Fini le télétravail, vive le coworking

PAX Coworking Jelly #7 / yutaka-f via Flickr CC License by

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Le «coworking» offre aux travailleurs indépendants la possibilité de louer un bureau à la journée dans des espaces de travail partagés et ouverts à tous. Berlin, ses 180.000 créatifs et sa quinzaine de «coworking spaces», fait office de laboratoire européen de cette petite révolution du monde du travail.

Un réalisateur grisonnant est absorbé par la lecture d'un scénario, tandis que deux tables plus loin, une artiste-peintre et un jeune créateur de start-up ont le nez plongé dans leurs ordinateurs portables. Dans ce café berlinois du très touristique quartier Mitte, le mot de passe pour se connecter à l’internet est scotché sur le comptoir, et des multiprises traînent sous les tables: les trois-quarts des clients boivent leur café face à un laptop, un iPad ou un bloc-notes.

Le Sankt Oberholz est depuis son ouverture en 2005 le repaire favori des travailleurs indépendants qui fuient la solitude de leur appartement. «Autrefois, c'était le seul café où l'on pouvait apporter son ordinateur sans que tout le monde vous regarde bizarrement», explique Ansgar Oberholz, le patron. Pour être sûrs d'avoir une bonne place, certains clients sont déjà là le matin quelques minutes avant l'ouverture, à 8 heures.

Structurer son quotidien

D'autres préfèrent aller dans les coworking spaces. Benedict Schlepper-Connolly a 25 ans, il est compositeur et critique musical. Depuis un an, il vit entre Dublin et Berlin, et vient souvent travailler à Betahaus, le plus grand lieu dédié au coworking de la capitale allemande, avec 150 places réparties sur 2.000 m2 d'open space.

Il a opté pour le forfait Flex Desk de 12 jours. Pour 79 euros, il peut surfer sur Internet, se servir de l'imprimante, de la photocopieuse et du fax, et passer ses coups de fil sans que personne à côté ne rouspète.

«A la maison, on a toujours la possibilité de faire autre chose, il n'y a pas de frontière entre vie personnelle et professionnelle. J'aime aller au travail, sortir de chez moi», explique le jeune homme.

Betahaus a été créé par une poignée de jeunes créatifs allemands en 2009 à Kreuzberg, un des quartiers branchés de la ville, et a aujourd'hui une filiale à Hambourg et bientôt à Cologne. On peut y louer un bureau à partir de 12 euros la journée, et 129 euros le mois.

Les deux tiers de ses coworkers ont opté comme Benedict pour des forfaits flexibles. Les autres louent toujours le même emplacement, une table, voire une pièce: «Ils peuvent laisser leurs affaires, avoir une boîte aux lettres, une clef pour venir quand ils le souhaitent, louer une salle de conférence, ou même bénéficier des conseils d'un juriste ou d'un comptable», explique Madeleine von Mohl, 29 ans, une des fondatrices de Betahaus. Comme dans une banale entreprise, en somme, mais dans laquelle il n'y aurait que des indépendants. 

A quoi ressemble un coworker?

Berlin est depuis quelques années le terreau idéal du coworking en Europe. Le concept, né aux États-Unis au début des années 2000, semble répondre aux besoins de la «kreative Klasse»: plus de 180.000 Berlinois qui travaillent dans le secteur de l'économie créative et culturelle, recouvrant des domaines aussi variés que les technologies, le design, l'architecture, la communication...

Plus de la moitié des créatifs sont travailleurs indépendants ou à la tête de leur propre entreprise, et trouvent dans ce nouveau mode de travail une alternative à leur salon, à la bibliothèque ou au café.

«Les gens viennent là pour structurer leur quotidien, faire la différence entre travail et temps libre», analysent cinq étudiants en communication de l'Université d'art de Berlin UDK, qui, réunis sous le nom de «Debüt», mènent depuis six mois un travail de réflexion autour du coworking.

La plupart des coworkers affirment que depuis qu'ils ne travaillent plus chez eux, leur productivité s'est nettement améliorée.

A quoi ressemble le coworker-type? «C'est un homme de 34 ans, il programmateur, développeur ou designer web et travaille en freelance», explique Carsten Foertsch, responsable du magazine consacré au coworking deskmag.com, qui a réalisé récemment un sondage auprès de 661 de ses adeptes dans le monde.

Selon lui, l'Allemagne compte près de 60 lieux où l'on peut louer un bureau à la journée, et 3.000 coworkers, ce qui fait d'elle le pays européen où le coworking est le plus répandu. La France est encore à la traîne, avec seulement une quinzaine d'établissements, comme la Cantine à Paris ou le Comptoir numérique à Saint-Étienne.

Une façon de «développer son réseau»

La plupart des coworking spaces berlinois sont de petite taille, ils proposent en moyenne une trentaine de places, de manière à favoriser les échanges entre coworkers. Car on fréquente avant tout ces lieux pour développer son réseau professionnel, s'enrichir au contact des autres, dans un climat de brainstorming favorable à l'éclosion des idées.

Comme le graphiste et développeur web Ben Müller, 29 ans, qui vient presque chaque jour travailler au Wostel, ouvert en janvier:

«J'ai rencontré beaucoup de gens ici, un traducteur allemand-anglais, un jeune qui développe une app pour iPhone. Peut-être qu'on sera amenés à travailler ensemble un jour.»

Le succès du coworking en Allemagne est aussi peut-être à chercher dans le fait que l'idée de communauté n'est pas un vain mot dans un pays où la colocation est très répandue chez les jeunes adultes et où ceux qui travaillent en freelance n'ont pas attendu l'arrivée de ce phénomène pour créer des bureaux partagés.

Mais ces derniers peuvent coûter jusqu'à trois fois plus cher et nécessitent un engagement sur la durée. Les travailleurs indépendants aux revenus irréguliers trouvent donc dans ces nouveaux lieux une solution adaptée à leur insécurité financière, qui leur permet de retourner travailler à la maison les mois où les rentrées d'argent sont faibles.

Loin d'être une simple mode, le coworking en dit long sur notre société en quête de nouvelles formes de solidarité, et semble être un miroir tendu au monde du travail d'aujourd'hui: toujours plus flexible, nomade, et sans engagement.

Annabelle Georgen