Française ou du Parti de la France. Ils abhorrent sa ligne modernisatrice, elle les qualifie méprisamment «d’oripeaux freinant notre marche vers le pouvoir».

Tandis que certains de ces groupuscules persévèrent dans un discours ouvertement raciste et antisémite, la leader frontiste ne manque plus une occasion de célébrer la république et la laïcité –même si la notion de préférence nationale reste au coeur de son projet.

Autre évolution notable, celle du discours économique. «On nous a situé à l'extrême droite de manière artificielle: la droite est libérale, nous sommes contre», s'est une fois indignée Marine Le Pen. C'est oublier que peu de partis étaient aussi libéraux économiquement que le Front national des années 1980. Par anticommunisme, pour séduire son électorat d'artisans et de commerçants, le FN prônait alors baisses d'impôts, hausse du temps de travail, suppression du smic... 

La conversion à des thèses plus sociales s'est faite progressivement, en réponse à l'émergence d'un vote FN ouvrier. Marine Le Pen peut certes demander à n'être jugée que sur son propre discours: difficile, puisque le programme économique du FN, «en cours de réactualisation», n'est plus disponible en ligne. «Surtout, historiquement, les partis d'extrême droite ont bien souvent développé un discours social fort, explique le politologue Pascal Perrineau. Par exemple, le national-socialisme est intervenu de manière massive dans l'économie.»

La confusion augmente encore lorsque, à ce –très relatif– recentrement du FN répond une droitisation de l’UMP.

«La distinction entre droite classique et extrême droite s’estompe, relève Gaël Brustier. La droitisation de l’UMP est notamment due à la destruction de l’appareil gaulliste par Jacques Chirac et Alain Juppé. Quant au FN, il se débarrasse de son folklore d’extrême droite. Privé de cadres par les scissions, il est beaucoup plus malléable idéologiquement et peut arborer un vernis républicain

Alors comment délimiter les contours de l’extrême droite quand tant de référents habituels semblent bouleversés?

Un nouveau concept?

Selon le politologue spécialiste de l’extrême droite Pascal Perrineau, le FN continue de vérifier quatre critères propres à l’extrême droite:

«D’un point de vue universitaire, le terme ne vise pas à stigmatiser. Simplement, dans l’histoire, le programme, l’analyse du parti, il y a des éléments forts d’intimité avec ce courant. D’abord, un diagnostic de la société fondé sur la notion de décadence: déclin de la natalité, perte de la solidarité nationale etc. Puis l’explication par une causalité diabolique, un bouc émissaire, comme les immigrés. Ensuite, une utopie du passé, visant à restaurer les valeurs perdues. Enfin, un culte du chef qui exprimerait en direct toutes les préoccupations du peuple

Une définition complétée par Jean-Yves Camus, qui évoque lui «l'ethnocentrisme, une vision hiérarchisante de la société, le rejet d'une société multiculturelle», ainsi qu’un «rejet des élites traditionnelles, de l'ensemble des partis politiques traditionnels». Selon le chercheur, il est donc légitime d’utiliser le terme «extrême droite» pour parler du FN «à la condition qu'on ne confonde pas extrême droite avec néo-fascisme ou néo-nazi, ce que à l'évidence, le Front national n'est pas».

Malgré tout, le concept peut sembler aujourd’hui trop large pour rendre compte du changement de look de nombres de cette tendance au niveau européen. «Selon moi, on peut l’utiliser, mais ce n’est pas le meilleur terme, affirme Erwan Lecoeur. Est-ce que le Parti socialiste est toujours de gauche? Est-ce que le Front national est toujours d’extrême droite? Je préfère donc parler de néo-populisme

Popularisé par le politologue Pierre-André Taguieff, le concept de «national-populisme» permet lui aussi une définition plus fine. «Il correspond assez bien à ces droites radicales modernes, post-industrielles, jouant à la fois sur le social et le malaise identitaire», explique Pascal Perrineau. Pas sûr cependant qu’il remplace de sitôt le terme «extrême droite». Ni qu’il convienne beaucoup plus à Marine Le Pen.

Dominique Albertini

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